Contes du diable

À propos

Extrait
Le cadre des contes
Comme dans « Le magicien et son valet » de nombreuses aventures rapportées dans cet ouvrage se déroulent « quand les poules avaient des dents ».
En ces temps anciens, avant « la grande révolution », comme il est dit dans « Le Diable Ménétrier », le petit peuple des paysans, des artisans, des marins côtoyait une noblesse locale dont l’opulence n’est pour certains de ses membres qu’un lointain souvenir.
Même s’il est parfois fait allusion au Moyen Âge par exemple dans « Katel-Kollet », car « ceci se passait avant qu’Arthur de Bretagne eût été meurtri par Jean sans cœur et sans terre », l’univers qui nous est dépeint dans ces récits ressemble fort à celui du monde rural du xixe siècle, celui d’avant la grande mutation économique qui allait précipiter sur les routes des millions de ruraux attirés par les lumières de la ville et d’une vie moins rude.
S’il est fait référence au passé, « lorsque les arrière-grands-pères de nos arrière-grands-pères n’étaient pas encore nés », ainsi que cela est spécifié dans « Le Diable architecte », c’est parce que ces histoires sont bien particulières.
Leur but n’est pas plus encore de distraire l’auditoire mais de lui faire passer un message dont le sens ne peut lui échapper et qui consiste à l’édifier sur les dangers qu’il encourt en cas de transgression d’interdits, notamment ceux d’ordre religieux : non-respect du repos dominical, désobéissance aux commandements divins qui proscrivent le blasphème, la paresse, la luxure, l’avarice…
De tels préceptes ont d’autant plus de poids s’ils se situent dans un cadre temporel très large, car la durée leur confère un surcroît de légitimité qui leur fait acquérir une dimension quasi éternelle.
Ce faisant, c’est aussi l’occasion d’exposer les punitions qui guettent les contrevenants à la morale.
C’est également pour nourrir cette perspective liant intimement l’ordre social et l’ordre naturel des choses – auquel il convient donc de se plier – il est fréquemment fait allusion à des thématiques qui expliquent l’origine d’éléments constituant notre environnement. Ces composants sont aussi bien des êtres, des espèces végétales ou animales, des phénomènes géologiques ou météorologiques que des monuments issus du labeur des humains ou de celui d’êtres « surnaturels » et/ou divins, et ils seront classés en deux catégories : les œuvres de Dieu et celles du Diable.
En définitive, ces histoires proposent à l’auditeur de partir à la découverte du monde qui l’entoure tout en lui fournissant des réponses quant aux questions qui pourraient surgir dans son esprit, chemin faisant.
Et comme il est dit dans « Le Loup gris » (cette histoire figure dans le tome I, Contes merveilleux), « respectons toujours les anciens et les anciennes choses ».
Ainsi qu’il est fréquent dans les contes traditionnels, c’est donc une Bretagne rêvée, voire parfois idéalisée, qui nous est présentée.
Même si eux aussi conservent cet aspect quelque peu hors du temps, les récits qui mettent en scène le Diable s’ancrent néanmoins bien plus que les autres dans le présent, du fait justement de leur fonction d’édification et de moralisation.
Pour cela, les scènes de la vie quotidienne sont indispensables. Ainsi, nous voyons comment de jeunes paysannes peuvent être tentées par le chic vestimentaire citadin aux fêtes paroissiales ou lors de réjouissances familiales, tels les mariages ou les baptêmes. Nous mesurons les aux difficultés que rencontrent les artisans dans la réalisation de leur besogne, qu’il s’agisse d’ériger des monuments, de façonner des statues ou même de tailler et de coudre des étoffes.
Nous sommes témoins de la peine qu’ont les laboureurs à ensemencer la terre et à nourrir leur bétail et nous pouvons aisément nous rendre compte du mal qu’ont les pêcheurs à remplir leurs filets et des périls qu’encourent les marins à bord de leurs bateaux soumis aux caprices des vents.
Ce qui se passe dans les lieux de réjouissance – que d’aucuns estiment être de perdition –, comme les cafés et les bals, ne nous est pas caché et, nous aussi, nous pouvons trembler dans l’attente de la donne de la bonne carte et observer les contorsions des danseurs et celles moins gracieuses de ceux qui ont trop séjourné dans « les vignes du Seigneur ».
Si ces récits nous montrent les moments de bonheur que peut avoir le « petit peuple » des fermes et des villages, ils ne nous font pas non plus mystère qu’il « tirait le Diable par la queue », n’ayant « ni sou ni maille ».
Cette misère est, de fait, le terreau qui nourrit les contes diaboliques puisque la pauvreté est une cause majeure qui pousse les désespérés à s’en remettre au Malin pour améliorer leur situation.
Cette référence constante au présent, donc au réel, transparaît bien sûr dans le cadre dans lequel se déroulent ces histoires.
Contrairement aux contes merveilleux, dans lesquels on voit très souvent les principaux protagonistes aller par monts et par vaux dans des pays lointains, inaccessibles pour le commun des mortels, les contes du Diable se passent généralement au village ou dans la région. Lorsqu’il est fait état de personnes qui s’en vont chercher fortune au loin, cela est dans l’ordre naturel des choses puisqu’il s’agit généralement de marins comme le jeune Mateur ou le capitaine Pierre. Et s’ils font connaissance avec le Diable durant leur périple, il n’est pas question de pays de cocagne et d’incroyables odyssées mais seulement de banales histoires de marins, qui, par ailleurs, accostent dans des ports connus de tous, comme Le Havre ou Saint-Malo.
Lorsque la contrée vers laquelle se dirige le héros, comme Jean l’Or, n’est pas mentionnée, ni même décrite, il suffit simplement de savoir qu’elle se situe « de l’autre côté du pays du bon Dieu, dans le domaine du Diable », pas bien loin, à quelques lieues seulement aux confins de la basse Bretagne. Une terre qui est peu différente de la sienne car couverte de « pierres aussi dures et d’aussi peu de valeur que celles qui faisaient le fond de son champ ».
En fait, la contrée inconnue, ce lieu de tous les périls, commence aux limites de la région, voire du village, en tout cas du diocèse, c’est-à-dire pas bien loin. Rien donc d’exotique dans tout cela.
Il en va de même lorsque les protagonistes de nos histoires sont conduits vers de mystérieux châteaux. Rien de somptueux ni de réjouissant dans ces demeures. C’est d’ailleurs le contraire car ces vieux murs sont généralement habités par des démons, des revenants ou des diables. Manifestement, les fastes d’antan s’en sont allés depuis des lustres, si tant est que ces palais aient été un jour de cristal, comme c’est le cas dans les contes merveilleux.
À l’évidence, il ne s’agit pas ici de susciter le rêve, de permettre à l’esprit de folâtrer.
C’est même l’inverse qui est recherché, puisqu’on ne nous présente aucun lien qui sorte du connu, du quotidien, est ce lieu de toutes les peurs : l’enfer.
S’il héberge les âmes des pécheurs, l’enfer n’est pas seulement un endroit accessible après la mort. Le monde infernal où vont infailliblement les pécheurs est tout simplement à notre porte, à portée de pas même, sur notre vieille terre, comme nous le rappelle notre géographie. Celle-ci est suffisamment instructive, comme en témoignent les multiples grottes et ponts du Diable, par exemple ceux de la forêt du Huelgoat ou de l’Aber-Wrac’h. De même suffit-il d’errer au pied des monts d’Arrée dans les tourbières du Yeun Elez pour déboucher à l’une des portes de l’enfer, le Youdig.



Rayons : Littérature générale > Contes / Légendes

  • EAN

    9782843467554

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Dominique Camus

Dominique Camus est un spécialiste “ès magique” qu'on ne présente plus : ses très nombreuses parutions sur la sorcellerie, les mystères, les croyances populaires font autorité et connaissent un réel succès aux éd. Flammarion, Dervy, Ouest-France, etc.

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