Le temps des campanules

À propos

Extrait
Prologue
Quand le voyageur se dirigeant vers Brest par les routes intérieures de la Bretagne, à travers landes et solitudes, quitte les monts d’Arrée à hauteur de Roc’h Trevezel pour gagner le port de Roscoff, il descend vers les terres de culture et atteint bien vite un lieu dit Sainte-Brigitte : une chapelle, une école aujourd’hui désaffectée, une ferme et une auberge. À quelques centaines de mètres, sur sa droite, quand il va vers la mer, un épais rideau de pins ne peut lui échapper. Derrière celui-ci, la ferme qui m’a vu naître dans cette période qu’on appelle l’entre-deux-guerres. J’y ai grandi jusqu’à ces mois qui ont suivi la Libération et qui m’ont vu partir pour le collège. Pendant onze ans, j’y ai puisé les ressources de la terre et découvert les richesses de la famille et des amis.
Ces champs appartenaient à cette région qu’on appelle le Léon et qui s’étend du versant nord des monts d’Arrée jusqu’à la mer et, très tôt, je fis connaissance de ces étendues qui me semblaient alors immenses. En effet ce vieux pays entrait presque en entier dans les limites de mon horizon. Au sud, barré par les crêtes des monts d’Arrée, fermé par des collines boisées à l’est, il s’ouvrait vers le nord sans cependant jamais laisser apparaître la mer, dont seule la présence se devinait à ces reflets bleus qui s’élevaient au-dessus des terres finissantes. Mais c’est vers l’ouest qu’il prenait toute sa dimension et, dans les apothéoses de soleil couchant, ses limites explosaient et noyaient dans un même feu le ciel et la terre.
Au-delà débutaient les mondes inconnus qui me rebutaient alors. Et si d’aventure je quittais mes paysages familiers, je me sentais perdu. Un soir, devant me rendre chez des cousins en compagnie de ma mère, il nous fallut dormir à la ville chez des amis. Les bruits de la nuit et les perspectives bornées me parurent insupportables et je ne songeais qu’à retrouver ma chambre et son silence.
Dans ce territoire bien défini, je situais trois points d’ancrage la ferme, le village de Sainte Brigitte et le bourg communal distant de six kilomètres. Ce n’était pas la beauté de son église ni celle de son calvaire qui me le rendait sympathique. Ces vieilles pierres et ces sculptures qui attiraient déjà la curiosité des touristes n’éveillaient pas encore l’intérêt que je leur porterais plus tard. Mais j’appréciais déjà la sérénité des maisons et des commerces tassés sur le versant de la colline et la sympathie des habitants dont les visages, très tôt, me devinrent familiers.
Ce chef-lieu de canton portait le nom du saint fondateur. On le désignait par ce mot commun de « Bourg » qui avait valeur de nom propre, car pour nous tous il ne pouvait en exister qu’un, le nôtre.
Entre le « Bourg » et la maison, à peu près à égale distance, se trouvait la gare. Là, s’arrêtaient tous les jours quelques omnibus. D’autres trains passaient leur chemin à heures fixes et filaient vers Brest ou Paris.
Le village de mon enfance, qui n’avait que deux habitations, reposait sur le haut d’une colline, à la lisière des bruyères et des landes. On y accédait par un chemin creux qui montait en pente raide. Bordé de grands peupliers en quittant la vallée, celui-ci amorçait des courbes sinueuses sous une voûte de noisetiers qui formait, au printemps et en été, un tunnel d’ombre et de fraîcheur ; puis il se faufilait entre deux grands talus de pierres dressées en muraille et sur lesquelles s’élevait en majesté le rempart de pins protecteurs. Il débouchait dans la cour de ferme.
La maison d’habitation avait du caractère. Elle paraissait bien assise sur ses quatre murs de longueur presque égale qui lui assuraient un air robuste et sérieux. Sur le devant, les ouvertures étaient simples ; la porte encadrée sur sa droite et sa gauche d’une fenêtre, trois fenêtres de même taille à l’étage donnaient à la façade crépie de blanc une harmonie qui frappait les visiteurs dès le premier coup d’œil.
Le dos de la maison donnait sur un jardin fleuri tout l’été. Sur cette façade tournée vers l’ouest, deux grandes baies à petits carreaux au rez-de-chaussée, surmontées à l’étage de deux ouvertures semblables, créaient une austérité froide encore accrue par le gris de la pierre qui, par temps de pluie, se colorait de noir.
Le toit était fait de fortes et solides ardoises du pays dont la teinte bleutée s’harmonisait aux couleurs environnantes. Sur son versant antérieur, deux chiens-assis rompaient la monotonie et apportaient une touche de sobriété à cette façade, alors que, sur le versant arrière, une cheminée massive sortait en plein milieu et en alourdissait l’aspect.
Chaque pignon était coiffé d’une cheminée de taille égale dont une seule fonctionnait. L’autre ne jouait qu’un rôle de décoration mais cette symétrie voulue procurait à l’édifice une indiscutable prestance.
Une construction plus récente s’appuyait sur le pignon nord. Elle avait été élevée pour agrandir la surface. Elle assurait à l’ensemble une assise plus solide, mais elle en rompait l’unité. À l’étage, sur l’ouest, s’ouvrait une fenêtre étroite. Là se nichait ma chambre. C’est de cette fenêtre, où souvent je venais m’asseoir, que j’ai découvert peu à peu ce qui allait être l’univers de mes premières années.
Un beau navire sous sa voile grise dans les brumes d’automne : ainsi apparaissait ma maison sous son toit d’ardoises, ses murs de grisaille et ses cheminées dressées comme des mâtures.
Passant la porte, dès l’entrée, ce qui frappait, c’était ce mélange de discrétion et d’aisance. Aucun confort en effet, ni eau courante, ni électricité, ni salle de bains, mais de vieux meubles de chêne sombre, brillants sous l’encaustique, comme on en découvre souvent dans les vieilles familles paysannes. Ils donnaient aux vastes pièces du rez-de-chaussée – une cuisine et une salle pour les jours de fête – une apparence cossue.
Dans le pignon de la cuisine s’ouvrait une imposante cheminée où, l’hiver, dormaient quelques braises qu’on allumait le soir pour les veillées. Lui faisant face, à l’autre bout de la pièce, un escalier montait vers les chambres, toutes spacieuses, au parquet centenaire qui craquait sous les pas à des endroits bien précis connus de tous.
À l’entour, les communs – étables, écuries et granges – se dispersaient dans un désordre apparent. Construits sans plan défini, selon les nécessités et à travers le temps, le sévère granit de leurs murs et leur toiture d’ardoises créaient une certaine unité pleine de charme.
Les bâtiments et la maison d’habitation réalisaient un ensemble sérieux qui, sans être impressionnant, en imposait. Il ressemblait en tous points à ces fermes disséminées dans la campagne léonarde qui appartenaient, ou avaient appartenu, à des familles paysannes aisées. Celles-ci avaient tiré quelques profits, dans les siècles précédents, de la culture du lin, puis du tissage et des ventes des toiles. Elles s’étaient alors enrichies, avaient fait l’acquisition de terres et bâti des maisons alliant noblesse et discrétion. Comme les mariages se faisaient souvent dans la communauté, les biens, loin de se disperser, ne pouvaient que s’accroître. Mais le plus grand mérite de ces gens fut de reconnaître très tôt l’importance de l’instruction et de comprendre tout l’intérêt des études. Avec les connaissances disparaissait la misère. Ils expédièrent donc leurs enfants au collège. L’aîné des garçons, quand il s’était ouvert l’esprit, restait à la terre, succédait à son père, développait la ferme et maintenait la tradition. Les autres fils se tournaient vers la médecine, l’armée ou la prêtrise. Quant aux filles, après un séjour plus court que leurs frères dans les pensions religieuses, elles trouvaient un mari dans une famille de même type, apportaient quelques terres en guise de dot et perpétuaient la lignée. Celles qui ne se mariaient pas entraient volontiers dans les ordres. Ainsi, au fil des générations, s’était constituée une classe paysanne qui, par son travail et son savoir, avait pu vaincre la pauvreté. On avait donné à ces familles le nom de « Julot », terme qui venait de Hollande, pays avec lequel le commerce de la toile et du lin s’était établi et avait été autrefois fructueux.
Mon père et ma mère appartenaient à ces lignées de « Julots ». Tous deux habitent encore ces lieux de mon enfance ; au plus profond de moi, sous la cendre des souvenirs, je vois un tableau, toujours le même, et qui me rappelle une peinture en clair-obscur de l’école flamande. Une porte de maison entrebâillée, sur la margelle un enfant de quatre à cinq ans joue avec un chien blanc piqué de taches rousses. Dans la pénombre de la pièce se tient un couple debout. Il regarde l’enfant qui s’amuse. On devine leurs visages et leurs mains. L’homme n’a pas d’âge. Très droit, un peu cambré, il porte de fortes moustaches noires. Noirs aussi sont les cheveux. Quelques rides burinent son front. Les pommettes saillantes, un peu couperosées, son regard sévère sous de larges sourcils laisse deviner une grande douceur. Le nez marqué, loin d’enlaidir le visage, en accuse les traits. Les mains à hauteur de poitrine – les pouces glissés dans l’échancrure d’un gilet – sont fortes et épaisses, leurs dos gonflés de veines saillantes et sinueuses. Le costume n’apparaît pas dans l’ombre, peut-être de lourds sabots de bois chaussent les pieds.
La femme plus petite et frêle se tient à la gauche de l’homme. Sa tête s’enfonce légèrement dans les épaules et imprime au buste une allure un peu voûtée. Une chevelure, d’une blancheur laiteuse, plaquée aux tempes, se termine sur l’occiput en chignon et la pâleur des pommettes fragilise ce visage encore jeune. Les joues sont creuses et les lèvres fines esquissent un sourire un peu triste. Des yeux clairs donnent au regard un air à la fois serein et tourmenté. Les épaules semblent emmitouflées dans un large châle à dominante grise et retenu sur le devant de la poitrine par les deux mains maigres et diaphanes.



  • EAN

    9782843467455

  • Disponibilité

    Disponible

  • Nombre de pages

    272 Pages

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