Un amour d'arrière-saison

À propos

Extrait
Souvent le matin, de ma fenêtre de chambre d’hôtel, je la vois passer, frêle et fragile, mystérieuse. Elle apparaît avant que la foule des vacanciers n’envahisse les rues. Elle débouche à bâbord vers l’un des angles de la place, toujours tirée à quatre épingles, vêtue de clair, jupe beige ou grise, chemisier pastel et chaussures blanches. Chapeautée de paille si le soleil est déjà chaud, une petite laine sur les épaules s’il fait encore frais, elle affiche toujours une élégance raffinée. Elle s’avance à petits pas, jette un œil sur la carte du restaurant, hésite en descendant la marche du trottoir et s’élance. Elle se dirige vers l’église. Parfois elle passe le porche et y pénètre quelques instants. Parfois elle se contente de lever le nez vers les cloches dans leur niche au sommet de la flèche. Quoi qu’il en soit, elle s’oblige à faire le tour de l’enclos paroissial en ralentissant l’allure comme si elle tenait à goûter la paix que verse l’édifice de pierres sacrées. Elle marque une pause, toujours au même endroit, devant le cadran solaire au pignon du transept. Elle semble réfléchir. Je ne sais si elle s’efforce de lire l’heure solaire sur le dessin des ombres ou si elle médite sur la sentence en lettres de deuil écrites en gothique sous les chiffres romains et qui dit aux passants : « Craignez la dernière. » C’est après cette station qu’elle disparaît à mes yeux, fluette et gracile et toujours aussi secrète…
Depuis mon arrivée à l’hôtel des Trois Chardons, où j’ai pris pension pour les vacances, il en est ainsi sous ma fenêtre de chambre, tôt le matin. C’est le rituel de la vieille dame. Je l’attends et l’épie. Elle manque rarement à sa promenade et si je ne la vois, c’est à moi qu’elle manque. Elle m’intrigue. Elle sort du lot courant des touristes de notre petit port et des clients de la station de cure. Sa distinction et son raffinement tranchent sur le commun des mortels vacanciers. Impossible de ne pas la remarquer.
La curiosité m’a poussé. Je n’ai pu y résister. J’ai voulu savoir qui elle était et fait mon enquête. J’ai questionné mes amis, les propriétaires de l’hôtel, mais ils n’ont su me renseigner. Elle ne met jamais les pieds dans leur restaurant. Je suis passé un peu partout en ville, à la boulangerie rose dans l’encoignure des vieilles maisons de pierres grises, à l’unique épicerie de la rue principale, à la boucherie qui la jouxte, à la crêperie verte de la même rue, à la pâtisserie à deux pas de l’église où, je suppose, elle doit venir se régaler de quelques douceurs, et chez le marchand de journaux chez lequel elle fait sa moisson journalière d’un quotidien régional et national qu’elle complète à l’occasion d’un hebdomadaire politique ou d’une revue d’art. Discrètement, sans avoir l’air d’y toucher, j’ai posé des questions. « Cette vieille dame de si belle allure ?… »
Tous m’ont répondu d’une seule voix : « Ah ! Vous voulez parler de madame Dieu… » Dieu n’est pas son nom. Ce n’est qu’un surnom qui lui a été donné faute d’en savoir le vrai, qu’elle semble bien décidée à garder secret, pour la raison qu’elle use pour saluer ou couper court à la conversation d’une de ces formules invoquant Dieu, telle : « Dieu vous garde », « Dieu vous bénisse », « À la grâce de Dieu », et bien d’autres du même registre dont elle semble connaître toute une litanie.
Ce nom et le secret qui l’accompagne tissent au personnage une aura de mystère que tous, sans beaucoup de succès, ont tenté d’éclaircir. Qui est-elle ? D’où vient-elle ? Que cache-t-elle ? Quel âge ? Pourquoi avoir posé son sac dans ce petit port breton où elle semble n’avoir guère d’attaches ? En fait, pour la ville comme pour moi, madame Dieu reste une énigme. Aussi, faute de réponses, les rumeurs vont bon train. Certaines ou certains parlent de comtesse richissime ou de princesse désargentée, d’autres de demi-mondaine au rancart ou d’espionne en retraite. Quelques-uns l’auraient vue avec un homme. Mari ou pas, qui pourrait l’affirmer ? D’autres, mais ceci est certain, avec une compagne, servante ou dame de compagnie. Quand les courses sont d’importance, cette femme se trouve à ses côtés en qualité de portefaix, aussi hermétique que sa maîtresse. Un teint olivâtre, des yeux en amande et bridés sous les paupières, un visage plissé de femme sans âge lui ont valu le nom de « Chinoise ». D’autres bruits courent, clabaudés ici et là. Ainsi ai-je entendu d’une bouche moqueuse et malveillante qu’il s’agit d’une vieille fille, un peu bigote aux entournures parce qu’elle se rend à l’église à des heures pas catholiques. Et ceci malgré l’anneau d’or matrimonial qui s’affiche ostensiblement à son annulaire gauche. Il ne serait là, paraît-il, que pour mieux tromper son monde. D’autres mauvaises langues, un brin anticléricales, en raison des nombreuses références à Dieu, affirment qu’il pourrait s’agir d’une religieuse en rupture de ban. On raconte de ces choses…
Cependant, je ne suis point sorti bredouille de mon enquête, tant s’en faut. Des témoignages concordants permettent d’établir un début de vérité, un commencement d’histoire.
Madame Dieu est apparue sous les ciels d’ici voici trois ans, le jour de Pâques. Ce n’est point une plaisanterie. C’est bien ce jour de résurrection du Christ qu’elle s’est montrée pour la première fois sous ces ciels bretons. Tous les témoins se souviennent encore de la voir flâner le long des quais dans les jours qui suivirent, trotte-menu chapeauté de paille, la tête tournée vers le large, heureuse, les yeux comme illuminés d’une jubilation intense. On l’a prise d’abord pour une touriste sensible à la beauté du site. Puis, comme elle demeurait sur place, on a cru à une curiste. Mais trois semaines plus tard, durée habituelle d’une cure, elle était toujours fidèle au poste. À l’été, on la voyait moins, fuyant l’invasion des touristes, mais elle était toujours là au petit matin, occupée à ses courses ou à ses marches le long de la mer ou par les ruelles. Peu à peu, au déclin de l’été, elle reprenait sa place dans la ville sous l’œil scrutateur de ses habitants. À l’automne, toujours présente, on commençait à l’adopter. Elle était devenue madame Dieu, avec beaucoup d’affection et, on l’a vu, un zeste de suspicion. C’est alors à la Toussaint qu’elle a disparu aussi vite qu’elle était venue. Quelque chose manqua au paysage. C’était l’hiver. Amènes ou fielleuses, peu à peu à son sujet les langues se tarirent. On allait l’oublier quand, à Pâques de l’année suivante, avec les hirondelles, madame Dieu fut de retour et se rappela au souvenir de tous.
Elle reprit ses habitudes de promenades matinales vers la ville ou vers le port. Elle commençait par les courses domestiques, boulangerie rose, épicerie, boucherie, maison de la presse, seule ou en compagnie de la Chinoise. Si elle était seule, elle poursuivait. Elle traversait la place de l’église, en faisait le tour, s’en allait vers la mer. Elle entrecoupait sa marche de haltes, suivait l’animation du port, levait les yeux vers les nuages, se perdait dans leur dérive et s’abîmait dans une méditation. Souvent, elle poussait une pointe sur la jetée aux cinquante piliers qui s’avance vers la haute mer et que les gens du cru nomment l’estacade. C’est à son musoir qu’accostent les navettes qui font le lien entre les îles et le continent quand la marée basse ne leur permet plus d’atteindre le port. Cette extrémité est, semble-t-il, l’un des buts privilégiés de madame Dieu.



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  • EAN

    9782843467493

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    256 Pages

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