Larry Tremblay, un sauveur glauque, une victime enfermée et un thriller passionnant 

Entretien

On a du mal à s’identifier au narrateur, au « je » de ce Christ obèse. C’est qu’Edgar (baptisé ainsi en hommage à Edgar Allan Poe), on le voit un peu gros, un peu poisseux, un peu veule. Pas net. Il a la trentaine, il traîne. Sa mère vient de décéder. C’était son phare. Il est désemparé. Cette nuit-là, il s’est assoupi sur sa tombe. Il entend soudain des bruits. Il se cache puis va voir. Quatre hommes battent un corps à coups de pied. Quand ils s’en vont, Edgar rejoint la victime. Elle vit encore. Il la prend dans ses bras, la place dans sa voiture, l’emmène chez lui, l’installe dans la chambre de sa mère. Et la retient comme sa chose, comme une prisonnière. Une étrange relation se noue entre Edgar et la victime. Comme s’ils s’étaient assemblés, comme si l’un n’existait plus sans l’autre. Que va-t-il se passer ? Le court roman de Larry Tremblay, un écrivain québécois qui est plutôt d’habitude dramaturge que romancier, devient un thriller haletant qu’on lit vite, pris qu’on est par le suspense. Et qu’on relit aussi parce qu’il reste des zones d’ombre.

Ce « Christ obèse », ça a été votre chemin de croix ?

Pas du tout, ça a été un grand plaisir de l’écrire. Pour moi, la création n’est pas reliée à la souffrance, même si j’ai voulu aborder la souffrance dans ce roman et aussi le thème de la culpabilité. Au départ, je ne savais pas du tout que j’allais écrire un thriller. Je n’ai pas de plan, donc j’écris ce qui me vient.

Jamais de plan ?

En fait, j’ai écrit la première scène, celle du cimetière, et au moment où il s’approche de la victime, je me suis demandé : que va-t-il faire ? S’il l’amène à l’hôpital ou s’il appelle la police, il n’y aura pas de roman, alors j’ai eu l’idée qu’il l’amène chez lui et qu’il se décrète son sauveur, et là le roman est arrivé. Je n’ai jamais de plan, j’ai une scène de départ. Et là, j’enquête comme un policier, j’interroge mes personnages. C’est comme ça que j’arrive à trouver mon histoire.

Tout le roman oscille entre la réalité et l’illusion. Vit-on cela ou l’a-t-on rêvé ?

J’adore ça, l’ambiguïté, l’ambivalence. Si on sait trop de choses au départ, on n’a pas cette espèce de suspense, de déséquilibre, comme lecteur. Le lecteur n’est jamais sûr d’avoir tout perçu. Il doit réfléchir. J’aime bien le faire travailler. Quand il comprend trop vite, je suis déçu. On ne peut pas tout comprendre d’une œuvre. On a plusieurs interprétations possibles. C’est une œuvre ouverte.

Vous parliez de culpabilité.

C’est à cause du catholicisme. On nous enseignait la Bible au Québec et on nous disait, quand on était tout petits, qu’on était né avec une tache originelle, le péché originel, qu’il fallait laver, purifier. On naît déjà taré, quoi. Donc, on est coupable en partant. Je me suis révolté contre tout ça, comme tout le Québec, mais il reste des traces.

Le Christ obèse, c’est de la provoc ?

Oui. Mais j’aime ça. Si le Christ avait été obèse, la chrétienté aurait-elle fonctionné ? Aurait-on eu le même rapport à cette religion ? A 20 ans, j’ai été en Inde et j’ai vu qu’il y avait d’autres figures de dieux, avec des seins, des pénis, des formes, ça n’avait rien à voir avec notre Christ squelettique, tortionné, souffrant.

Edgar se prend pour le sauveur, mais le vrai Christ, c’est la victime.

Oui, les héros s’inversent. La victime se christifie, il y a une confusion-fusion. C’est ambigu et ça met le lecteur dans un état d’inconfort et en même temps d’une certaine jouissance.

Le Soir du 2 avril 2016

empty