Le sonneur des halles

À propos

Extrait
En cette fin d’hiver 1876, les eaux de l’Ellé étaient grosses et se bousculaient inlassablement dans le dédale des rochers qui l’encombraient. Le bouillonnement sourd et régulier parvenait jusqu’au champ d’Iffig Lharidon. L’homme pesait de tout son poids sur les mancherons de la charrue. Dans l’air froid, le cheval fumait de sueur. Ses jarrets musculeux poussaient en cadence sur le sol jonché de fumier, déhanchant sa croupe luisante qui se contractait d’un bord puis de l’autre, sous le balancement de la queue nattée. Mieux aiguisé par le frottement que par une meule, le soc fendait la terre et la renversait en un contrefort parfaitement droit. Dans le sillon frais, une grive voletait, chapardant les tronçons de vers tranchés par la lame. L’oiseau semblait n’avoir aucune crainte ni de l’homme ni du cheval. Iffig clappa deux coups secs de la langue contre ses dents du haut.
« Alors, ma belle, on se régale ? Si tu ne fais pas plus attention, tu vas finir par te faire couper le bout du bec… »
Curieusement, la grive se figea et le regarda de ses petits yeux ronds, en hochant comiquement la tête sur le côté, comme si elle comprenait. Depuis deux ans maintenant, c’était la même ; Iffig la reconnaissait à coup sûr dans toutes les volées qui venaient s’abattre sur les champs en labour : son aile gauche avait été cassée et pendait un peu sur le côté ; sans doute un gamin avec son lance-pierres. Quand il prenait son envol, l’oiseau déviait toujours et tardait à trouver le rythme. Ses congénères voletaient à distance, semblant lui accorder le privilège de picorer la première les lombrics mutilés qui se tortillaient dans la terre fraîche.
Arrivé au bout du sillon, Lharidon poussa un « Ho ! » sonore et amical. Farser s’arrêta docilement et secoua les naseaux en renâclant, attendant que son compagnon ait relevé le soc de la charrue. Le paysan s’essuya le front de son grand mouchoir à carreaux, du côté où il ne s’était pas mouché. Là-bas, tout en haut, une cloche sonna. Il jeta un œil vers la colline. À travers les arbres enracinés dans les fentes des rochers, on pouvait distinguer le toit de l’oratoire Saint-Michel, accroché au-dessus du vide. Celui qui tirait la corde du campanile carré, planté sur le haut du plateau, était un bon ; il avait ce coup de poignet qui savait casser le balancement pour faire cogner le battant des deux côtés. À leur tour, les non-initiés s’y essayaient ; suant et ahanant, ils branlaient la lourde masse d’airain à s’en décoller les pieds du sol, mais ils n’en tiraient qu’un seul coup. Alors, le maître leur remontrait, d’une seule main, avec une facilité déconcertante et un sourire malin au coin des lèvres. Le carillon régulier coulait dans la vallée, s’égrenait de l’à-pic dans une excavation duquel était nichée la chapelle Sainte-Barbe.
L’attelage fit demi-tour et la lame replongea dans le sol plus facilement qu’un couteau dans une motte de beurre. Un nouveau vallonnement de terre noire versa sur le flanc découpé, aussi régulier que le précédent. Encore une bonne douzaine d’aller et retour et ce serait fini pour ce champ. Décidément, ces nouvelles charrues Dombasle, c’était autre chose que les anciens araires en bois où il fallait se défoncer les reins pour tracer une misérable rigole. À ce train-là, il finirait avant la nuit et il aurait le temps de rentrer les vaches pour les traire, de donner à manger aux poules et à Napoléon, le cochon. Habituellement, la tâche en incombait à Francine, mais ces derniers temps elle ne pouvait plus s’en charger. Non pas qu’elle soit fainéante, mais…
Iffig entendit alors qu’on le hélait, du haut du chemin, et il sut tout de suite pourquoi on venait le chercher. Il fallait rentrer, et vite. Dans la voix qui se rapprochait, il reconnut celle de ce grand escogriffe de Bernez, l’aîné des Coutillon, la ferme voisine. Quand le jeune garçon sauta le talus pour gagner du temps, Iffig avait déjà dételé la charrue et tirait son cheval vers la sortie.
« Il faut te presser, Iffig ! à ce qu’on m’a dit, ça devrait pas tarder !
— On y va, on y va. Est-ce qu’au moins on a envoyé prévenir la mère Ficelle ?
— J’y suis allé avant de venir, et, à cette heure, elle doit pas être loin d’arriver. »
La mère Ficelle était l’accoucheuse attitrée des hameaux nichés le long de la rivière. Pour ceux d’en haut officiait une autre matrone. Celle du bas devait son surnom au bout de ficelle qui remplaçait toujours le ruban de son tablier et serrait en même temps la taille de sa blouse. Cela tenait mieux, disait-elle, et on n’avait pas besoin de renouer à tout bout de champ. Lharidon atteignait les trente ans et allait connaître sa première paternité. Quand il confia les rênes de Farser à Bernez, il en était plus angoissé que fier. Il faut dire que l’animal portait bien son nom de farceur : placide le plus souvent, il se permettait quelque blague quand l’occasion se présentait.
« Tu le ramènes et tu fais bien attention ! » recommanda-t-il au jeune garçon qui avait bientôt treize ans, mais pas la vivacité que l’on peut espérer à cet âge-là, loin s’en faut.
Déjà, Iffig était parti, sans prendre le temps de choquer ses sabots comme on le fait d’habitude pour les débarrasser de la gangue collée aux semelles. Il longea la rivière, blanche d’écume et si odorante des menthes sauvages qui se baignaient dans le flot tourmenté. Il fallait remonter jusqu’au moulin et emprunter par-derrière un raidillon de chemin juste assez large pour la charrette. Son pied se tordit dans une des ornières boueuses. Il jura et claudiqua pendant quelques mètres, en jetant un œil vers la chapelle pour s’excuser aussitôt : ce n’était pas le moment de se mettre la sainte patronne à dos.



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  • EAN

    9782843467844

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    Disponible

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    536 Pages

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  • Distributeur

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    Numilog

  • Entrepôt

    Numilog

  • Support principal

    ebook (ePub)

Daniel Cario

  • Naissance : 1-1-1948
  • Age : 73 ans
  • Pays : France
  • Langue : Francais

Daniel Cario, après des écrits « techniques » sur l'art et l'histoire de la danse traditionnelle (La Danse bretonne, Coop Breizh, 1999), aborde le roman avec succès : la série « Le Sonneur des Halles » (éd. Coop Breizh 2004-2006), dont les trois volumes sont primés et régulièrement réédités, puis L'Or de la Séranne (éd. du Rouergue, 2007) et La Miaulemort (Presses de la Cité, coll. Terres de France, mars 2010). A noter aussi qu'il aborde le roman jeunesse avec le truculent et korriganesque La Guerre des Trotte-menu (2009).
Son dernier roman chez Coop Breizh, Le Brodeur de la nuit (2008), a connu le même engouement populaire et est suivi par Les Habits de lumière (à paraître mai 2010).

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