Chaque homme est lie au monde

À propos

« Chaque homme est lié au monde. Peut-être ces mots de Malraux sont-ils mal liés au livre. Par contre ils collent à l'auteur du livre comme une tunique de Nessus. Roger Stéphane est tellement lié au monde - c'est-à-dire aux hommes - par toutes ses fibres, si bien garrotté qu'il porte sa curiosité à leur égard comme un mal incurable. Sa curiosité le lie si fort aux hommes et à la part qu'ils prennent - ou croient prendre - aux événements, que les hommes semblent tomber comme des mouches dans les fils des questions, des suggestions, d'entêtements qu'il tisse autour d'eux. Comme cette activité est doublée souvent d'une lucidité que pour d'autres hommes jeunes j'aurais qualifiée de précoce - mais qui chez lui est au contraire retardée parce qu'elle garde la façon impitoyable et désinvolte de l'adolescence - elle choisit ses sujets avec un flair constant. Ni l'amitié, ni la haine ne la détournent. La saveur seule compte. Stéphane circonvient ainsi avec aisance Gide, Malraux, Aragon, Flandin, le général, le curé, le communiste. Parfois il remonte la piste par personnes interposées : il ressuscite grâce aux tiers un Pétain, un Laval, un Weygand. Ni l'esthétique, ni la poétique ne viennent éclaircir ou obscurcir le travail. Le drame de l'homme et de sa substance (la pensée et quelquefois le corps) est là en entier. Quoi qu'il en pense, le plus souvent, Stéphane n'apporte pas plus de passion, pas plus d'amour aux hommes que le vivisecteur qui irrite un muscle pour en voir les réflexes. Je ne sais même si l'amitié ou la faveur qu'il porte aux uns ou aux autres trouble sa perspicacité. Et quand il nous apparaît, avec le recul, qu'il s'est trompé, ce n'est peut-être pas les éléments qui sont inexacts, mais la composition qu'il en fait et la déduction qu'il en tire. Roger Stéphane a choisi le terrain le plus propice à ses dons : le journal. Il y emploie de son mieux deux formes caractéristiques de son tempérament : une lucidité qui conduit le choix des hommes, des paroles, des événements ; un désordre intelligent qui restitue le désordre supérieur et chronologique de la vie dont on peut toujours retrouver la trame. Le journal le sert bien parce qu'il laisse les événements à leur échelle quotidienne - c'est-à-dire humaine - et que ces événements n'ont pas le temps ainsi d'être frappés du sceau de légende ou de poésie que leur donne la mémoire. L'écriture parfois est tellement automatique qu'elle devient un sixième sens et ressemble à la vie. Un portait rapide, un dialogue, une confidence, une situation : l'homme se dessine, les êtres poussent comme des champignons. Une seule chose reste étrangement absente : le décor, c'est-à-dire tout ce qui n'est pas l'homme et son comportement, la pierre, le soleil, les éléments. Et même toute cette part de sensations qui associe la nature à l'homme : lumière, odeur, son. Comme tout journal, on doit le prendre, le laisser, le reprendre, l'interroger. Particulièrement celui-ci où l'obsession des êtres et du monde et des rapports est plus accablante qu'ailleurs. Soudain au détour d'un jour, d'une trop grande accumulation de pensées et de paroles, surgira un tableau épique où est reçue, composée soudain, toute la grandeur et la misère de l'homme. Ainsi la mort de Raymond Philippe. Ainsi le seuil de la prison (Fort-Barraux) : l'entrée dans ce domaine qui semble interdit à l'imagination de ceux qui n'y sont pas allés. Ainsi l'entrée de cet autre domaine hermétique et fascinant : le communisme. Pour moi, j'y ai trouvé, peut-être, plus de goût qu'un autre pour y avoir découvert un aspect - parfois l'envers - de personnages qui ont frôlé ma vie, le Docteur Martin, le Général de La Laurencie (que j'appelais Filoselle dans les Sept Jours), Lazareff et Gide (dont l'univers égoïste s'avère plus impénétrable encore malgré l'effusion sympathique du narrateur). A propos de Gide on ne peut manquer de reconnaître l'influence matérielle de son journal sur l'écriture de l'auteur dans la coupe, la méthode, dans la télégraphie. Mais cela en reste là. Gide n'est pas lié au monde, seul son esprit. Gide est protestant, sc

Rayons : Littérature générale > Romans & Nouvelles

  • EAN

    9782246795773

  • Disponibilité

    Disponible

  • Nombre de pages

    476 Pages

  • Action copier/coller

    Non

  • Action imprimer

    Non

  • Partage

    Dans le cadre de la copie privée

  • Nb Partage

    6 appareils

  • Poids

    1 495 Ko

  • Distributeur

    Numilog

  • Support principal

    ebook (ePub)

Roger Stéphane

Née en 1919, ancien résistant et cofondateur de L'Observateur, Roger Stéphane a compté parmi ses familiers Jean-Paul Sartre, Jean Genet, Louis Aragon, Georges Simenon. Il s'est suicidé en 1994.

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