Sabine Fournier







  • Je me suis recouchée




    Je
    me suis recouchée, mais impossible de fermer l'oeil. Ce que je venais d'entendre
    avait déclenché en moi des images, m'évoquait des situations où l'imagination
    prenait le pas sur la réalité. Mon émotion a été si forte que je me
    souviens de cette nuit-là comme si c'était hier ; le souvenir, aujourd'hui,
    en est encore vivace, tout comme ce qui s'est passé ensuite.
    J'étais
    allongée sur le dos, en nuisette ; près de moi, Gilles dormait d'un
    sommeil paisible. Il faisait nuit noire ; les volets et les rideaux obstruaient
    le peu de lumière qui provenait des réverbères.

    Je
    croyais pouvoir retrouver le sommeil, comme chaque fois qu'il m'arrive de
    retourner au lit après m'être levée en pleine nuit. Mais cette fois, les
    images qui me trottaient dans la tête me tenaient éveillée. Ulrich, que je
    prenais pour un garçon sympathique, m'est apparu comme un homme tout à fait
    différent, je l'habillais d'un costume d'homme affirmé, viril,
    décideur. Près de lui, je voyais Élodie en retrait, douce, gentille,
    prévenante, réagissant positivement à toutes ses demandes. Mais ils n'étaient
    pas seuls !
    J'imaginais
    que j'étais devant Ulrich ; il m'ordonnait de retirer ma nuisette, le
    seul vêtement qui protégeait mon corps de son regard. La façon dont il me
    fixait, dont il me souriait, traduisait le sentiment de puissance qu'il
    éprouvait à mon égard, sa satisfaction de me savoir à sa merci. J'ai baissé
    les yeux, mes joues étaient en feu ; il me tétanisait ; je n'arrivais
    plus à réfléchir, je n'étais plus qu'un instrument dépendant de sa
    volonté. J'ai obéi ! Je me suis approchée de lui, la nuisette à la
    main, je n'essayais même pas de me cacher. C'était inutile ; de toute
    façon, il prendrait possession de mon corps quand il le voudrait ; je ne
    sais pas si j'en avais peur ou si je le désirais ; les deux à la fois,
    je crois. Il m'a arraché la nuisette des mains, l'a jetée au sol. J'étais
    nue, comme Élodie, qui se tenait toujours derrière lui.
    Ulrich
    portait un T-shirt et un pantalon sombres ; je ne pouvais m'empêcher de
    regarder la forme qui se dessinait, tenter de deviner ce qui se cachait sous le
    vêtement. Quand j'ai relevé la tête pour le regarder, je me suis sentie
    humiliée par son sourire ; il a compris ce à quoi je pensais, j'avais
    honte. J'aurais voulu qu'il m'insulte, qu'il se moque de moi avec des
    mots qu'on ne m'avait jamais dits. Cela m'aurait permis d'expier les
    pensées malsaines qui me traversaient, mais il n'en a rien fait. Un silence
    pesant s'est installé.
    Il
    a regardé Élodie. Elle aussi, je le lisais sur sa figure, avait deviné mes
    pensées. J'aurais voulu que cela s'arrête, qu'un mot d'Ulrich étouffe
    ce feu qui brûlait en moi. Un mot, un seul, un mot avilissant. Je ne méritais
    que ça !

    Mais
    il se taisait toujours, il se délectait de mon trouble. Son sourire
    moqueur accroissait en moi ce sentiment d'humiliation qui
    m'interdisait de le regarder dans les yeux. Mon regard a glissé sur
    lui, j'ai rougi. Peut-être aurais-je dû fermer les yeux, mais je ne pouvais
    pas. Alors, j'ai regardé mes pieds. Lâchement, j'attendais.
    Je
    n'avais pas la force de me battre, pas contre lui. J'étais prête à
    tout pour que cesse cette torture cérébrale, à
    tout, même à ce que je n'avais jamais
    osé imaginer. J'aurais voulu lui dire qu'il pouvait faire
    de moi ce qu'il voulait, mais c'était inutile, il le savait.

    Il
    ne me quittait pas des yeux. J'aurais voulu qu'il aime mon corps,
    ma poitrine, même si elle commençait à tomber un peu ; j'aurais
    voulu qu'il aime mon cul. Oui, mon cul, jamais je n'avais employé
    ce terme. J'étais prête à le lui offrir. Qu'attendait-il ? Le
    temps s'éternisait, je sentais confusément qu'il
    ne se passerait rien tant que je n'oserais
    pas affronter son regard.
    Peu
    à peu, j'ai levé les yeux vers son visage. Ulrich me fixait toujours
    en silence. Il lui aurait suffi de prononcer un seul mot pour
    me libérer de la tension qui m'étreignait.




empty