Nil éditions

  • Les confessions d'un enfant du millénaire...
    «- Tu veux savoir ce qui s'est passé ? Kenza hocha la tête. - C'était au moment où l'Otan prit la décision d'envoyer des troupes ici. Un jour ma feuille de mobilisation est arrivée à la maison et je me suis retrouvé dans le pétrin en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Il revoyait la séance de tonsure et se rappelait avoir développé une haine sans nom pour le troufion chargé de l'office. Puis il y avait eu la vaccination, le marquage en chaîne avec des pistolets à sérum. Sans oublier la séance d'instruction politique où on leur assura que l'Afghanistan c'était la nouvelle guerre d'Espagne, qu'ils étaient des sortes de Brigades internationales, qu'ils ne resteraient pas longtemps, bien moins longtemps que les Soviétiques, qu'ils gagneraient beaucoup d'argent. Lucas expliqua à un bureaucrate en treillis qu'il était monté quelquefois à cheval, qu'il s'était fait une trouille bleue en risquant un jour un saut à l'élastique du haut d'une grue publicitaire, enfin qu'il se débrouillait dans les langues indo-européennes, en arabe, en persan.
    Alors ils m'ont collé l'étiquette d'interprète attaché au régiment héliporté et nous avons décollé en pleine nuit pour nous fondre aux étoiles. Il avait appris à vivre dans les airs. À lire, se raser, se saouler, manger et faire ses besoins. Il y avait vu des concerts de rock'n roll, un maréchal frapper l'enclume et activer le soufflet à deux mille pieds d'altitude ; il avait servi d'infirmier pour une opération urgente de l'appendicite et soigné maintes blessures de combat dans cette soute transformée en écurie. Il l'avait curée et avait déversé des brouettes de crottin dans le ciel, avait vu mourir ses camarades, l'un après l'autre, dans le ciel mais aussi sur terre, dans des lieux et des conditions où il ne pouvait s'agir que de mourir, et il en avait entendu qui criaient avant d'être exterminés : " Ce n'est pas juste ! ce n'est pas juste ! ", comme si la justice avait quelque chose à voir là-dedans. » D'ailleurs qu'ajouter ? Ici ni champ d'honneur ni héros. Pas d'ennemi déclaré, mais une embuscade aussi sauvage qu'irréelle qui laisse le soldat moribond sur les contreforts du massif de l'Indou Kouch. Il se croyait " de passage ", il reste caché là des mois. C'est à Kenza, une jeune pianiste afghane, qu'il doit son retour à la vie. Avec toute la force d'un amour condamné d'avance, elle l'écoute inlassablement raconter d'autres deuils, d'autres amours, mais aussi d'autres montagnes, où, jadis, il s'initiait au mystère de l'Univers en pêchant la truite.

  • «Lazare»: François a fait une syncope à vingt-cinq mètres de profondeur. Une plongeuse l´a sauvé in extremis. Avec lui sous son bras elle a crevé la surface, trop vite. Il a récupéré mais elle est à l´hôpital depuis des mois. Lorsqu´un jour on sonne à sa porte, il la reconnaît. Elle entre. Ils ne disent rien. Ils se sourient.
    «En attendant que ça s´apaise»: Ulysse et Louise. Scène de ménage. Elle crie, il grogne, ils sont comme toujours sur le fil du rasoir, proches de l´irréversible. Les enfants assistent au manège, pleurent en silence. Soudain le poing d´Ulysse transperce la baie vitrée. Le sang jaillit abondamment de son poignet. Glacée d´effroi, Louise retrouve des paroles douces. Elle ne pense pas à appeler l´ambulance.
    «Confusion»: Jeannette est venue voir son père le week-end dernier. En rentrant chez lui après l´avoir raccompagnée au train, un ambulancier attend le père chirurgien: Voilà deux jour que l´on essaie de vous joindre, mais votre portable est éteint et votre téléphone toujours occupé. Le patient admis aux urgences est mort. Sa famille a jeté sur le chirurgien une meute d´avocats.
    «Rencontre en mars»: Au supermarché, un cri transperce "Les Quatre Saisons" améliorées de Vivaldi: Tu ne me reconnais pas? je suis Françoise, du lycée. Viens, allons prendre un verre! Anita n´a jamais vu cette Françoise, pourtant elle va jouer le jeu...
    «Tu pleureras avant ce soir» est un recueil de nouvelles en forme de galerie de portraits. Un bol qu´on essuie, un mot que l´on aurait dû dire, un papillon de nuit qui vibre dans un verre d´eau... Le paysage intime que brode Poumirau est à la fois d´une simplicité brute et d´une immense intensité. Il lui suffit de quelques mots, d´une demi-phrase, pour faire naître la vie, créer un univers.

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