La chambre de Paul

À propos

Extrait Je m'appelle Thibault, j’ai eu quatorze ans à la fin de l’été. Pas facile de se présenter à quelqu'un que l'on ne connaît pas, même si Madame Ritzenthaler, notre professeure de français, nous a parlé de toi, Paul, en précisant Paoul et non Paul, prononciation oblige ! À vol d'oiseau, tu ne vis pas très loin de moi mais, en voiture, Freiburg est à 45 minutes de Mulhouse, et en train, pour aller d'une ville à l'autre, il faut changer à Bâle. J'aime ta ville, je n'aime pas celle où je vis. Je suis allé plusieurs fois à Freiburg car mon père et ma mère s'y arrêtent quand nous allons dans la Forêt-noire, Schwarzwald, comme nous avons pris l'habitude de dire, version allemande, mais nous y allons aussi le samedi matin quelquefois dans l'année. Pour cette première lettre, je vais te dire ce qui ne me plaît pas dans la ville où j'habite et ce qui me plaît dans celle où tu vis. Il faut d'abord que je précise que j'aime l'architecture et que peut-être je serai un jour architecte, alors tu comprendras pourquoi j’admire, à Freiburg, les maisons de la place de l'hôtel de ville, la Rathausplatz, et surtout celles de la rue des franciscains, la Franziskaner- staβe, mais aussi cette ouverture sur les collines environnantes. Mon père dit toujours qu'une ville ou un village, on l’apprécie pour son architecture mais aussi pour son atmosphère, c’est le mot qu’il utilise en citant Montpellier qui pour lui est moins jolie qu’Avignon ou Aix-en-Provence mais qu’il trouve vivante car, dit-il, les étudiants rendent une ville vivante, et à Freiburg, des étudiants il y en a... Sans doute un jour, je te parlerai de mon père plus longuement ; ce devrait être une manière de parler de moi puisque d’après ma mère, qui a vu le père a vu le fils ; Thibault est le clone de Pascal, voilà une phrase que je lui ai entendu dire plusieurs fois mais je n’ai pas su si elle le déplorait ou l’appréciait. Peut-être regrette-t-elle de ne pas avoir de fille pour dire la même chose la concernant. Oui, je suis fils unique, enfin actuellement. J’allais dire, je ne l’ai pas toujours été, mais ce ne serait pas juste, car j’ai eu un frère, ou plutôt mes parents ont eu un autre enfant avant ma naissance, né et mort avant que je vienne au monde. Il avait ta maladie et il n’a vécu que vingt mois, mais je te dis de suite que s’il est mort, c’est pour deux raisons : il était trop petit pour résister à la leucémie et mes parents vivaient alors en Afrique où les soins étaient peu développés. Mon père était coopérant ; à cette époque, les Français devaient faire le service militaire pendant une année, ou civil deux années. Lui a opté pour le service civil en étant enseignant dans une école africaine, et je ne sais pourquoi on appelait ces non militaires, des coopérants… Benjamin est né et mort là-bas mais son corps a été rapatrié (je crois que c’est comme cela qu’on dit avec le mot patrie dedans) en France, et à toutes les vacances, on a droit à la visite sur la tombe d’un petit cimetière du village où mon père et ma mère sont nés ! Donc, quand Madame Ritzenthaler nous a parlé de toi, de ta maladie, de la chambre d’isolement dans le Service d’Oncohématologie où tu es en ce moment, j’ai souhaité te connaître parce que j’ai longtemps eu envie d’avoir ce grand frère qui m’a échappé. Et puis, j’aime écrire, à la plume, au stylo, au crayon, sur l’ordinateur, peu importe mais j’aime écrire. Comme ton père, conclut ma mère ! Je dois te dire que j’aime beaucoup lire aussi ; l’un ne va pas sans l’autre ! ça, c’est mon père qui le dit. Il paraît que tu as un ordinateur à l’intérieur de ta chambre, alors tu peux communiquer très loin grâce à lui. Celles et ceux qui ont accepté l’offre de Madame Ritzenthaler n’ont donc pas à utiliser papier et stylo mais clavier et adresse électronique. Ce sera pour moi la première fois que j’aurai une relation épistolaire (il semble, dixit mon paternel, que c’est ainsi qu’il convient de dire) sans utiliser une enveloppe. Habituellement, j’écris à ma cousine qui a le même âge que moi et qui est aussi en quatrième année secondaire. Ici, nous disons en troisième parce qu’on compte à rebours, mais je ne sais comment on dit en Allemagne. De toute façon, d’après notre professeure, tu es né la même année que nous mais tu es en cinquième année secondaire puisque dans ton pays le collège commence un an plus tôt qu’en France. Il y a cinq ans, mon père a travaillé pour une compagnie aérienne, à Berlin ; j’étais alors élève dans une école française. Dans la cour, certains enfants parlaient allemand, car leurs parents vivaient depuis longtemps en Allemagne ou étaient Allemands, alors ils recevaient une instruction bilingue. J’ai beaucoup aimé vivre à Berlin et je me rappelle avoir pleuré longtemps quand j’ai su que mon père quittait la compagnie low curs pour devenir pilote chez Swiss ; comme l’aéroport Bâle-Mulhouse est entre les deux villes, on est venu vivre ici où la vie est moins chère qu’en Suisse, mais chaque jour je regrette Berlin et aussi London où on a habité avant et où je suis né. Désormais, mon père travaille pour une bonne compagnie d’aviation et nous sommes condamnés à vivre dans cette ville alsacienne. Voilà pour aujourd’hui ; je t’ai dit un peu l’essentiel, une entrée en matière en quelque sorte. Madame Ritzenthaler nous a dit que tu nous répondrais à chacun ou peut-être avec un courriel collectif auquel tu ajouteras un mot pour l’un ou pour l’autre.

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Rayons : Jeunesse > Littérature Adolescents

  • EAN

    9782970107811

  • Disponibilité

    Disponible

  • Nombre de pages

    117 Pages

  • Action copier/coller

    Non

  • Action imprimer

    Non

  • Partage

    Dans le cadre de la copie privée

  • Nb Partage

    6 appareils

  • Poids

    208 Ko

  • Lectorat

    à partir de 12 ANS

  • Distributeur

    Numilog

  • Support principal

    ebook (ePub)

Hubert Auque

  • Pays : France
  • Langue : Francais

Hubert AUQUE, auteur Français, Catalan d'origine ayant vécu une décennie en Suisse où il a publié son premier roman José (Joselito) qui a obtenu le prix Georges Nicole 1991. En parallèle de son activité d'enseignant – chercheur dans une faculté parisienne il a, outre trois essais, publié entre José (Joselito) et Trio pour violoncelle seul, trois autres romans, deux recueils de nouvelles et une pièce de théâtre.ÿSi ses romans situent les actions en des lieux qui lui sont chers, ils délaissent les entrées auto-biographiques. Trio pour violoncelle seul est un roman très documenté et, concernant Pablo Casals, en lien constant avec l'histoire de ce grand musicien, artisan de paix ; son époque, la guerre civile espagnole et particulièrement la situation des exilés, n'a pas été négligée, thème qui sera développé dans son prochain roman.ÿAussi bien dans ses essais, dans ses nouvelles, ses romans, sa pièce de théâtre, son intérêt pour l'étranger est récurrent ; les protagonistes nous invitent à reconsidérer la condition humaine contemporaine qui ne peut plus compter sur les modèles passés ; loin de le regretter l'auteur les laisse exprimer leurs émotions, dire leurs peines et rester sensibles dans une société elle-même fragile et versatile.ÿLa forme épistolaire est souvent privilégiée, l'auteur, comme Amélie Nothomb, stimulé dès son jeune âge par son père, est ainsi « entré en écriture. »

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