FeniXX réédition numérique (La Manufacture)

  • Il y a quelque ironie à présenter Michel Foucault dans la collection "Qui suis-je ?". De son vivant, il répondit à cette question : « Je ne sais rien de moi. Je ne sais même pas la date de ma mort. » Mais il nous laisse son oeuvre et cette trajectoire éblouissante, précocement interrompue, qui mène de Normale Supérieure au Collège de France, en passant par l'agrégation de philosophie, la recherche, les voyages, les thèses et l'enseignement universitaire. A l'origine, une enfance sage à Poitiers, de solides études classiques chez les bons pères et la ferme volonté de se tailler sa propre voie, de n'obéir qu'à sa curiosité. Ainsi Foucault nous conduira-t-il à nous interroger sur la folie, sur la sexualité, sur l'archéologie du savoir. Nul plus que lui ne fut animé par une telle fringale de connaissance, une telle soif de liberté. Il les communique au lecteur qu'il contraint à regarder en face les visages contradictoires de la vérité.

  • « Jean Paulhan, vous savez, était un simple membre du comité de lecture de la Nouvelle Revue française avec André Gide, mais on répétait à tous les échos que lui seul décidait du choix des manuscrits, car il passait pour être l'Eminence grise qui, en sous-main, gouvernait. Un jeune auteur ne songeait qu'à obtenir de sa part quelque encouragement et si possible une approbation et un appui qui assurent son accès dans le domaine des lettres et peut-être son avenir. Mais allez toucher ce personnage qui était entouré et s'entourait d'un mystère. Ses jugements apparaissaient spontanés, soudains et surprenants. Dans les entretiens, il ne manquait pas de vous mettre dans l'embarras car ses propos n'étaient pas d'un maître mais d'un curieux qui cherchait à vous surprendre et même à vous démonter tout en se tenant lui-même dans une extrême réserve. »

  • Vladimir Jankélévitch ne fait pas partie du troupeau. Il ne rompt pas avec la philosophie allemande, il fait pire, il l'oublie. C'est ce qu'on ne lui pardonnera jamais. Et le troupeau n'aura de cesse de l'isoler, de l'ignorer. Si le vrai sens de la philosophie est l'amour, l'amour est avant tout acte qui engage. Et l'engagement n'est pas pour le philosophe du « sérieux de l'intention », du « pur et de l'impur » un vain mot. C'est un mot grave, c'est un mot qui urge et brûle et consume, à l'image de l'amour. Il ne se galvaude pas. Il ne transige pas. Il s'oppose, il prend parti, il "engage" tout l'être : corps, âme, esprit. Jankélévitch s'oppose ici diamétralement à Sartre et à Merleau-Ponty, à propos desquels il ne livra jamais publiquement son sentiment sur cette question. Demeure un fait incontournable : ni Sartre, ni Merleau-Ponty ne s'engagèrent dans la Résistance. L'engagement est l'acte par lequel la liberté choisit.

  • Raymond Aron, philosophe et acteur de l'histoire du XXe siècle, laisse une oeuvre considérable et hybride. A la fois professeur et journaliste, il a profondément ressenti le caractère tragique du siècle ; patriote français, que le gouvernement de Vichy a exclu de la communauté nationale ; intellectuel d'origine juive, dont la pensée fut modelée par la philosophie allemande, la montée du nazisme et de l'antisémitisme durant l'agonie de la République de Weimar ; polémiste classé à droite, alors qu'il fut le premier à prendre publiquement position en faveur de l'indépendance algérienne ; athée, qui a rencontré certains catholiques dans la dénonciation des religions séculières. Contrairement à Jean-Paul Sartre, son "petit camarade" de l'Ecole normale supérieure, qui s'est toujours considéré comme un moraliste, Raymond Aron a voulu penser la politique du côté des acteurs, contre les "belles âmes", en soulignant la nécessité de l'engagement et la responsabilité des intellectuels, qui interviennent dans les affaires de la cité.

  • Gustave Roud (1897-1976) est un des plus grands écrivains suisses d'expression française. Son oeuvre n'a pas subi l'ascendant de C.-F. Ramuz, dont il a été pourtant l'ami et le collaborateur. Elle est poétique élégiaque, introspective, elle puise son inspiration à la même source que les romantiques allemands du XIXe siècle. Roud a traduit les oeuvres principales de Hlderlin, de Novalis, et puis celles d'Eichendorff, de Trakl, de Rilke. Sa poésie (une poésie en prose, qui n'a pas son pareil en littérature française) est, comme la leur, une quête spirituelle, métaphysique, qui tend vers un absolu réel. inhérent au monde. Vers un paradis terrestre éparpillé dans la nature et que Roud n'a jamais voulu rechercher ailleurs que dans sa haute campagne joratoise. Il ne l'a jamais quittée. Il l'a décrite avec un talent de peintre et un coeur de musicien, avec un esprit de philosophe. Jean Paulhan disait : « Gustave Roud regarde le monde à l'oeil nu, et la nature ne le distrait pas. » Dans son extrême solitude, Roud a enduré toute sa vie la souffrance noble des grands visionnaires. La dizaine de livres qu'il a publiés de son vivant et son Journal posthume en sont la preuve rayonnante.

  • « Je considère un livre, même le plus personnel, comme une oeuvre en partie collective : tout ce qui est en nous y entre, mais aussi tout ce que nous avons entrevu ou deviné, les livres lus et les voyages faits, l'observation d'autrui autant que les expériences traversées par l'écrivain lui-même, les notes marginales du correcteur d'épreuves, les lecteurs, les amis ou hostiles. Nous sommes tous trop pauvres pour vivre uniquement des produits de ce lopin d'abord inculte que nous appelons moi. » Cette oeuvre de haute exigence est un retour à l'essentiel : l'humain. Elle s'accommode d'un peu d'austérité, de dépouillement ; elle s'enrichit de culture et de réflexion. Elle sollicite, et s'édifie sur le refus de la médiocrité, de la lâcheté et de nos limites et faiblesses. Comment ne pas entendre sa haute voix ?

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