Denis Diderot

  • Jacques : Je ne sais si je la violai, mais je sais bien que je ne lui fis pas de mal, et qu'elle ne m'en fit point. D'abord en détournant sa bouche de mes baisers, elle l'approcha de mon oreille et me dit tout bas : "Non, non, Jacques, non..." À ce mot, je fais semblant de sortir du lit, et de m'avancer vers l'escalier. Elle me retint et me dit encore à l'oreille : "Je ne vous aurais jamais cru si méchant... mais du moins, promettez-moi, jurez-moi...
    - Quoi ?
    - Que Bigre n'en saura rien."
    Le maître : Tu promis, tu juras, et tout alla fort bien.
    Jacques : Et puis très bien encore.
    Le maître : Et puis encore très bien ?
    Jacques : C'est précisément comme si vous y aviez été.

  • Édition enrichie de Michel Delon. Les Tahitiennes sont fières de montrer leur gorge, d'exciter les désirs, de provoquer les hommes à l'amour. Elles s'offrent sans fausse pudeur aux marins européens qui débarquent d'un long périple. Dans les marges du récit que Bougainville a donné de son voyage, Diderot imagine une société en paix avec la nature, en accord avec elle-même. Mais l'arrivée des Européens avec leurs maladies physiques et surtout morales ne signifie-t-elle pas la fin de cette vie heureuse ? Entre l'information fournie par Bougainville et l'invention, Diderot fait dialoguer deux mondes, mais il fait surtout dialoguer l'Europe avec elle-même. Il nous force à nous interroger sur notre morale sexuelle, sur nos principes de vie, sur le colonialisme sous toutes ses formes. Il nous invite à rêver avec lui à un paradis d'amours impudiques et innocentes. La petite île polynésienne ne représente-t-elle pas la résistance à toutes les normalisations ?

  • Un de ses amis, le marquis de Croismare, s'étant intéressé au sort d'une jeune femme qui demandait à sortir du couvent où elle avait été placée contre son gré, Diderot eut l'idée facétieuse, en 1760, de lui adresser des lettres prétendument écrites par la religieuse qui lui demandait secours. Le marquis tomba dans le piège, une correspondance s'ensuivit, et l'écrivain, pris à son propre jeu, finit par composer les mémoires que Suzanne Simonin était censée avoir écrits à l'attention de Croismare. « Effrayante satire des couvents » - la formule est de Diderot -, ce roman d'une destinée malheureuse est d'une impitoyable vérité. Mais d'une vérité également engagée, car derrière la voix de Suzanne résonne celle de l'auteur lui-même, qui ne consent pas à voir l'épanouissement humain entravé par l'enfermement ni les exigences de la nature bafouées par la complaisance conjointe des familles et de l'église. Diderot y est présent tout entier.

  • En plus de deux petits chefs-d'oeuvre comme Regrets sur ma vieille robe de chambre et la Satire première, le présent choix de texte s'emploie à montrer les différentes faces d'un génie singulier. Une série d'articles pour l'Encyclopédie, où Diderot fit son apprentissage, témoigne de sa capacité à traiter de sujets variés avec beaucoup de verve. Des extraits de ses Mémoires pour Catherine II révèlent un grand planificateur intéressé par l'aménagement de la ville. Enfin des textes tirés des Éléments de physiologie, son dernier ouvrage testamentaire, nous rappellent que Diderot se passionna sa vie durant pour la médecine qui le familiarisa avec l'idée de la discontinuité fondamentale de l'être humain.

  • Édition de Michel Delon Ce dialogue, qui est presque un roman, Diderot l'écrit au sommet de son art, à près de soixante ans, et le revoit encore dix ans plus tard. Il met aux prises deux personnages seulement, "Moi", et le Neveu. Ce personnage se dédouble sans cesse : qu'est-ce qu'un homme qui prétend ne pas avoir de conscience, ne pas avoir d'unité, mais qui a en même temps une sensibilité esthétique, celle d'un musicien averti ? Diderot mêle la grosse plaisanterie, les motifs et les sujets les plus divers, la lutte contre les adversaires des philosophes, dans cette mise en scène d'une conversation sans fin. Le Neveu pose des questions importantes, et soudain, pour notre amusement, l'argumentation déraille. "Moi" est fasciné par ce bouffon sublime. Ainsi va cet enchaînement de numéros, de pantomimes, cette fausse pièce, ce faux roman, où l'auteur a mis, sous une allure burlesque, toute sa vie, tout son coeur et tout son esprit.

  • En 1785, Schiller publiait sous le titre Exemple singulier de la vengeance d´une femme une traduction allemande de l´histoire de Madame de La Pommeraye, tirée de Jacques le Fataliste. Il appréciait « l´audacieuse nouveauté de l´intrigue, l´indéniable vérité de la peinture, l´élégance sans apprêt de la description ». Création originale de Diderot, cette figure de femme est assez grande pour qu´on fasse de son nom un titre. Elle a d´ailleurs inspiré à Robert Bresson son film Les Dames du bois de Boulogne. Elle est précédée ici de l´histoire, tout aussi singulière, de Madame de La Carlière. Voici donc deux histoires de femmes qui rêvaient d´une absolue fidélité et qui réagissent violemment après avoir été délaissées ou trompées : comment les jugera-t-on ?

  • 'Ô Diogène! si tu voyais ton disciple sous le fastueux manteau d'Aristippe, comme tu rirais! Ô Aristippe, ce manteau fastueux fut payé par bien des bassesses. Quelle comparaison de ta vie molle, rampante, efféminée, et de la vie libre et ferme du cynique déguenillé! J'ai quitté le tonneau où je régnais, pour servir sous un tyran.'

    Amateurs de luxe, critiques sans goût, femme cruelle, mari inconstant... Dans ces textes brefs, Diderot dépeint moeurs et travers de ses contemporains d'une plume qui, si elle est infiniment acérée, ne cède pourtant jamais au jugement.

    Une exemplaire mise en éveil de l'esprit critique.

  • Un conte philosophique de Diderot, suivi d'une anthologie sur le thème de la nature humaine.
    Un " petit classique numérique " pour les lycéens.
    Le texte de Diderot
    Dans un récit attribué au navigateur Bougainville (et qui constituerait un supplément à son Voyage autour du monde), un vieux Tahitien dénonce les moeurs et les lois que les Européens prétendent leur imposer et loue la sagesse de son peuple qui vit libre et heureux.
    Les propos du " bon usage " permettent à Diderot de se livrer à une sévère critique de la société européenne et de s'interroger sur les lois qui doivent gouverner les hommes.
    ... et autres textes sur le thème de la nature humaine
    L'anthologie, qui fait suite au récit, met en perspective la réflexion de Diderot sur la nature humaine à travers des textes des Lumières et d'autres époques.
    Avec un dossier critique
    Comprenant toutes les ressources utiles au lycéen pour étudier l'oeuvre :
    - des repères historiques et biographiques ;
    - des fiches sur les principaux axes de lecture de l'oeuvre ;
    - deux groupements de textes thématiques ;
    - des documents iconographiques en couleurs et des lectures d'images ;
    - des sujets de type bac pour l'écrit et pour l'oral.
    Et un guide pédagogique
    Sur la page www.classique-et-cie.com. En accès gratuit pour les enseignants, il propose une séquence de cours sur l'oeuvre et les corrigés des sujets de type bac.
     

  • Le Paradoxe sur le comédien est l'un des dialogues les plus célèbres - et les plus controversés - de Denis Diderot (1713-1784). Prenant à rebours l'idée d'une "sensibilité" particulière des comédiens, il y soutient que l'acteur doit maîtriser avec sang-froid tous les éléments de son jeu. Loin de ressentir les passions du personnage qu'il incarne, il crée une sorte de double idéal : "Un mannequin l'enveloppe."Diderot élargit le propos à la morale (une émotion ne se communique aux autres que si nous la "jouons"), à la politique (les rois et les magistrats doivent sacrifier à une mise en scène pour convaincre), à l'esthétique (la vraisemblance procède de la réalité, mais en s'opposant à elle), à la philosophie du langage (les mots sont par eux-mêmes ambigus, et le sens leur est donné par les gestes dont on les accompagne).

  • Diderot fut l'un des esprits les plus incisifs de son siècle. En témoignent les oeuvres ici rassemblées, qui permettent de saisir trois moments décisifs de sa pensée. Parce que le philosophe y prend à partie le christianisme et, au-delà, toutes les religions révélées, en se demandant si la foi et la raison peuvent être compatibles, les Pensées philosophiques (1746) furent condamnées au feu par le parlement de Paris. Diderot récidiva pourtant peu après : en 1749, la Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient, où l'opération d'une aveugle-née l'amène à spéculer sur le lien entre nos sens et nos idées morales, lui valut d'être emprisonné à Vincennes pour athéisme. Quant au célèbre Supplément au voyage de Bougainville (1772), dialogue qui peut être lu tout à la fois comme une apologie du bon sauvage, un pamphlet anticlérical et une réflexion sur le bonheur, il interroge avec humour et hardiesse les valeurs qui fondent la civilisation européenne.

  • Que se passe-t-il lorsqu'un aveugle recouvre la vue ? Comment découvre-t-il le monde qui l'entoure ? Comment parvient-il à concilier ce que ses sens lui ont appris lorsqu'il ne voyait pas et ce que ses yeux lui révèlent ? Une brillante et impertinente remise en cause de la réalité telle que nous la percevons, remise en cause dont la hardiesse vaudra la prison à son auteur...

  • Le rêve de d'Alembert

    Denis Diderot

    "Je crois vous avoir dit que j'avais fait un dialogue entre d'Alembert et moi. En le relisant, il m'a pris en fantaisie d'en faire un second, et il a été fait. Les interlocuteurs sont d'Alembert qui rêve, Bordeu et l'amie de d'Alembert, mademoiselle de Lespinasse. Il est intitulé Le Rêve de d'Alembert. Il n'est pas possible d'être plus profond et plus fou. J'y ai ajouté après coup cinq ou six pages capables de faire dresser les cheveux à mon amoureuse, aussi ne les verra-t-elle jamais ; mais ce qui va bien vous surprendre, c'est qu'il n'y a pas un seul mot de religion, et pas un seul mot déshonnête ; après cela, je vous défie de deviner ce que ce peut être."
    Ainsi Diderot annonce-t-il, dans une lettre à Sophie Volland, l'un des textes philosophiques les plus étonnants du XVIIIe siècle. Une philosophie matérialiste est-elle possible ? La sensibilité de la matière est-elle pensable ? Suffit-elle pour expliquer la vie, la pensée et l'unité du sujet ? De la médecine à la morale, l'excursion métaphysique rencontre sur son chemin un clavecin sensible, un essaim d'abeilles, une araignée et des chèvre-pieds...

  • Le Supplément au voyage de Bougainville est une réponse fictive au récit de voyage de l'explorateur Bougainville qui avait «   découvert » l'Océanie.
    Diderot donne la parole aux victimes de la colonisation  : les tahitiens, en exploitant le procédé d'inversion des regards pour dénoncer l'injustice de cette situation, montrer du doigt les faiblesses des sociétés occidentales qui se disent évoluées.
    C'est un procédé stylistique très à la mode à l'époque de Diderot. Diderot mobilise ainsi le mythe du bon sauvage, préoccupation propre aux Lumières.
     

  • De 1759 à 1781, Diderot le philosophe, l'homme de lettres, a joué au critique d'art en donnant neuf Salons pour une revue littéraire. Il s'agissait alors de proposer aux abonnés, absents de Paris, un équivalent littéraire des oeuvres qu'ils ne verraient pas : le lecteur, aujourd'hui encore, appréciera ces textes sans avoir les tableaux ou les sculptures sous les yeux. Le Salon selon Diderot n'est pas seulement de la critique d'art : il contient des dialogues, des rêveries, des théories, de la philosophie. Il oscille entre le roman et l'essai, entre le conte et la critique. Il ne s'agit pas de constituer une esthétique conceptuelle, mais d'arpenter l'espace d'une interrogation : chaque Salon est l'occasion d'un nouvel essai de réflexion, où le devoir d'abstraction philosophique ne fait jamais l'économie du foisonnement du réel. Peut-être Diderot ne sait-il pas expliquer un art qui soit totalement étranger à toute narration. Peu importe : il sait en parler comme nul autre.

  • « N'êtes-vous pas monsieur Diderot ?
    - Oui, madame.
    - C'est donc vous qui ne croyez rien ?
    - Moi-même.
    - Cependant votre morale est d'un croyant.
    - Pourquoi non, quand il est honnête homme.
    - Et cette morale-là, vous la pratiquez ?
    - De mon mieux.
    - Quoi ! vous ne volez point, vous ne tuez point, vous ne pillez point ?
    - Très rarement.
    - Que gagnez-vous donc à ne pas croire ? » Ainsi commence le dialogue qui, dans l'Entretien d'un philosophe avec la Maréchale de ***, fait deviser aimablement le philosophe notoirement athée et la dévote mère de famille catholique. Les propos échangés abordent gaiement des thèmes essentiels. La morale peut-elle se concevoir indépendamment de la religion ? La croyance en un Dieu rémunérateur et vengeur est-elle indispensable à l'obéissance aux lois morales ? La religion est-elle un bien ? Est-on libre de croire ou de ne pas croire ?

  • Nul n'a porté plus loin que Diderot la maîtrise éclatante du dialogue, et c'est la virtuosité de cette parole qu'on retrouve à chacune des pages ici rassemblées : Le Neveu de Rameau, Satire seconde, s'en prend à tous les puissants du moment, financiers aussi bien qu'adversaires de l'Encyclopédie ; la Satire première multiplie anecdotes et libres réflexions à la manière des satiriques antiques. Quant à l'Entretien d'un père avec ses enfants et à l'Entretien d'un philosophe avec la maréchale de ***, ils roulent sur un thème assez bien défini : le premier évoque le danger de se mettre au-dessus des lois, et le second fait entendre, en contrepoint de la conversation avec la dévote maréchale de Broglie, quelque chose des entretiens de Diderot avec la tsarine Catherine II. En dépit de leur diversité, tous ces textes se répondent. Mais ils sont en même temps tournés vers le lecteur, un lecteur trop séduit par le philosophe pour ne pas comprendre l'indulgence du père à l'égard de son fils rebelle : «Je ne serais pas trop fâché qu'il y eût dans la ville un ou deux citoyens comme toi ; mais je n'y habiterais pas s'ils pensaient tous de même.»Edition établie par Pierre Chartier

  •  On sait que Denis Diderot (1713-1784), dont on s´apprête à fêter le tricentenaire de la naissance, fut de loin le principal artisan de L´Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des arts, des sciences et des métiers. D´Alembert lui laissa, en mars 1759, la responsabilité - et le risque - de continuer seul l´entreprise, avec une équipe de collaborateurs très restreinte. Diderot ne se déroba pas : il prêta la main à plusieurs milliers d´articles et en écrivit plus de 1 700 pour achever les 17 volumes en décembre 1765.Il n´existe à ce jour aucune édition séparée des articles signés par Diderot. Cette anthologie s´attache à combler cette lacune et donne à voir l´esthétique, la morale et la philosophie matérialistes qui valurent à l´auteur les foudres de l´Église et du pouvoir. Ses convictions s´expriment, dans nombre des articles consacrés à l´histoire de la philosophie (Épicurisme, Locke). Elles débouchent sur une critique audacieuse des institutions et de la vie sociale (Célibat, Intolérance, Réfugiés). Diderot formule des concepts et des revendications qui allaient nourrir la Révolution à venir, (Droit naturel, Souverains), ridiculiser la superstition (Aguapa, Crédulité), et plaider inlassablement la liberté d´expression (Controverse), de pensée (Croire) ou de moeurs (Luxure). Bien des articles laissent deviner une sorte d´autoportrait implicite du philosophe, tandis que d´autres lui donnent l´occasion de justifier l´un des buts méconnus de l´Encyclopédie : faire évoluer la langue, en traquant les mots. 

  • Édition de Myrtille Méricam-Bourdet et Catherine Volpilhac-Auger. Dix-sept volumes, 72 000 articles, 5 800 attribués à Diderot : dans cette entreprise unique que fut l'Encyclopédie, nous avons retenu 100 articles rédigés par Diderot. Non pas toujours les plus connus, mais les plus représentatifs de son génie, qui consiste à répondre aux questions que parfois le lecteur ne se posait pas, et ainsi à éveiller les consciences. Ce choix reflète les différentes facettes de son activité : Diderot éditeur, qui corrige et complète les textes des collaborateurs de l'entreprise ; Diderot auteur, débordant d'enthousiasme quand le sujet le passionne, piquant la curiosité du lecteur et l'entraînant sur des chemins nouveaux, en transformant les règles de l'écriture encyclopédique. Maniant aussi bien l'ironie que la critique, il n'hésite pas à adopter un ton personnel, en mettant en scène ses hésitations, ses interrogations, ses convictions. Une nouvelle manière de philosopher est née.

  • DiderotRegrets sur ma vieille robe de chambresuivi de la Promenade VernetDiderot vient de recevoir de Mme Geoffrin une somptueuse robe de chambre écarlate : «A présent, j´ai l´air d´un riche fainéant», écrit-il, et ce cadeau est l´occasion d´une méditation sur le luxe et son bon ou mauvais usage, et sur l´habit, qui fait ou ne fait pas le moine. Tout autant que sa nouvelle robe de chambre, un autre cadeau, un tableau de Joseph Vernet accroché à son mur, avait frappé ses visiteurs. Or c´est précisément l´oeuvre du peintre qu´au mois d´août 1767 Diderot admire au Salon qui se tient au Louvre. Et tout à coup, sans préavis, il suppose qu´il a quitté Paris pour des montagnes proches de la mer : le souffle coupé, il s´enthousiasme pource spectacle de la nature et le commente devant l´abbé précepteur qui l´accompagne dans sa promenade.Ecrits peu après le Salon de 1767 qui accueille la Promenade Vernet, les Regrets seront intégrés au Salon de 1769 - mais, en dépit de la chronologie, ils constituent bien pour nous une introduction à la pensée plus ample que l´évocation de Vernet fait naître sous la plume de Diderot. Au-delà de la question du beau, c´est de l´art et de la vie sociale qu´il traite ici en philosophe - et ce que les Regrets sur ma vieille robe de chambreaffirment en un bref et brillant fragment de tonalité familière, la Promenade nous le fait retrouver dans une méditation admirablement réglée et souveraine.Edition de Pierre Chartier.

  • À la fin des années 1740, tandis qu'il se lance dans l'Encyclopédie, Diderot se tourne vers les sciences de la vie. L'opération d'une aveugle-née l'amène à spéculer sur la relation entre ce qu'on voit et ce qu'on est. Contre le chrétien Réaumur, il développe une thèse qui lui vaudra d'être conduit au donjon de Vincennes : nos idées morales dépendent de nos sens ; en matière de métaphysique, un certain relativisme s'impose.
    Pourtant, la Lettre sur les aveugles cherche moins à trancher en faveur du scepticisme qu'à soulever des questions et à esquisser une réflexion, très libre, sur le développement des espèces vivantes. C'est ce même mouvement, sinueux qui anime la Lettre sur les sourds et muets. D'où l'idée de la publier conjointement, tout comme Diderot, ou un de ses proches, a choisi de le faire dans l'édition des OEuvres (1772). Cette seconde lettre développe une problématique que son aînée ne fait qu'effleurer : la question du langage. Tout un pan de l'esthétique moderne en est issu.
    Dossier :
    1. Buffon
    2. Cheselden
    3. Condillac
    4. Diderot et la Société royale de Londres
    5. L'enseignement des sourds-muets au xviie-xviiie siècle
    6. Le génie des langues
    7. Les grammairiens-philosophes
    8. Les newtoniens de Cambridge
    9. Le père Castel et son clavecin oculaire
    10. Le « problème de Molyneux »
    11. Les querelles littéraires
    12. Réaumur
    13. Les rhéteurs-prêtres

  • Les bijoux indiscrets

    Denis Diderot

    • Hermann
    • 1 Janvier 1978

    L'idée de la première édition scientifique et critique des OEuvres complètes de Diderot est née en 1958, lors de l'acquisition par la Bibliothèque nationale du fonds Vandeul. Ce riche ensemble de manuscrits provenant de la fille de Diderot, resté presque inexploité, fut sauvé par Herbert Dieckmann, professeur à l'université de Harvard. Aucun éditeur français n'ayant manifesté d'intérêt pour une entreprise d'une telle envergure, Julien Cain, alors directeur des Bibliothèques de France, fit appel à Pierre Bérès pour créer, en 1964, un Comité national d'édition des oeuvres de Diderot où figuraient André Chastel, Herbert Dieckmann, Jean Fabre, René Pomeau, Jean Pommier, Gaëtan Picon et Jean Seznec. Une équipe internationale fut constituée sous l'impulsion d'Herbert Dieckmann et de Jean Fabre, réunissant plus de soixante spécialistes, chercheurs et universitaires français, américains, italiens, allemands, danois, etc. En 1975 parurent les trois premiers volumes des OEuvres complètes, désignées désormais sous le sigle DPV du nom des membres fondateurs du Comité de publication : Herbert Dieckmann, Jacques Proust et Jean Varloot. Après la publication du tome XX, l'édition connut des années difficiles dues, pour l'essentiel, aux problèmes particulièrement ardus posés par les oeuvres de la dernière période. Leur résolution doit beaucoup à la mise en place d'un nouveau comité réunissant des chercheurs qui ont une responsabilité directe dans les volumes à paraître : Roland Mortier, Bertrand Binoche, Geroges Dulac, Gianluigi Goggi, Sergueï Karp et Didier Kahn. La relance de l'édition se manifeste par la publication, à l'automne 2004, du tome XXIV, prélude à celle des derniers volumes prévus dans toutes les années suivantes. Établie à partir des manuscrits, des premières éditions et des révisions de l'auteur, l'édition des OEuvres complètes réunit, pour chaque oeuvre, les différentes étapes de la réflexion de Diderot et le meilleur texte. Un important appareil critique de variantes et d'élucidations fournit les données indispensables à l'étude. Le plan général adopté présente l'oeuvre dans son ordre chronologique, au sein duquel sont introduits quelques groupements originaux qui éclairent la continuité des thèmes du philosophe et de l'écrivain : idées, fiction, critique, beaux-arts, encylopédie. Pour faciliter la lecture, l'orthographe a été modernisée. La collection comporte trente-trois volumes, imprimés sur papier vélin en monotype Bembo et reliés en toile sous rhodoïd, avec tranchefile et tête dorée. Le tirage est strictement limité à deux mille exemplaires. Les volumes sont vendus soit sous forme de souscription à la collection complète, soit à l'unité.

  • Rédigées en 1746, sans nom d´auteur, et aussitôt condamnées au feu par le Parlement de Paris, les Pensées philosophiques prennent à partie le christianisme, et au-delà toutes les religions révélées : ou la foi est compatible avec la raison humaine et les religions doivent accepter le doute et la critique et se réformer pour rejoindre « la religion naturelle » ; ou elle ne l´est pas, et comment admettre alors que Dieu exige des hommes qu´ils lui sacrifient leur raison ?
    Cette alternative, c´est celle que pose le déisme, avec la volonté de placer la raison au coeur des systèmes religieux (dogmes, croyances, témoignages, miracles, Livres saints, etc.). Si l´on crédite généralement les Lumières d´avoir posé les bases philosophiques de la tolérance et de la laïcité, on ignore le plus souvent le rôle joué par le déisme dans le combat de la foi et de la raison. Les Pensées philosophiques, livre subtil qui mobilise toutes les ressources du style pour faire du lecteur son allié, est la première oeuvre philosophique à porter sur la place publique le débat qui oppose les déistes aux tenants des religions établies.

  • Pour le philosophe du XVIIIè siècle, toute expérience nouvelle est occasion de réflexion sur l'homme.Un aveugle, opéré, recouvre la vue. Diderot aussitôt mène l'enquête. Comment le patient s'éveille-t-il à de nouvelles sensations ? Ne peut-on, grâce à ce cas particulier, découvrir comment l'esprit humain acquiert sa connaissance du monde ? Diderot va plus loin ; la morale, la religion même ne dépendent-elles pas des perceptions ? Dieu existe-t-il pour un aveugle ? Il va trop loin ! La Lettre sur les aveugles paraît en juin 1749. En juillet, l'ouvrage est censuré, son auteur emprisonné. Si la Lettre sur les aveugles n'a plus aujourd'hui la même portée subversive, elle demeure un étincelant modèle de subtilité dialectique, un chef-d'oeuvre de style et d'esprit.
    Présentation et notes par Catherine Bouttier-Couqueberg.

  • En 1757 et 1758, Diderot tente un pari aussi grandiose qu'inédit : rénover du même pas la théorie et la pratique du théâtre. Et cela, au pays où le classicisme s'était établi à demeure, sous protection de l'État, absolu, et des chefs-d'oeuvre, impressionnants.
    Ce volume donne à lire, pour la première fois en édition de poche, les trois pièces achevées de l'audacieux perturbateur, ainsi que quelques projets dramatiques. Les deux premières furent publiées, puis jouées du vivant de l'auteur, tandis que Est-il bon ? Est-il méchant ? resta à l'état de manuscrit régulièrement visité.
    Diderot rêvait d'inventer une nouvelle forme de tragédie, dite domestique, en prose et sans trônes ni princesses, ni cothurnes, où les spectateurs puissent se retrouver, et verser enfin de vraies larmes sur de vrais drames à leur image. Ses trois pièces dessinent pourtant un chemin tout inverse, vers un comique de plus en plus franc. Singulier paradoxe, chez ce philosophe qui doute, comme toutes les Lumières, de la valeur morale des comédies et de la gaieté !

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