Ici finit la terre

À propos

Extrait
Août 1944
Avec la marée montante, une légère brise iodée venait rafraîchir les îliens en proie à une agitation joyeuse pour fêter leur libération toute récente des autorités allemandes. Rassemblés au bourg, ils installèrent des tréteaux le long de la jetée pour un banquet monumental. Le maire et le curé, tous deux natifs de la région et dont les sentiments mutuels étaient amicaux, avaient sorti leurs réserves de lampions en papier multicolores. Aidés de leurs ouailles laïques et catholiques, ils accrochaient les luminaires partout où ils le pouvaient, plaçant une petite bougie à l’intérieur, la fixation accomplie.
Les familles avaient fait venir tous leurs proches pour cette fête exceptionnelle, après cinq ans de privations et de tristesse.
Liu Chang, ou plutôt Chang Liu pour les Français, se démenait avec toute son énergie pour porter, tirer, clouer, offrir sa bonne humeur et ses muscles partout où cela était nécessaire.
Ce jeune Chinois était considéré comme un enfant du pays. Pourtant son statut d’étranger était extrêmement particulier. Il n’était pas réfugié politique, loin de là, il n’était pas naturalisé dans son pays d’accueil, il n’avait aucun visa ou titre de séjour. Il était là tout simplement. Avec la protection des fonctionnaires de la préfecture et du maire de l’île, profitant de la pagaille et des perturbations engendrées par la guerre pour le soustraire à l’attention de l’occupant. Il y avait une raison affective à cela, inspirée par la compassion envers le destin tragique subi par son père. Un fait historique cruel et complètement oublié avait eu lieu pendant la Première Guerre mondiale.
Les Anglais, bien implantés en Chine où leurs appétits colonialistes commençaient à se rassasier, avaient lancé une offre publique d’engagement militaire à leurs côtés. Ils promettaient en échange une bonne rétribution et une aide aux familles chinoises en cas de décès des volontaires pour cette guerre qui ne les concernait en aucun cas.
Deux cent mille hommes se présentèrent et furent enrôlés. La grande pauvreté qui régnait alors en Chine en avait été la raison principale. Peut-être aussi les tonnes d’opium que les Britanniques importaient de leur empire des Indes pour abrutir les masses aidèrent-elles ce recrutement.
Avec la conviction que la vie d’un soldat de Sa Majesté était bien plus précieuse que les autres, on envoya les Chinois en première ligne dans les combats après un entraînement sommaire ; ce qui provoqua leur anéantissement rapide. Sur les deux cent mille sacrifiés, un seul survécut : Liu Fu-li, le père de Chang. Il parvint à regagner son pays où il trouva sa famille anéantie à l’occasion d’un soulèvement local contre les Anglais, durement réprimé, la population étant exaspérée par leurs promesses jamais respectées.
Seul Chang, né pendant l’absence de son père, avait été sauvé et caché par des voisins. Fu-li le recueillit, s’enfuit en France où il se remaria avec une Française et obtint la naturalisation, oubliant de demander celle du petit garçon né en Chine. Curieusement, personne ne s’en soucia. Chang devint français de fait en toute illégalité, aucune administration ne vérifiant à l’époque son acte de naissance. Le certificat de baptême obtenu par sa belle-mère lui servit de passeport. Jusqu’au jour où, après son baccalauréat, un inspecteur d’académie plus pointilleux que les autres s’aperçut de l’anomalie.
L’envahissement de la Pologne et la mobilisation générale contre les vues hégémoniques du chancelier Hitler renvoyèrent l’inspecteur à des problèmes plus fondamentaux. Chang avait vingt et un ans.
Son père eut l’honneur en tant que nouveau citoyen français d’être invité à combattre à la mesure de ses moyens : on lui fit surveiller les voies ferrées.
Sa belle-mère, prévoyant qu’on ne ferait pas trop de difficultés pour envoyer Chang à la boucherie, fit accepter le jeune homme dans une famille d’amis dont les parents habitaient une île en Bretagne, où, lorsqu’il fut installé, pas un militaire ne s’intéressa à son cas. Par chance il paraissait beaucoup plus jeune qu’il ne l’était en réalité. Musclé, svelte, imberbe comme presque tous les Chinois, en cette belle journée de festivités, Chang, malgré ses vingt-huit ans, offrait aux regards le visage immature d’un grand adolescent, renforcé dans sa jeunesse par un sourire permanent et de grands yeux marron à l’expression malicieuse.
Pourtant il était orphelin depuis peu, Fu-li ayant disparu quelque part dès le début du conflit, et sa belle-mère sous le bombardement par l’aviation américaine de Nantes où elle avait eu la mauvaise idée d’aller voir sa mère très âgée. Le jeune homme n’avait jamais affiché son chagrin, probablement par atavisme, les Orientaux considérant qu’il est impoli d’ennuyer les autres avec ses propres malheurs. Contrairement aux Français qui en font volontiers leur sujet de conversation favori.
— Chang ! Viens me tenir l’échelle ! vociféra le curé en équilibre instable.
— Va me chercher la brouette ! hurla la femme du maire, les bras débordant de vaisselle et de toiles cirées.
On avait calé quelques petits tonneaux sur les planches des tréteaux et le vin coulait généreusement bien que l’on fût loin de l’heure du dîner.
Il avait encore la fraîcheur de la cave du café. Le maire et le conseil municipal avaient voté à l’unanimité la distribution gratuite des nectars sur le maigre budget de la commune. Avec le sentiment du devoir accompli pour une journée aussi extraordinaire.
À son arrivée sur l’île, Chang avait compris d’emblée les codes qui régissaient la vie de la petite population, partagée en deux groupes inégaux bien distincts : le peuple des gens de mer et le peuple des cultivateurs. Les pêcheurs, dans leur ensemble, se montraient joviaux, plus généreux, attentifs au bien-être de leur entourage. Les maraîchers, rudes, assez renfermés, ne pratiquaient pas beaucoup le français, pourtant obligatoire à l’école. Ils communiquaient de préférence en breton. Chaque groupe avait bien évidemment des parents dans l’autre. Mais le mimétisme des clans finissait par marquer le nouveau venu. Seul Chang manifestait une grande aisance dans ses relations avec les uns ou les autres. Le don d’une subtile diplomatie veillait sur son comportement quotidien, lui faisant détecter dans la seconde un débordement de jalousie ou de rancune dans les propos de son interlocuteur.
Comme tous les êtres qui vivent en vase clos, les îliens n’en étaient pas exempts, loin de là. Surtout après cinq ans bouleversés pendant lesquels des tiraillements incessants assaillaient les mentalités, réveillant les vieux démons, exacerbant les opinions, créant des situations complexes que les intelligences les plus faibles ne pouvaient pas résoudre.
— Tiens ! Les voilà ceux-là !
Le vieux Yann désigna du menton le bateau navette qui accostait. Une douzaine de gendarmes en uniforme sautèrent sur le quai où deux marins-pêcheurs leur tendirent la main pour les empêcher de tomber, car ils étaient armés de fusils et évitaient de les cogner contre le bord de granit. Un capitaine et un adjudant-chef les disposèrent en rang par deux. L’adjudant commanda la marche au pas cadencé. Leur apparition introduisit un peu de calme dans la foule. Les gens leur faisaient sans le vouloir une haie d’honneur le long des maisons.



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    9782843466977

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