Gérard Lomenec'H

  • Extrait
    Les périples des marins en quête de merveilleux sont dignes des aventures des chevaliers de la Table ronde. Les navires de la Compagnie des Indes appareillaient vers Ceylan ou l’Inde mystérieuse et envoûtante dont les harems faisaient rêver les matelots. À Pondichéry, Dupleix – gouverneur général de la Compagnie – vivait dans un véritable palais des Mille et Une Nuits. Surnommé « le prince des îles », René Madec est l’un des Quimpérois au destin le plus extraordinaire. Embarqué comme mousse à l’âge de douze ans, il atterrit dans les comptoirs coloniaux, puis se mit au service du Grand Moghol. Pour sa bravoure et sa loyauté, il se voit attribuer par Shah Aslam le titre de « nabab » – honneur réservé aux hauts dignitaires de la cour des sultans – avant de devenir roi du Dekkan. Son étoile croise celle du légendaire matelot vannetais Mathurin Gonec, embarqué sur le José Maria de Nantes et couronné roi au Dahomey grâce à un animal fétiche tatoué sur sa poitrine !
    Depuis que le monde est monde, Saint-Malo est un pays d’étonnants voyageurs. Alors quoi de plus naturel que l’un de ces fins matelots épouse une princesse des mers du Sud ? Et qu’un autre, naviguant vers l’Inde, découvre son île au trésor grâce à un fantastique six-mâts dont les hunes contiennent des villes et les cordages un train de chemin de fer ?
    Les grands ports étaient la scène de faits extraordinaires mêlant la réalité et l’insolite avec leur cortège de personnages hauts en couleur. L’arrivée en 1686 à Brest des navires des ambassadeurs de Siam fut sans doute perçue comme le serait de nos jours l’amerrissage d’ambassadeurs martiens. En 1745, le marchand pontivien Cormier-Desfosses expédiait ses toiles tissées à Cadix, mais aussi au Pérou et au Mexique. De leurs croisières à bord de ces long-courriers, les marins bretons revenaient la tête pleine de rêves exotiques. Concarneau doit sa renommée à ses chalutiers et sardiniers. Mais quand, par un beau jour de septembre 2010, un pâtissier y met à l’eau un voilier… en chocolat – long de 3,50 m et pesant 1,2 tonne – devant une foule ébahie et alléchée, le gag culinaire rejoint la fiction.
    Des légendes entretenaient l’intérêt des navigateurs, dont l’imagination peuplait les océans d’îles féeriques, comme l’île d’O Brasil au large du Connemara, censée surgir des eaux tous les sept ans. Avant d’aborder l’« île des Oiseaux », le bénédictin irlandais Brendan vogue avec ses dix-sept moines vers l’« Île Délicieuse » sur un navire d’osier tressé. Irréelles ou vagabondes, les îles découvertes par Brendan n’en figuraient pas moins sur d’anciennes cartes marines, excepté peut-être l’îlot désertique où il célèbre l’office de Pâques… en réalité le dos de la diva des mers, l’immense baleine Jasconius. Aux navigations extraordinaires se rattachaient les histoires de bateaux qui, par magie, se transportaient à grande vitesse de leur port à travers les airs ou sur les flots. Des prodiges n’étaient pas rares, comme celui qu’évoque Albert Le Grand dans les Vies des saints de Bretagne, lorsque Gohard, l’évêque de Nantes, fut décapité par les Normands : « Il se rendit au bord de la Loire et entra dans son bateau qui s’y trouva miraculeusement disposé, ayant deux flambeaux allumés de côté et d’autre, lequel remonta la Loire sans voiles ni rames. »
    Pendant les longues traversées de trois ou quatre semaines sur des bricks cancalais ou des goëlettes malouines pour aller pêcher la morue à Saint-Pierre-et-Miquelon, les marins s’ennuyaient dans les cales, entassés parfois à une centaine, couchés près de leurs coffres. Alors ils se laissaient bercer par des histoires de vaisseaux merveilleux que leur débitaient des matelots-conteurs fiers de leur talent. Quand les auditeurs s’endorment au cours d’un récit, le conteur dit « cric ! » ; si personne ne lui répond « crac ! », il continue le lendemain. On imagine bien François Marquer – mousse à Saint-Cast dans les années 1880 – l’oreille toujours aux aguets pour s’émerveiller de tous ces enchantements dont il deviendra lui-même un maître. Il n’y a que dans les contes de bord où les marins épousent des princesses captives qu’ils ont délivrées après moult aventures. Et qu’une chanson douce fasse la fortune amoureuse du beau Tribord Amures. Au Croisic, les jeunes filles en quête d’un galant jetaient dans l’eau une épingle destinée à être une sorte d’augure. Si la mer servait parfois aux consultations amoureuses, une poignante histoire de cœur préside aussi à la salinité de la mer. Mais les pêcheurs de la Manche racontent que Dieu créa la mer avec une écuellée d’eau et trois grains de sel qui ont suffi à la rendre salée pour toujours. D’autres prétendent que la lune force la mer à aller et venir pour la punir d’avoir envahi le pays où se trouvent les carrières de sel qui lui ont donné sa salinité. De toute façon, le sel était bel et bien l’or du pays de Guérande… jusqu’à ce qu’une troupe de korrigans cache à Trégaté le trésor de six cent quarante-cinq navires dans sa caverne d’Ali Baba.



  • Extrait
    Les fées sont ?lles de l’eau, de l’arbre et de la pierre. elles se rendaient visibles près de l’ancienne fontaine druidique de Barenton, dans la forêt de Brocéliande où
    Des fées souvent l’on voyait
    Si les Bretons disent vrais, selon les mots du poète Wace au xiie siècle. Leur musique a littéralement charmé nos ancêtres. Les fées aimaient chanter au bord de la mer, sous terre, dans les grottes, et les gens se plaisaient à les écouter. Sur les côtes de la Manche, la bonne fée des Houles sonnait de la trompette pour appeler les laboureurs à sa distribution de galette chaude et de cidre. Mais gare aux indiscrets et aux rustres qui la courrouçaient ! elle pouvait se montrer susceptible si on ne respectait pas le code du monde surnaturel. en haute Bretagne, la fée Mérienne – du milieu du jour – faisait entendre un bourdonnement aérien pour rafraîchir les moissonneurs durant les jours chauds de l’été. Les légendes font apparaître les Chambres des fées, Couvents des fées, houles1 aux fées comme des châteaux de l’Autre Monde d’où parviennent les échos d’une musique merveilleuse. Une jeune ?lle devenue marraine d’un enfant fée revient comblée de richesses de son séjour de dix ans chez les bonnes dames, croyant n’y être restée que deux jours. Le temps de féerie est celui de l’éternel présent que fait goûter une indicible harmonie. C’est aussi durant le bref temps des douze carillons de minuit, à la Saint Jean, que Périk Skoarn peut accéder à son château sous la mer.
    La danse est, avec la musique, l’une des activités favorites des fées. Dans ses Propos rustiques, noël du Fail laisse vagabonder son imagination en compagnie de ces gentes dames : « Le bonhomme Robin commençait le conte des fées et que souventes fois parlait à elles familièrement, même à la vêprée, passant par le chemin creux, et qu’il les voyait danser au branle près de la fontaine du Cormier, au son d’une belle veuze de cuir rouge. »
    Sur le tumulus de la butte de Caron à Guipry, des dames blanches menaient au clair de lune des sarabandes effrénées. Au Guildo, elles recréaient le Cercle magique avant de frapper sur des pierres sonnantes dont elles tiraient par enchantement les meilleurs mets.
    Et saura-t-on quel ménétrier a mené la ronde des Danseuses, jeunes ?lles pétri?ées pour avoir continué à caroler à Pontusval au moment où passait le Saint Sacrement ? Le souvenir des fées reste attaché aux dolmens, menhirs, allées couvertes, devenues depuis longtemps des « pierres folles ». Saint Samson lui-même rencontra des païens qui dansaient autour des pierres levées.
    Pourtant, au Moyen Âge, les seigneurs n’avaient pas encore renié la parenté de leurs aïeux avec les fées. Un Plantagenêt – ancêtre de notre duc Geoffroy de Bretagne – prétendait descendre de la belle Mélusine, et la famille Seré, de Saint-Malo, portait dans ses armes « De gueules à la sirène d’argent ».
    En Bretagne et dans les pays celtiques, la déesse de la mer a survécu sous la forme de sirènes, fées des Houles, Morganed, Mary-Morganed et Mermaids – vierges marines – qui séduisent et attirent les hommes dans leurs palais de corail. Les sirènes symbolisent la fascination exercée par la beauté et la musique.
    Le duc Pierre Ier de Dreux – protecteur des trouvères et poète lui-même – se comparait volontiers à la « Sirène qui va harpant et endort de son chant les nautonniers ». Aux dires des pêcheurs de Port-Blanc, les Morganed des Sept-Iles chantaient par beau temps et faisaient entendre des plaintes sous la tempête. elles connaissaient les changements du climat et réagissaient aux variations de l’atmosphère comme des présages de météorologie populaire. La même croyance existait pour l’Homme de Mer. Cette ?gure d’un sauvage à la chevelure de varech et au corps enduit de limon verdâtre aurait été une sorte de barde de la nature, empruntant les rythmes d’une musique qui faisait résonner les falaises du Cap Fréhel.



  • Extrait
    Du coq à l’âne
    Sauter du coq à l’âne est un adage bien connu depuis le Moyen Âge, mais il semble ignorer que les animaux aiment cohabiter en mainte arche de Noé.
    Dans l’étable d’antan, toutes les bêtes font bon ménage. Les poules perchent au-dessus des vaches, sur leur klud suspendue au plafond ; les cochons grognent un peu plus loin, derrière leur barricade et, à son grand râtelier, trône en majesté le cheval dont les malicieux lutins aiment tresser la crinière. C’est là aussi que se tiennent les veillées d’hiver, sur la paille fraîche où il fait chaud. Les pies noires aux cornes en forme de lyre assistent au
    ?laj, couchées le long des murs. En pays gallo, on « pile » la vache, autrement dit on danse dans l’étable et, quand le veillouas est nombreux, on invite un joueur de violon. Alors, quoi de plus naturel que de convoquer la gent animalière et de transformer en bestiaire fabuleux même les animaux les plus familiers ? Comme le bœuf et l’âne, les chevaux parlent la nuit de Noël. Un cheval étrillé et pansé ne peut qu’être la monture favorite des cavalcades nocturnes de Mestr Yann – le korrigan des écuries – appelé Bom Noz vers Quimper. On prétend que le chien s’exprime avec sa queue ; le ronronnement des chats évoque des sons et murmures. On dit poétiquement qu’ils font aller leurs rouets et récitent leurs pâtenôtres. Le matou bas-breton avoue même avec humour un de ses défauts :
    A re da re
    Me zad zo laer ha me zo ie
    De race en race,
    mon père est voleur
    et moi aussi.
    Les abeilles sont très vénérées ; on disait autrefois qu’elles étaient nées des larmes versées par Jésus sur la Croix. On parle aux environs de Dinan d’une taupe qui, de son trou situé à plusieurs kilomètres de la ville, entend et comprend tout ce qui s’y dit !
    La forêt a ses chanteurs saisonniers et déploie sa bande musicale qui fait la joie des passeurs d’histoires. Les paysans racontent bien des merveilles à leur sujet, imitant délicatement leur ramage. À Saint-Brieuc-des-Iffs près de Bécherel, on dit que si on mange le cœur d’un rossignol, on chante aussi bien que lui. Les oiseaux ont leurs prénoms et leurs sobriquets ; le héron est appelé en BasseBretagne mac’harid an od (marguerite du rivage) ou mac’harid he-gouk-hir (marguerite au long bec). Les piverts sont joliment appelés avocats des meuniers car ils chantent pour appeler la pluie. En Bretagne où on leur a donné le nom de poule-de-Dieu, on assure que tuer une hirondelle en période de couvaison déclenche un orage qui peut durer trois jours. Selon les croyances populaires, les geais ont la réputation d’être sorciers et imitent tous les cris des animaux. Le Merle d’Or sait venir en aide à ceux qui lui prêtent une oreille attentive. Mab ar Iar – le ?ls de la poule – est souvent associé aux menhirs. Sous celui de Kerancosquer en Pont-Aven, dit la pierre du coq, un trésor est caché. Deux fois par an, à Noël et à Pâques, l’animal sort de sa cachette, se pose sur votre épaule, lance un joyeux cocorico et vous invite à prendre le trésor.
    Poule qui chante le coq
    Et coq qui pond
    C’est le diable dans la maison,
    nuance pourtant un autre adage. On raconte que les encornets – ou calmars – peuvent faire chavirer un navire. En période de disette, les chats et les rats du moulin de Landrer au Cap ne sont guère plus rassurants.
    Insectes et reptiles s’invitent dans le bestiaire conté. L’araignée fredonne un chant en tissant sa toile. La ?lle de Margot la fée transformée en couleuvre renvoie au serpent, animal sacré chez les Celtes où il représente la connaissance. On prétend d’ailleurs au Gouray que pour entendre le chant des oiseaux, il faut manger de la couleuvre préparée par une sorcière. Mais on doit éviter de pêcher par présomption au risque de devenir roi et reine des oiseaux de nuit, comme les locataires de la Loge aux Rats de Saint-Rivalain. Tous nos récits ont beaucoup voyagé sur les lèvres d’inimitables conteurs. Le Chat Botté fait des enjambées du Danemark à la Norvège et à l’Italie, en passant par l’Ariège, la Haute et la Basse-Bretagne. Le conte du Rat et de la Râtesse est une version bretonne du Petit Chaperon Rouge.



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