La maison de l'île

À propos

Extrait
C’est un soir de novembre que le pli me fut remis en main propre par un porteur : « Monsieur Thomas Desbruyères ? » C’était bien moi. Il venait d’un notaire qui me priait de prendre contact avec son étude pour une succession me concernant. La surprise fut totale. Je ne connaissais pas le notaire et personne de proche qui aurait pu me coucher sur son testament n’était décédé dans les mois derniers.
Je téléphonai sur-le-champ. Je semblais très attendu. J’obtins un rendez-vous pour le lendemain et après une nuit d’impatience, dévoré par la curiosité, je pénétrai à onze heures tapantes dans le bureau du notaire.
« Monsieur Desbruyères, heureux de vous recevoir, veuillez donc vous asseoir… Vous connaissez Mme Aurore Dargol, n’est-ce pas ?
Aurore Dargol ? (J’eus peine à masquer mon étonnement.) Oui, nous nous sommes connus il y a bien longtemps.
— Et pourtant, elle ne vous a pas oublié. Elle semblait tenir beaucoup à vous… Une amie, une parente, peut-être ?
— Oui, une amie de ma famille. La sienne et la mienne étaient très liées. Nous nous sommes perdus de vue depuis plus de vingt ans.
— Peu m’importe. Surtout ne croyez pas que je fais une enquête sur vous. L’essentiel est que vous soyez là. Mme Dargol est décédée voici quatre mois. Peut-être l’ignorez-vous ? Pardonnez-moi de vous l’apprendre. Je suis chargé de régler sa succession. Elle est veuve et avait un fils unique qui a été tué à la guerre d’Algérie. Elle n’a plus d’héritier et voici la raison de votre présence ici. Oh ! ne vous attendez pas à devenir millionnaire. Non, elle a légué la totalité de ses biens immobiliers à une œuvre charitable qui s’occupe de jeunes mères en difficulté. Vous voyez le genre… Tous ces biens reviennent à cette institution, mais sur son testament, elle a rédigé un codicille à votre nom où elle a spécifié que je dois vous remettre le coffret que voici… »
Le notaire s’interrompit et se pencha pour sortir d’un des tiroirs de son bureau une boîte d’un bois blond.
« Mme Dargol tenait à tout prix à ce qu’il vous revienne. Il est à vous. Mais auparavant vous devez l’ouvrir devant moi pour m’assurer du contenu. Je dois le noter pour mes archives. J’ai conservé la clef précieusement dans cette enveloppe. À vous, cher monsieur, d’opérer…
— Non, je préfère que ce soit vous. »
Il y eut un crissement métallique et le couvercle se souleva, comme mû par un ressort. Une enveloppe blanche parut. Le notaire lut à haute voix :
« À Thomas Desbruyères. » Il me la tendit.
« Voyez, tout ceci est bien à vous. Lisez… »
Je décachetai l’enveloppe. Elle contenait un billet : quelques lignes à l’encre noire d’une écriture harmonieuse aux lettres soigneusement formées. Je survolai le texte :
Cher Thomas. Tu es le seul au monde à qui je peux remettre ces objets qui m’ont servi de viatique durant toute la fin de ma vie… Ces souvenirs sont à toi. Ils furent les miens. Ils ont consolé ma solitude. Je te les confie. Tu en feras ce qu’il te conviendra. Je t’embrasse. Aurore Dargol.
Le notaire avait quitté son bureau et se tenait maintenant devant moi, le coffret ouvert sous mes yeux.
« Regardez… »
Deux écrins reposaient sur un lot de photos. L’un, de forme allongée et d’un noir brillant, abritait un stylo d’un même noir bagué d’or. Ce stylo cher à Aurore ne me parlait pas. Je ne l’avais jamais vu. Dans l’autre, d’un cuir bordeaux relevé d’une nervure dorée, reposait une montre de gousset en or. Oh, je reconnaissais celle-ci ! Je l’avais déjà tenue entre les mains comme on serre des reliques, et cela remontait à bien longtemps. Aucun doute, c’était bien elle. Je saisis la montre et ouvris le boîtier. Je savais ce qu’il était écrit à l’intérieur et lus le nom : Martin, en lettres anglaises. Je restai muet. Les yeux du notaire étaient sur moi.
« Belles pièces, n’est-ce pas ? Mais à vous voir, cher monsieur, leur valeur sentimentale vaut cent fois plus que leur prix réel. Je sens votre émotion. Et les photos sont d’autres trésors. Ne les découvrez pas ici devant moi. Je crains que vous ne soyez submergé. Rangez le tout et réservez l’inventaire à plus tard dans l’intimité de l’isolement, en compagnie du souvenir de Mme Dargol. Vous l’aviez perdue, me disiez-vous, et voici qu’elle réapparaît par mon intermédiaire parce qu’elle nous a tous quittés. Je vous sens très remué. Quel âge avez-vous, monsieur Desbruyères ? Je suis peut-être indiscret…
— J’ai bien entamé la soixantaine. Pourquoi ?
— Je m’en doutais. C’est l’âge où les hommes se retournent derrière eux pour regarder par-dessus les épaules du temps le chemin parcouru. Si le contenu de ce coffret parlait, il me raconterait des bonheurs et peut-être de grands malheurs. À vous, il vous parle déjà et je lis sur votre visage surpris et ému des reflets de tendresse. Vous voici en ces secondes bien loin du bureau où nous sommes. Des images défilent, n’est-ce pas ? Je partage votre âge et sais ce qu’il en est de cette hypersensibilité qui nous vient avec les ans. Mais je vous laisse. Encore une signature et je vous libère. La succession de Mme Dargol sera close dans les temps imposés par la loi. Posez votre paraphe au bas de ces feuillets et prenez votre bien.
— Je peux vous poser une question ?
— Dites.
— Que savez-vous de Mme Dargol ?
— Ah ! La profession m’impose le secret. Mais en l’occurrence, il n’y a guère de secret. Je n’en sais pas grand-chose. Je ne l’ai rencontrée que trois ou quatre fois, justement pour la rédaction de son testament. Elle souhaitait mes conseils. Comment avait-elle eu mon adresse ? Je ne m’en souviens plus. La vie ne l’avait pas gâtée : veuve très jeune et mort brutale de son fils à l’âge de vingt ans. Elle a vécu dans le culte de ses êtres chers et, en leur mémoire, elle n’a jamais souhaité refaire sa vie. La solitude, donc, lui tint compagnie toute son existence. Elle désirait mettre de l’ordre dans ses affaires “avant le grand départ”, me disait-elle. Rien ne laissait supposer qu’il fût si proche. En avait-elle le pressentiment ? Je ne peux répondre…



Rayons : Littérature générale > Romans & Nouvelles

  • EAN

    9782843467486

  • Disponibilité

    Disponible

  • Nombre de pages

    256 Pages

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