Christophe Pradeau

  • Les habitants de Constantinople l'appelaient les Vingt-quatre Portes du jour et de la nuit. Ils aimaient le spectacle des automates qui franchissaient là-haut, à l'heure dite, le seuil des niches ouvertes dans le clocher des Saints-Apôtres. L'homme qui lutte contre le sommeil, en ce lundi 18 juillet 2016, sur un banc du square Le Gall, dans le quartier des Gobelins à Paris, est l'une des très rares personnes qui conservent encore aujourd'hui le souvenir de cette horloge, qui fut pourtant l'une des merveilles du monde. Elle est mêlée à son existence plus encore qu'il ne le pense. Il nous invite ici à partager l'aventure d'une journée qui changera le cours de sa vie. Le roman évoque le temps qui nous traverse et les ruses que l'on invente pour domestiquer cette morsure intime, c'est aussi une histoire d'amour, la plus naïve et la plus subtile des ruses que l'homme a inventé d'opposer au temps qui passe.

  • La Grande Sauvagerie, c´est le nom que les coureurs de bois du Canada français ont donné à ce qui s´est appelé, en d´autres temps et d´autres lieux, The Wild : l´espace inviolé, le blanc sur la carte. L´expression s´est perdue et ne parle plus guère à personne.
    La Grande Sauvagerie, c´est aussi un lieu-dit, un rocher qui domine un coin de la campagne limousine. Les guides touristiques le signalent à l´attention pour sa lanterne des morts, une simple tour de granit, sans grâce.
    Les habitants du pays ont oublié depuis longtemps qu´un feu y brûlait jadis, qui guidait les voyageurs dans la nuit.
    Thérèse Gandalonie a grandi à Saint-Léonard, à l´ombre de la lanterne des morts. Puis elle s´en est allée. Elle a traversé l´océan. Elle a découvert, dans les bibliothèques américaines, le Journal inédit de Jean-François, peintre d´ex-voto établi à Montréal, cousin à la mode de Bretagne du Grand Rameau. Elle a compris en le lisant que les deux Grandes Sauvageries renvoyaient l´une à l´autre.
    Quand elle s´en retournera, elle saura désormais apercevoir, infusée dans le paysage, une histoire oubliée de tous. Elle la déchiffre pour nous. C´est sa voix que nous entendons, une voix rocailleuse traversée par le vol des lucioles.

  • Au tournant du XXe siècle, la notion de possibilité s'impose chez les écrivains comme un moyen inédit de comprendre l'existence humaine et de définir sa trajectoire. De Proust à Sartre, en passant par Musil, Gracq et Queneau, les romanciers ont la conviction que la réalité vécue ne recouvre pas la totalité de l'expérience, qu'un « supplément » d'existence se trouve à la portée de celui qui dispose de suffisamment de mobilité et d'imagination pour se lancer sur la voie de la plus belle des aventures : celle de la vie rêvée.

  • Comment expliquer que les romans nous habitent, que nous leur soyons si intimement attachés, alors même, nous en avons tous fait l'expérience, que nous oublions jusqu'aux noms des personnages qui nous ont été les plus chers, incapables de reconstituer les grandes lignes d'une intrigue dont il ne reste plus que des ruines ? Nous avons lu Dominique trois fois, et il ne nous en reste qu'une qualité d'atmosphère, si impalpable qu'il est presque impossible de partager une expérience réduite à une forme d'inconsistance. C'est peut-être à ce titre surtout que le roman est un genre subversif. Non parce qu'il est immoral, parce qu'il raconte des histoires d'adultère, ou parce qu'il ose faire de bagnards en fuite des héros, mais dans l'exacte mesure où il modifie le régime mémoriel de la littérature, lorsqu'il devient, au tournant du xxe siècle, le genre « cardinal », transmettant à la littérature quelque chose de l'incertitude et de l'infidélité de ses souvenirs à lui, toujours vagues ou parcellaires, excessivement sélectifs ou déformés. C'est au genre romanesque qu'il est revenu, pendant près de deux siècles, d'entraîner nos lectures, de les capitaliser en culture, autrement dit de fonder nos consciences. Or, le roman, à la différence de la poésie et du théâtre, est un genre oublieux, où les trous de mémoire sont légion, et, plus encore, où ils sont de règle. C'est un scandale que nous ne percevons plus très bien sans doute, tellement la situation nous est familière, mais dont quelques voix isolées, parmi lesquelles celles de Judith Schlanger et d'Isabelle Daunais, ont invité à faire un objet d'exploration. Des voix d'écrivains essentiellement, tant il est vrai que la mémoire « faible et variable » ou la mémoire « vague » du roman est une question qui glisse entre les doigts, dont les outils d'analyse de la critique universitaire ne se saisissent que maladroitement.

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