Marées d'équinoxes

À propos

Extrait
Le restaurant blanc
C’est dans ce restaurant blanc, le long de l’autoroute, à l’entrée de Rennes quand on vient de Paris, c’est là que Line me fit part de sa décision. Je sus d’emblée qu’elle serait irrévocable. Jamais Line n’en démordrait.
Nous étions seuls. La lumière de midi sur les murs blancs, sur les nappes blanches, éblouissait.
Nous avions quitté Paris trois heures plus tôt. Trois heures de route monotone, chacun emmuré dans son silence avec, en tête, une même idée fixe.
Line mettait toute son énergie à masquer la fatigue qui endolorissait son corps amaigri. Elle avait traversé la salle sans rien laisser paraître, se redressant et accélérant le pas comme si de rien n’était, puis elle s’était assise à cette table où nous avions coutume de prendre place à chacun de nos voyages en Bretagne.
Elle a vite consulté le menu que la serveuse, habituée à la clientèle pressée du restaurant, nous avait tendu à peine assis.
Le voyage, une nuit sans sommeil, avait singulièrement creusé son visage déjà bien marqué par la maladie. Deux grands cernes donnaient à son regard quelque chose d’inquiétant. Ils s’élargissaient, empiétaient sur la pâleur livide des joues. Une rosée perlait sur le haut du front, au ras de la perruque, sur la lèvre supérieure. Line était épuisée, au bord de l’évanouissement.
Quand la serveuse s’est éclipsée, Line a levé les yeux de son menu. Elle m’a longtemps fixé avec une intensité extrême, une supplique à laquelle il me serait interdit de résister. Dans l’éclat de ses prunelles, j’ai lu une imploration, une prière :
« Laissez-moi tous mourir. Jacques, laisse-moi. Je n’en peux plus, tu sais…
— Line…
— Je t’en supplie. Laisse-moi, Jacques. »
La serveuse est revenue. Elle nous a demandé notre choix. C’est Line qui a donné la commande : deux soles et une bouteille de Tokay, avec un naturel déroutant. Puis elle s’est levée pour se rendre aux toilettes. Elle a dû traverser la salle. Elle s’est faufilée entre les tables, les épaules rentrées, la démarche hésitante mais soulagée, comme libérée. Et moi, seul à ma table, dans la salle vide, inondée de lumière, écrasé par les mots de Line.
C’est la fin, toute proche. Nous marchons vers elle. Personne ne fera changer d’avis à Line. Ni moi ni un autre. Je la connais trop bien. Elle a décidé ! Je n’y pourrai rien.
De grands carrés de soleil se découpent sur les murs et s’étalent sur le plancher. La réverbération me brouille les yeux. J’aimerais pleurer. Je ne le peux. Abasourdi, groggy, sur moi une horde de chevaux noirs déboulent de l’horizon dans un roulement assourdissant. Ils foncent, galopent. Ils sont sur moi et me piétinent sous leurs sabots.
Ils impriment pour toujours dans mon corps ces derniers mots de Line :
« Je t’en supplie, laissez-moi mourir. Je n’en peux plus ! »
Pour toujours, je sentirai au tréfonds de moi les meurtrissures de leur passage.
C’est ainsi que j’ai su que j’avais perdu. Depuis hier où elle a opposé un non formel au chirurgien, à René Valmaure notre ami, je n’ai cessé d’espérer. Tout au long du voyage, jusqu’à cette seconde où elle a parlé, j’ai cru à la possibilité d’un revirement. Au fil des kilomètres, le morne ronronnement du moteur me ramenait à la confiance. J’étais persuadé de la force de mes arguments, de la puissance de mes convictions pour la faire revenir sur son refus d’hier.
J’ai perdu. Je suis vaincu mais malgré le tourbillon infernal des cavales noires, malgré leurs hennissements cyniques, malgré la nuit dans laquelle je me débats, tout s’explique tout à coup, tout s’éclaircit, tout devient lumineux.
Notre départ précipité de Paris, au petit matin, notre départ en cachette, pourrait-on dire, est une fuite. C’est une fuite de Line vers notre maison de Bretagne qu’on appelle le Presbytère, vers sa maison, pour y trouver refuge, s’y cacher et mourir.
Dans la salle vide de ce restaurant blanc, en attendant le retour de Line, comment pourrais-je ne pas me souvenir de ce qu’elle m’avait dit, heureuse et radieuse, éclatante de joie et de beauté, quand les dernières pierres du Presbytère avaient été posées ? Elle m’avait sauté au cou.
« C’est ici que j’aimerais mourir. »



Rayons : Littérature générale > Romans & Nouvelles

  • EAN

    9782843467462

  • Disponibilité

    Disponible

  • Nombre de pages

    240 Pages

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