Michel Chauviere

  • Le modèle social qui s´est imposé en France tout au long du XXe siècle, au prix de luttes parfois dures et longues, n´est pas le fruit du hasard : beaucoup d´intelligence et de pugnacité ont été nécessaires pour penser et mettre en oeuvre une architecture pertinente du social, reposant sur quatre principaux registres interdépendants : les droits, les institutions, les actes de métier et les savoirs.
    Or depuis plusieurs décennies, ce modèle social historique perd régulièrement en légitimité et en effectivité. Les causes de cette régression ne sont pas seulement économiques ou financières, elles sont aussi politiques et idéologiques. Un long et intense travail sur les représentations du social et les valeurs de solidarité est passé par là, parfois à notre insu, plus souvent avec notre complicité résignée. La grande transformation montre maintenant son vrai visage inégalitaire, avec un lot de publicités mensongères (qualité, libre choix, droit opposable...). Comment y répondre ?
    Poursuivant la réflexion entamée dansTrop de gestion tue le social(La Découverte, nouvelle éd. 2010), Michel Chauvière montre que notre héritage juridique, institutionnel, professionnel et cognitif, loin d´être la cause d´inutiles dépenses publiques et d´un assistanat chronique, constitue au contraire une ressource quantitative et qualitative incontournable pour apporter une réponse solidaire et globale à cette question sociale qui nous interpelle tous.

  • Plus de quarante centres de formation privés préparent au métier d'éducateur spécialisé pour l'enfance inadaptée. A en croire la "croisade du travail" orchestrée par l'actuel secrétariat d'État à l'Action sociale, cette profession serait noble entre toutes, et d'avenir. Que les effectifs de l'inadaptation soient en constante progression ; que les institutions spécialisées soient aujourd'hui différenciées jusqu'à l'absurde, de l'internat de semi-liberté à l'institut médico-pédagogique ou du milieu ouvert à la prévention ; que leur raison dernière se confonde en quelque lieu avec la thérapie, le changement ou la social-démocratie, ... cela ne suffit pas, à nos yeux, à fonder la pratique sociale de rééducation. Nous sommes peut-être têtus, mais nous savons, pour avoir exercé dans quelques-unes de ces écoles, que la répression s'y fait feutrée et subtile jusqu'au quotidien, que l'exercice privé de la rééducation, à grand renfort de spécialistes, y couvre les carences de l'initiative publique, que les notables ont trouvé et trouvent encore, en certains clercs, les alliés d'une cause qu'ils se plaisent à croire éternelle. Bienfaisance d'hier, travail social d'aujourd'hui, les travailleurs de ce secteur se heurtent à la permanence de l'ordre clérical, et de l'organisation de son pouvoir, plus évidente encore en un lieu de formation.

  • Ce livre met à jour l'action "du paternalisme nauséeux" de Vichy, du corporatisme remis à l'honneur et de la technicisation des problèmes sociaux dans la création des institutions de l'enfance inadaptée, il étudie cet héritage dans les années de l'immédiat après-guerre, durant lesquelles le dispositif va se développer et surtout se verrouiller. "L'efficace des années quarante" permet à l'auteur de répondre aux vives controverses qu'a suscitées la thèse générale de ce livre et d'élargir son propos jusqu'à l'actualité des politiques sociales.

  • À travers l'analyse du nouveau lexique largement inspiré de l'entreprise qui s'est imposé dans le secteur, Michel Chauvière montre que les nouveaux savoir-faire préparent la marchandisation du travail social. Mais rien n'est définitivement joué. Les idées néolibérales progressent aujourd'hui par le social. N'ayant plus les moyens économiques de notre modèle historique, il nous faudrait impérativement réduire la voilure, rationaliser le système, nous ouvrir à la concurrence et au marché. Autrement dit, déréguler ce qui peut l'être, améliorer la gouvernance à grand renfort de consultants, renforcer le contrôle des opérateurs et professionnels sur fonds publics et renvoyer le reste au gré à gré ou au caritatif. Exit les idéaux de solidarité nationale, d'émancipation ou d'éducation, le social entre à son tour dans le monde des affaires. Il en est ainsi du côté de l'aide à domicile (dépendance et handicap), de l'insertion, de la petite enfance, de la protection judiciaire, de la formation... Comment opèrent ces changements ? Quelles en sont les conséquences pour l'action sociale organisée ? Pourquoi les avons-nous laissés s'installer ? Que devons-nous défendre maintenant ? À travers l'analyse du nouveau lexique, largement inspiré de l'entreprise, qui s'est imposé dans tout le secteur social (services à la personne, démarche qualité, privilège de l'usager, performance, évaluation, etc.), Michel Chauvière montre que celui-ci est dénaturé et asphyxié par un processus de " chalandisation " qui formate les consciences, sape les fondamentaux de l'engagement et prépare à accepter plus de privatisations des services et une plus grande hégémonie de la gestion. Mais rien n'est définitivement joué !

  • Le travail social est « un sport de combat ». Devant les réformes qui modifient l'exercice de leurs métiers, les auteurs se mobilisent collectivement pour défendre leur histoire, leurs pratiques et leurs formations.

    Notre modèle social, nourri d'égalité et de solidarité, n'est pas qu'affaire de droits, d'allocations et de services. Pour les différents métiers du travail social, qui sont, quoi qu'en disent certains, bien adaptés aux exclusions et souffrances actuelles, la qualité de la relation doit rester centrale dans une clinique singulière du quotidien et des circonstances. La parole dédiée en est l'outil de base, elle s'impose et mérite considération. La relation clinique, tout comme la relation éducative, est et doit rester l'exact opposé de la relation client.

    Contre le social bussiness et pour une solidarité organisée et durable, les professionnels du travail social souhaitent légitimement faire bouger les lignes depuis qu'il est question de « réingénieriser » de façon autoritaire leurs professions, sans doctrine globale faisant projet commun, ni véritable engagement public sur le sens et la nécessité de la protection sociale aujourd'hui au XXIe siècle.

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