La légende de la ville d'Ys

À propos

Extrait
Au château de Quimper, en grand deuil, en grande tristesse, vivait Gradlon, roi de Cornouaille. Tout le long du jour, au fond de sa chambre, loin de la lumière, il demeurait sur son lit, ne parlant que pour quérir à boire des serviteurs ; et, s’il ne buvait point, à l’ordinaire il dormait.
Ses meilleurs hommes en étaient marris ; ils souffraient et murmuraient, et parfois doucement le prenaient à partie :
— Seigneur, douleur et honte vous nous donnez. Nul ne vous voit plus partant, en belle cavalcade, pour la guerre ou la chasse. Or qui, mieux que vous, sait tirer de l’arc ou manœuvrer l’épée ? Qui sait mieux servir le sanglier ou lever la trace du cerf ? Las ! les gens de Léon qui nous sont sujets disent tout bas que le glaive de Cornouaille est en main débile ; et ceux de Vennes1 qui nous sont rivaux le disent hautement. Et vous saurez aussi, seigneur, qu’au pays des Gallois on prétend ceci : le moment serait bon pour prendre la belle ville de Quimper. À ces propos le cœur nous bat de colère, le sang nous monte au visage. Seigneur, n’êtes-vous pas d’avis que soient châtiés les mauvais parleurs ?
Mais Gradlon, sans répondre un mot, hélait l’échanson, lui tendait son gobelet d’or.
— Seigneur, poursuivaient les comtes s’échauffant, s’il ne vous convient de batailler et de conduire votre chasse, mandez à l’un de nous, par faveur, d’être en votre place ; qu’il soit votre homme et notre chef et, comme à vous, chacun lui sera fidèle. Mais rien ne vaut de laisser au fourreau l’épée, et le coursier au pâturage. Épée rouille, cheval engraisse : plus ne sont bons à la guerre.
— Mes fils, disait alors Gradlon, de me laisser en paix je vous prie ; combats ni chasses ne m’agréent à cette heure. Et si l’un de vous se veut mettre en ma place, qu’il le tente ; alors il connaîtra si la Cornouaille est en main débile.
Et, s’ils insistaient, il les menaçait de mort ; car il était, dans l’ivresse, colère et d’humeur noire.
Défaits en cela, les comtes firent venir d’Aquitaine des jongleurs habiles à réciter lais et chansons, des bateleurs, danseurs de corde, mimes, grimaciers et montreurs d’animaux.
— Sire, dirent-ils, nous vous tirerons de votre chagrin ; voyez ces jeux et divertissements, écoutez ces beaux poèmes, ils dispersent l’ennui comme le soleil les nuages.
Et jongleurs, bateleurs, mimes et grimaciers s’efforçaient de leur mieux, et nul ne les pouvait écouter sans être ému de leurs douces chansons, ni les regarder sans rire à plein gosier de leurs bons tours.
Gradlon seul se détournait d’eux et, au lieu d’argent, de chevaux de main, de beaux orfrois2 qu’ils recevaient ailleurs, il les renvoyait durement, honnis, bâtonnés, heureux d’éviter la hart3 qu’il leur promettait pour présent de bon accueil.
Si le roi de Cornouaille ainsi repoussait amis et plaisirs, c’était pour la douleur dont son âme et son corps souffraient sans repos. Certains jours, les murs du palais tremblaient aux hurlements de sa voix, pareils à ceux que les bêtes sauvages en amour font entendre dans les forêts ; il frappait de la tête et du poing les cloisons, brisait les meubles autour de lui, jetait dans le silence de la nuit d’horribles clameurs. Tous alors fuyaient sa folie et se cachaient par grande crainte.
Et les choses allaient de la sorte depuis qu’était morte la reine Malgven.
En ces moments, il n’était qu’un homme capable d’apaiser le roi Gradlon, de calmer sa terrible furie. C’était un barde aux cheveux blancs, à la barbe blanche, vénéré pour sa science et la majesté de ses chants ; il harpait de telle manière, il chantait avec de tels accents qu’on ne pouvait l’ouïr jamais sans ressentir un émoi profond, sans pleurer doucement s’il le voulait en ses mélodies, sans éprouver grand courage et réconfort s’il narrait hauts faits et prouesses. Gradlon le tenait en amitié, souvent l’envoyait quérir, l’implorait pour qu’il dît le lai de ses amours.
Or ce lai était tel que voici, et le vieux barde le récitait d’une puissante voix ; cependant ses doigts glissaient sur la harpe à deux cordes, l’une grave, l’autre mordante, sur la harpe de bois sombre aux lames d’or :
« Le roi Gradlon s’apprête à guerroyer, — loin dans le Nord ; tel est son dur métier. — Là sont cités, châteaux, moutiers4 et bourgs, — bien défendus de remparts et de tours. — Là sont aussi greniers et beaux trésors. — Gloire et butin veulent dangers et mort.
« Dur est le vent, large l’Océan vert, — long le chemin jusqu’aux pays d’hiver. — Partout écueils, naufrages et tempêtes. — Au marinier tout est disette et peine. — Combien partis n’ont pas revu leur terre, — sont endormis au tombeau de la mer.
« Gradlon le roi a requis tous ses gens — de l’assister par bataille et argent, — gréé sa nef et sa voile éployé, – pris son bon glaive et son haubert5 maillé ; — quitté le port aux beaux jours francs d’orage. — Cent beaux vaisseaux voguent dans son sillage. »
Ainsi déclamait le vieux barde, et Gradlon revoyait le ciel gris du Nord, les matins sans rire ni soleil ; il se souvenait des journées de mer rudes et joyeuses, et de l’ennui qui vient par les temps froids et calmes, quand la voile tombe, quand le marin en grand déconfort grelotte au fond de la nef.
Le chanteur disait ces soucis et ces luttes ; et il rappelait les rivages fugitifs, les cités lointaines dans la brume apparues, aussitôt effacées.
« Aux bords d’un fiord il est un burg6 très vieux, — clos de remparts, plein de donjons fameux. — Sur le rocher sa muraille est assise ; — la mer violente à sa grève se brise. — En ses logis sont biens de toutes sortes ; — deux mille preux en défendent les portes.
« Là vint Gradlon contre vents et orages. — Cent beaux vaisseaux voguent dans son sillage. — Il vit la grève et le burg bien enclos, — et le rocher où se brisent les flots. — Lors, souriant d’aise et de bon espoir : —“Amis, dit-il, nous le prendrons ce soir.”
« Point ne le prit par ruse ni par force. — Hauts sont les murs et solides les portes. — Deux mois durant il le presse et l’assiège. — Entour les monts ont leur habit de neige. — Quand vint l’hiver murmuraient les barons — “Quelle folie ! Las ! Nous tous y mourrons.” »
Mais Gradlon n’écoutait plus ; les yeux fermés, il revoyait le burg inaccessible planté dans la roche, au pied des monts neigeux, et sur la grève, serrées, blanches et frêles, les tentes cornouaillaises. Et il entendait la voix de ses hommes :
— Gradlon, démence n’est pas vertu. Combien de tombes déjà sur cette grève ! Voici la mauvaise saison. Ne t’obstine point. De froid et d’ennui veux-tu nous faire périr ? Retournons en Cornouaille ; l’hiver est doux, le vin nouveau emplit les celliers, et nos épouses tristement regardent si la mer ne rendra point bientôt nos voiles blanches.
Mais il les gourmandait, les appelant couards et parjures. Alors, dès que le vent souffla vers le sud, ils poussèrent à l’eau les navires :
— Embarque, roi Gradlon, la brise nous sert.
— Je ne partirai point que je n’aie pris le burg, tué son prince, conquis son trésor.
— Le prendras-tu seul, roi Gradlon ?
— Seul je le prendrai, si seul je reste.
— Que Dieu et les saints te gardent !
Ils rirent hautement, sautèrent à bord ; et bientôt ils s’éloignèrent grâce au vent prompt. Et Gradlon, sur le sable laissé, sans un compagnon, écoutait parler son cœur disant : « Demeure ; mille épées ne font pas un bras, mille poltrons ne font pas un vaillant. »



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    9782843467035

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