Le temps des soutanes

À propos

Extrait
En cette année de 1944, les mois noirs commen- cèrent pour moi avec quinze jours d’avance. En langue bretonne, on désigne novembre et décembre du nom de mizioù du, c’est-à-dire les mois noirs, non pas parce qu’ils débutent par les fêtes de la Toussaint et par le jour des Morts mais parce que, à cette époque, soufflent les vents de galerne qui roulent au-dessus des terres les nuages sombres d’avant l’hiver, obscurcissent la nature et rabougrissent les âmes.
Cette année-là donc, le 15 octobre, je rentrais en pension et prenais aussitôt le deuil, un deuil qui allait durer bien plus longtemps que ces mois de désespérance.
La rentrée mettait fin à ces vacances somptueuses et folles que je venais de vivre et où j’avais assisté à l’arrivée des colonnes blindées américaines qui avaient libéré nos campagnes. Avec cette délivrance des troupes alliées, venait aussi de s’achever la guerre, tout au moins pour notre pays. Ainsi se terminait dans la liesse d’un été lumineux une période de cinq années noires comme ces mois où j’allais entrer, mais années si fascinantes qu’elles devaient s’imprimer à jamais dans la mémoire de tous comme une période inoubliable et peut-être heureuse. Pour beaucoup, malgré tous les drames, ces temps resteraient gravés comme une histoire d’épouvante, riche de frissons mais dont la fin reste merveilleuse. Pour tous s’achevaient donc les grandes vacances de la guerre et, pour moi, les années d’enfance.
Aussi, lorsque l’auto me conduisait vers le collège, j’avais mille difficultés à contenir mes larmes. Je regardais défiler la route et tournais la tête pour ne pas laisser voir mes yeux qui s’humidifiaient par vagues. Pour reprendre courage, je glissais furtivement ma main dans celle de ma mère assise à mes côtés sur la banquette arrière, cette main maternelle qui m’avait tant serré et qu’en grandissant j’avais peu à peu abandonnée pour prendre mon indépendance.
Nous approchions. Le trajet ne durait qu’une demi-heure et déjà nous apercevions les flèches des clochers qui pointaient vers l’horizon et signalaient la ville. Un cousin qui venait de remettre en état de marche son auto en pénitence dans une remise pendant les années de guerre s’était proposé de nous conduire et de transporter la malle calée au fond du coffre. Ah ! ces malles de collège ! Depuis ma plus jeune enfance, j’avais assisté à leur ballet qui rythmait le cycle des années de pension. Quand les malles apparaissaient, une année se terminait. Elles se reposaient dans le grenier durant les vacances d’où elles descendaient à l’approche de la rentrée nouvelle pour aussitôt repartir. Avec elles, la maison se remplissait de ses enfants, avec elles, elle se vidait. À mon tour, je venais d’hériter d’une malle de bois et de toile épaisse. Elle aussi, pendant sept années, me suivrait tout au long de mes allées et venues ou, pour mieux dire, de mes cafards et de mes joies.
L’auto s’arrêta devant les grilles du collège et l’étau qui oppressait depuis des jours ma poitrine se referma subitement. Je ne pouvais plus reculer. Pris au piège, j’étais prisonnier. Cependant la façade en U de l’imposante bâtisse semblait m’ouvrir les bras. Mais ni l’harmonie austère de la construction de granit et d’ardoises, patinée par les ans et les tempêtes, ni le jardin encore piqué de fleurs qui s’étalait à ses pieds, ni même, dressée sur l’autre versant de la rue, la flèche du clocher du Kreisker, joyau de l’architecture bretonne, rien de tout cela ne trouvait grâce à mes yeux. Rien, en cet instant, ne pouvait m’attendrir. En effet cette façade masquait, je le devinais, des lieux qui prenaient déjà des allures de prison ; ce jardin trop figé et rigide ne souffrait nulle comparaison avec l’originalité de celui de ma mère fleuri de campanules. Quant au clocher chanté par les poètes, je lui trouvais déjà une allure de sentinelle veillant sur mes malheurs.
La malle prit la direction de la lingerie où les vêtements devaient être rangés dans un casier personnel numéroté. J’avais hérité du numéro 410 qui me désignerait pendant sept ans. Ma mère avait cousu, les jours précédant la rentrée, ce chiffre sur chacune des pièces de mon trousseau. Comme elle n’avait pu se procurer ce numéro dans les merceries dégarnies par la guerre, elle avait dû se résoudre à coudre en deux temps un numéro 4 suivi d’un numéro 10.
La lingère, une religieuse, régnait sur ces lieux. De ma vie, je n’en avais jamais approché. Celle-ci tout de blanc vêtue glissait, légère et silencieuse, sur le plancher ciré de son domaine. Sa présence n’était signalée que par le bruit sec d’un sac de noix qu’on roule, que faisait son chapelet pendu à la ceinture, à chacun de ses pas. Elle répondit par un sourire au salut de ma mère tandis que, tout gauche et emprunté, je ne sus quoi bredouiller à ses mots de bienvenue.



  • EAN

    9782843467011

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    Disponible

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    352 Pages

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