Fayard

  • Il y a vingt ans, mon premier Manifeste pour la philosophie s'élevait contre l'annonce, partout répandue, de la " fin " de la philosophie. A cette problématique de la fin, je proposais de substituer le mot d'ordre : " un pas de plus ". La situation a bien changé. Si la philosophie était à l'époque menacée dans son existence, on pourrait soutenir aujourd'hui qu'elle est tout aussi menacée, mais pour une raison inverse : elle est dotée d'une existence artificielle excessive.Singulièrement en France, la " philosophie " est partout. Elle sert de raison sociale à différents paladins médiatiques. Elle anime des cafés et des officines de remise en forme. Elle a ses magazines et ses gourous. Elle est universellement convoquée, des banques aux grandes commissions d'Etat, pour dire l'éthique, le droit et le devoir. Tout le point est que par " philosophie " on entend désormais ce qui en est le plus antique ennemi : la morale conservatrice. Mon second manifeste tente donc de démoraliser la philosophie, d'inverser le verdict qui la livre à la vacuité de " philosophies " aussi omniprésentes que serves. Il renoue avec ce qui, de quelques vérités éternelles, peut illuminer l'action. Illumination qui porte la philosophie bien au-delà de la figure de l'homme et de ses " droits ", bien au- delà de tout moralisme, là où, dans l'éclaircie de l'Idée, la vie devient tout autre chose que la survie.
    A. B.

  • Heidegger est l´objet, ou l´enjeu, singulièrement en France, d´une polémique permanente. D´un côté ceux qui, installés dans le culte du Penseur, nient catégoriquement que quoi que ce soit, dans sa vie comme dans sa philosophie, ait entretenu un rapport quelconque avec le nazisme. De l´autre ceux pour qui Heidegger a été de part en part un idéologue du nazisme, voire l´inspirateur, aussi actif que secret, de ses pires aspects, et, du coup, est totalement discrédité comme philosophe.

    Barbara Cassin et Alain Badiou ont toujours pensé, à partir d´expériences personnelles et d´orientations de pensée singulièrement différentes, que cette polémique était mal centrée. Leur position, au fond très simple, est qu´il faut accepter le paradoxe suivant : oui, Heidegger a été un nazi, pas un nazi de première importance, un nazi ordinaire, un petit bourgeois nazi de province.
    Oui, Heidegger est sans aucun doute un des philosophes les plus importants du XXe siècle.

    Ce texte, qui devait à l´origine introduire une édition de la correspondance choisie d´Heidegger et de sa femme - un projet interdit par les ayants droit -, traite non seulement du paradoxe du grand philosophe égaré dans le nazisme, mais aussi d´un aspect très frappant de cette correspondance, à savoir le rapport du même grand philosophe aux femmes. A sa femme Elfride, naturellement, mais aussi à bien d´autres dont au cours de sa longue vie il a été l´amant. On a là une figure de couple tourmenté et indestructible, qui apparaît comme une réplique provinciale et allemande au couple Sartre-Beauvoir.

  • Nous n'avons jamais cessé de vivre dans la nostalgie de la langue adamique qui prévalait avant ce que nous prenons pour la " catastrophe " de Babel. De sorte que nous nous enfermons dans le dilemme : ou la langue unique, ou le repli sur nos idiolectes particuliers. Pour échapper à cette alternative ruineuse, François Ost décrit ce que pourrait être la troisième voie du multilinguisme et de la traduction. Un vigoureux paradigme s'en dégage qui, au-delà de la question des langues, s'impose chaque fois que, dans notre monde pluraliste, des savoirs et des valeurs s'affrontent, sans principe supérieur de composition.

    De l'antique récit biblique à la politique des langues de l'Union européenne, de la philosophie du langage à l'éthique du traducteur, de l'utopie des langues parfaites à la créativité de la traduction littéraire, rien n'est laissé dans l'ombre.

    Une conviction s'impose alors : parce qu'elle opère déjà au sein de nos propres langues, et pas seulement à leurs frontières, la traduction - cette hospitalité langagière - est notre seule alternative à la barbarie.


    Juriste et philosophe, vice-recteur des Facultés universitaires Saint-Louis à Bruxelles, François Ost enseigne également à Genève. Membre de l'Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique, il a notamment publié Le Temps du droit et Raconter la loi.

  • Le perçu

    Wahl-F

    Chacun convient de la consistance du monde objectif - ou être-là - dans la coexistence en devenir de ses éléments multiples. Mais l'être-là, c'est dans son apparaître que nous le saisissons. Et il est stupéfiant que la tradition philosophique s'accorde pour dénier toute une-consistance à l'apparaître, requalifié pure apparence. L'ambition du Perçu, dûment distingué du psychologique de la perception, est de restituer à l'apparaître sa consistance, non pas seulement factuelle mais telle que de part en part prescrite par une série d'axiomes emboîtés.Parce que la Phénoménologie domine depuis un siècle le champ de la réflexion sur l'apparaître, la démonstration devait prendre en compte ce qui a empêché Husserl d'en reconnaître la consistance propre, ce qui a fait Merleau-Ponty prendre celle-ci à contre-sens, et ce qu'il y a d'anti-philosophie dans la réduction heideggérienne du problème à la compréhension de l'être-au-monde.Et puisque tant Lacan qu'Alain Badiou ont repris à leur compte, en la renouvelant chacun profondément, la doctrine d'une essentielle inconsistance de l'apparaissant, il était exigible qu'un âgon soit ouvert entre eux et le Perçu.Mais il ne s'agissait pas de faire l'histoire philosophique d'un problème. Et le bâti critique n'aura eu d'autre fin que de dégager, à travers ses moments successifs, l'appareil et l'articulation de la preuve : preuve qu'il existe une axiomatico-logique du perçu, et qui ne va pas sans conséquences tant pour l'ontologie que pour la théorie du sujet.

empty