Isabelle Daunais

  • Vérité ou fiction? Une grande majorité des oeuvres littéraires auxquelles nous sommes exposés tiennent de l'histoire inventée. Pourtant, nous nous arrêtons rarement à questionner la valeur intrinsèque de tels récits relativement à ceux qui sont ancrés dans le réel. Une histoire fictionnelle a-t-elle moins de valeur qu'une « véritable » ou, au contraire, davantage? Et que dire de ces romans semi-biographiques qui brouillent les cartes? L'Inconvénient se penche sur ces questions dans un dossier intitulé « À quoi sert la fiction? » qui fait la part belle aux articles de fond, accompagnés d'un entretien avec Carl Bergeron. Le numéro 66 de la revue poursuit également son travail d'ouverture à la diversité des médiums d'expression culturelle en inaugurant trois nouvelles chroniques, celle de Stanley Péan sur le jazz, celle de Thomas Hellman sur la musique populaire, et enfin celle de Samuel Cantin sur la bande dessinée.

  • Pour clore l'année, la revue L'Inconvénient propose un dossier thématique sur le néoconformisme. Personne ne veut faire partie du « troupeau ». On se targue d'être libre, mais à ne pas vouloir entrer dans un moule, à « s'anticonformer », on finit parfois tout de même par se fondre dans une masse. Être anticonformiste, aujourd'hui, ne prend-il pas l'allure d'un autre conformisme ? Faudrait-il alors être anti-anticonformiste ? Collaboratrices et collaborateurs se penchent sur la question. Aux lectrices et lecteurs, ce numéro propose aussi Cioran en bande dessinée, la troisième partie de Jazz et condition noire aux États-Unis par Stanley Péan, un portrait de la peintre Judith Berry, un de l'oeuvre postréférendaire du cinéaste Denys Arcand, un regard sur les héroïnes des séries Sharp Objects et Killing Eve, un texte de fiction, de la poésie et les chroniques de Patrick Nicol, Geneviève Letarte, Olivier Maillart, pour la dernière fois, et Vincent Lambert, pour la première.

  • Cet hiver, la revue L'Inconvénient propose un numéro hommage à l'écrivain Pierre Vadeboncoeur dont 2020 marquera le centième anniversaire de naissance et le dixième anniversaire du décès. Le numéro comprend des lettres inédites à Yvon Rivard et à Jean-Pierre Issenhuth, des gravures et des dessins de sa main dont l'autoportrait en couverture, ainsi qu'un entretien avec son fils Alain Vadeboncoeur, mené par Mauricio Segura, des essais d'Isabelle Daunais, Jonathan Livernois, Daniel Jacques, une lettre d'Yvon Rivard, « Des nouvelles de l'autre royaume », adressée à Vadeboncoeur et un long éditorial de Mathieu Belisle qui insiste sur la contribution unique de l'écrivain et sa suprême indépendance, « capable de rompre avec l'unanimisme, assez confiant dans ses moyens et dans ses valeurs pour formuler des vérités désagréables, assez amoureux de sa société pour la rappeler à ses devoirs, assez généreux en amitié pour ne pas hésiter, comme Diogène, à "mordre" ses amis pour les prévenir du danger. »

  • Dans La pensée du roman en 2003, Thomas Pavel suggérait que « l'objet séculaire » de l'intérêt du roman est « l'homme individuel saisi dans sa difficulté d'habiter le monde[2] ». Walter Benjamin de son côté faisait du roman « la forme que les hommes se procurèrent, lorsqu'ils ne furent plus capables de considérer que du seul point de vue des affaires privées les questions majeures de leur existence[3] ». L'intérêt de la philosophie contemporaine pour la littérature est à rapporter à de telles propositions. Dans son introduction à l'ouvrage collectif Éthique, littérature, vie humaine, en 2006, Sandra Laugier remarque que « la littérature nous donne [...] à voir et à vivre la difficulté d'accès au monde, au réel », en sa qualité d'« expérience indissolublement intellectuelle et sensible[4] ». Daniel Schwarz écrit pour sa part dans un article intitulé « A Humanistic Ethics of Reading » : « Literature provides surrogate experiences for the reader, experiences that, because they are embodied within artistically shaped ontologies, heighten our awareness of moral discriminations[5]. » L'aspect moral dans ces approches n'est donc pas nécessairement contenu dans le texte, sous la forme d'un message ou d'une conduite à suivre, mais plutôt, parce qu'il met en jeu des représentations de l'agir et du penser humains, dans le dialogue qui se noue entre le lecteur et le texte, espace où peut s'exercer librement son discernement. Ce qu'on entend par éthique dans le présent dossier se rapproche alors de la définition qu'en donne Charles Taylor à la suite de Bernard Williams dans son étude de l'identité moderne : « l'ensemble des moyens que nous mettons en oeuvre pour répondre à la question "comment devrions-nous vivre ?"[6] »

  • Qu'est-ce qu'une date dans l'histoire de la littérature ? Pour une large part, nous sommes encore tributaires d'une pensée où le social, et tout particulièrement le politique, imprime sa marque et ses scansions de manière directe sur l'univers des lettres ; par un glissement insidieux, la date littéraire est bien souvent dans les faits une date politique. Cela commence d'ailleurs avec cette partition de l'histoire littéraire en deux vastes époques, la littérature de l'Ancien Régime et la littérature moderne, en une périodisation reposant davantage sur une pensée mythique de la césure révolutionnaire (et sur la commodité de la relative symétrie séculaire des deux époques) que sur des données objectives liées aux corpus. Et cette primauté du politique sur le littéraire s'accentue et joue systématiquement dans le cas du xixe siècle. Cela est explicable. Rythmé par d'incessantes révolutions et contre-révolutions, marqué par la promotion de doctrines sociales de tout acabit, ayant vu naître la presse et l'opinion publique, ce siècle est non pas plus politique qu'un autre, mais confère au discours politique une présence forte et continue. De là à conclure que la littérature en est influencée, il n'y a qu'un pas, que l'on peut franchir sans trop de précaution puisqu'il est certain que l'oeuvre de Chateaubriand est structurée par la fracture révolutionnaire, que La confession d'un enfant du siècle est un commentaire de la défaite napoléonienne, que Le rouge et le noir porte en sous-titre « Chronique de 1830 », ou que Les châtiments s'érigent contre la figure de Napoléon III

  • Son histoire l´a prouvé, le roman tient à deux mondes divergents, qu´il met en lutte autant qu´il les rapproche : celui de la réalité et celui des fictions imaginées par ses personnages. Mais lorsque les rêves des personnages tendent à se confondre avec la réalité, le roman n´atteint-il pas les limites de son action ?

    De cette frontière, témoignent tout particulièrement les oeuvres romanesques du XIXe siècle. De Balzac à Zola, de Flaubert à Proust, le personnage réaliste rêve des fictions toujours plus ténues qui lui font perdre ses contours et le rapprochent des figures de plus en plus abstraites exposées par la peinture de la même époque. Parvenu à ce point critique, le roman doit trouver les moyens de se poursuivre : passage fascinant, analysé ici par Isabelle Daunais à la lumière de ce qu´elle appelle une histoire interne du roman. À travers le roman réaliste, c´est ainsi l´«oeuvre» générale du roman qu´elle éclaire sous un angle nouveau.

    Isabelle Daunais est professeur de littérature à l´Université Laval. Elle a publié de nombreuses études sur la littérature du XIXe siècle (Flaubert et la scénographie romanesque, Nizet, 1993 ; L´art de la mesure ou l´invention de l´espace dans les récits d´Orient, Presses universitaires de Vincennes et Les Presses de l'Université de Montréal, 1996), et sur le roman.

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