Picou, fils de son père

À propos

Extrait
Allez savoir pourquoi, Tomé nous a toujours fascinés. C’est vers l’île, du haut de la falaise, que se tournaient invariablement nos regards pour un instant de réflexion avant le choix d’un autre terme, la reconstruction d’une phrase calligraphiée à l’encre bleue. Une belle écriture ronde, droite et large.
À 15 ou 16 ans, en dépit des efforts, les mots pour le dire n’arrivent pas aisément. C’est toujours lui, Édouard, qui mettait un terme à l’exercice en reprenant son stylo.
Ensuite je bénéficiais du concours patient et utile du maître pour traduire Virgile ou Cicéron. Enfin venait la pause. On s’accordait le temps de philosopher sur tout et sur rien.
Le lendemain ou le surlendemain, le texte manuscrit se trouvait dans les mains d’un linotypiste pour une nouvelle suite à « Picou », dans les pages de l’« Écho de Lannion ».
C’est le dimanche que la chorale prenait des allures de cercle littéraire pour se livrer à une critique en règle et sans concession. Pourtant la conclusion était toujours la même : « Édouard, cette semaine tu as été bon. Si, si ». Il protestait un peu, pour la forme et promettait d’être meilleur la prochaine fois.
Pour rien au monde, nous n’aurions manqué ce rendez- vous hebdomadaire décidé, à tour de rôle et dans un louable souci de maintien et d’équilibre de la concurrence commerciale, dans l’un des trois bistrots du bourg. Chez Augustine, Amédée ou les filles Gouriou.
C’était un grand moment d’amitié. Il se situait juste après l’« lte missa est » poussé comme un cri de soulagement. Il faut dire que, chaque dimanche, la chorale faisait fort, dans tous les sens du terme. Il est vrai qu elle était régulièrement invitée à « mettre le paquet » par Alex, son chef.
Édouard, Iffig, Francis, Bernard et les autres avaient décidé une fois pour toutes que ce titre lui revenait de droit, compte tenu de la puissance de sa voix et de sa forte corpulence. Laquelle lui avait aussi valu le surnom de « Monseigneur ».
Et comme en Trégor on n’a besoin de personne pour se donner des fleurs, nous jugions, nous aussi, que nous avions été excellents. Au point de nous accorder parfois un second muscadet. En particulier le 19 mai, jour où il fallait honorer le saint local. Et que d’une quinzaine de poitrines jaillissaient « des couplets d’une haute valeur littéraire » (chapitre « On n’est plus des bleus ») : « Nann, n’eus ket e Breizh, nann, n eus ket unan, nann, n’eus ket ur sant, evel sant Erwan ». En résumé : saint Yves est inégalable.
C’est vrai, ça, n’en déplaise aux gars d’une paroisse voisine (Plougrescant) qui lui préféraient saint Gonéry et le chantaient avec une égale conviction : nul ne peut contester que saint Yves est bien le meilleur en Bretagne. D’ailleurs, une dizaine d’années durant, il fut à la tête de la paroisse de Louannec. Même le dernier laïcard de la commune n’aurait pas accepté que cela fût contesté. Tout en affirmant son attachement à Ernest Renan et son œuvre. Renan dont la maison de vacances et du même coup celle des Psichari (prononciation locale : les « Zigari ») se trouvait justement à une portée de fronde de la maison de Truzugal, dans le bas du bourg, où le père de Picou avait passé son enfance.
Un beau jour d’été, Édouard décida que pareils efforts méritaient récompense. « Les 4 barbus » étaient alors au sommet de leur gloire. L’un d’entre eux, Georges Thibaut avait des attaches dans le village. Voilà pourquoi, un après- midi, avant leur passage au casino de Perros, nous eûmes droit dàhs la salle d’Augustine, à « La pince à linge », « Monsieur Béranger », « A l’enseigne de la fille sans cœur », « La cane de Jeanne » et quelques autres tubes du célèbre quatuor. Et par la même occasion, il faut le dire, à une leçon de chant. La première.
Quelques années plus tard, Édouard devait me réserver une surprise qui marque l’existence d’un jeune. « Il y a un chanteur breton qui va faire parler de lui ». Ce soir-là, dans un cabaret au fond du port de Ploumanac’h, Émile Le Scanff chanta pour quatre ou cinq auditeurs qui avaient eu la bonne idée de se déplacer. Glenmor, c’était son nom de scène, avec sa puissante voix de barde et son opulente crinière, nous fascina. Nous passâmes ensuite une partie de la nuit à refaire ensemble la Bretagne.
Certaines soirées, elles, beaucoup moins attrayantes et aussi interminables, se passèrent dans des salles bretonnes où le maître jugeait bon d’entraîner l’élève. Et au cours desquelles des futurs « décideurs » bretons jetaient les bases de la JEB (Jeunesse étudiante bretonne), ou définissaient la stratégie à adopter par le CELIB (Comité d’étude et de liaison des intérêts bretons) ou le MOB (Mouvement pour l’organisation de la Bretagne).



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    9782843467646

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