Le brodeur de la nuit

À propos

Extrait
Se convulsant parmi la mousse arrachée, le renard geignait faiblement. Depuis le milieu de la nuit, il s’acharnait à tirer sur la chaîne attachée à un piquet fiché profond dans le sol ; à sans cesse aller et venir, il n’avait plus la force de traîner les lourdes mâchoires de métal qui lui broyaient la patte arrière. Plus impérieux que l’atroce douleur, l’instinct ancestral lui dictait de s’enfuir coûte que coûte : son ennemi juré, l’homme, avait écarté les mors acérés du piège et l’avait recouvert de feuilles sèches ; celui-là allait déboucher dans la clairière, et achèverait le misérable goupil d’un coup de fourche ou de fusil, comme sa mère. Épouvantée par ce souvenir, la pauvre bête reprit sa ronde, creusant un peu plus le tour de sa prison sans barreaux. Clopinant, ou en une reptation forcenée, le renard cherchait une impossible fuite, et ses volte-face soudaines ne lui offraient nulle autre issue. La morsure d’acier lui devenait barbare, et vaine la lutte malaisée. Harassé d’angoisse et de souffrance, le malheureux rouquin ne put que renoncer une fois encore ; en un glapissement désespéré, il héla ses congénères à l’aide : insouciante du drame dérisoire, la forêt continuait de babiller. Résigné, le renard se confondit dans la rouille des frondaisons flétries de l’automne, et on l’eût cru mort sans ses flancs soulevés par intermittence.
Un pâle soleil éclaircit lentement la pénombre du sous-bois, et la bête en souffrance se sentit encore plus vulnérable dans la lueur dorée. Alors, elle lécha les bords de sa plaie au-dessus du piège, puis ses dents pointues se plantèrent résolument dans la patte prisonnière. Avec une obstination farouche, l’animal héroïque dilacérait sa propre peau, sa propre chair. Soudain, le renard s’immobilisa ; on courait dans le sentier des hommes, et il crut sa dernière heure venue.
Traversant la forêt du Duc, Jacquot Le Louarn filait vers la ville, et bien qu’épuisé il n’avait pas le droit de ralentir. Ses lourdes galoches cahotaient dans les ornières des charrettes glaneuses de bois mort ; de temps à autre, ses chevilles s’y tordaient, mais il serrait les dents. Il gravit le menez Lokorn, la montagne de Locronan, chauve au milieu de la forêt. Rendu au faîte de ses deux cent quatre-vingt-cinq mètres, le gamin hésita, mais sans ralentir la course : il fallait gagner du temps en coupant après le grand rocher, puis la clairière et, juste après, descendre jusqu’à Croaz Keben, la croix de Kéban, la maudite. La rue Saint-Maurice à dévaler, et apparaîtraient les premières maisons du bourg où il courait quérir du secours… Vite, faire vite !
Soudain une douleur terrible lui cisailla la base du mollet, et, stoppé net dans sa course, il culbuta en avant, d’un seul bloc, parmi les feuilles rousses. Sa tête heurta une souche, et il s’immobilisa en un ultime soubresaut.
Le garde-chasse avait tendu un second piège : ces fichus voleurs de poules maraudaient parfois en ménage ! Rapporter deux panaches à la mairie ne déplairait pas à Maurice Le Bert, ne fût-ce que pour couper court aux allégations quant à sa tempérance.
L’enfant resta assommé ; à quelques mètres de lui, le renard léchait à petits coups l’os dénudé de sa patte blessée. Puis Jacquot remua et geignit sourdement ; à demi inconscient, il tenta de se redresser, mais, trop violente, la douleur le fit retomber sur le flanc en gémissant. Il glissa lentement une main tremblante le long de la cuisse, et, aux froides mâchoires, un cri atroce lui jaillit entre les lèvres. Son esprit incrédule s’embrouilla, et il ne sut plus pourquoi il se trouvait dans la forêt du Duc. Surmontant la douleur qui lui affolait le cœur, il parvint à s’asseoir ; une fine chaîne reliait la gueule mécanique à un piquet et empêchait la victime de s’enfuir avec. Se traînant pareil au renard, il empoigna le pieu et s’arc-bouta de toutes ses forces, mais ses muscles de douze ans ne pouvaient seulement l’ébranler.
Terrassé à son tour, Jacquot se mit aussi à appeler ; d’abord hésitante, la frêle voix s’enfla jusqu’à hurler, vaine clameur contrainte par les arbres serrés. Terrorisé, il ne resta plus à l’enfant qu’à hoqueter de gros sanglots, qui lui inondaient le visage. Ses mains tentaient toujours de desserrer l’étau, mais le ressort en était trop robuste. Lui aussi explora sa prison ouverte à tous vents, cherchant où s’accrocher, mais le garde-chasse avait pris soin de tendre ses pièges hors de portée du moindre tronc, afin que la proie ne pût y enrouler la chaîne. Réalisant son impuissance, l’enfant se savait perdu ; c’est alors qu’il avisa son compagnon d’infortune.
Repérée, la bête se tapit un peu plus parmi les feuilles sèches et la mousse éparpillée par ses griffes. Leurs yeux se croisèrent, et la même détresse noyait leurs pupilles éperdues.



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  • EAN

    9782843467875

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    ebook (ePub)

Daniel Cario

  • Naissance : 1-1-1948
  • Age : 73 ans
  • Pays : France
  • Langue : Francais

Daniel Cario, après des écrits « techniques » sur l'art et l'histoire de la danse traditionnelle (La Danse bretonne, Coop Breizh, 1999), aborde le roman avec succès : la série « Le Sonneur des Halles » (éd. Coop Breizh 2004-2006), dont les trois volumes sont primés et régulièrement réédités, puis L'Or de la Séranne (éd. du Rouergue, 2007) et La Miaulemort (Presses de la Cité, coll. Terres de France, mars 2010). A noter aussi qu'il aborde le roman jeunesse avec le truculent et korriganesque La Guerre des Trotte-menu (2009).
Son dernier roman chez Coop Breizh, Le Brodeur de la nuit (2008), a connu le même engouement populaire et est suivi par Les Habits de lumière (à paraître mai 2010).

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