Flammarion

  • Beaupré Nouv.

    Beaupré

    Eric Sautou

    quelque chose
    de ton souvenir
    n'est déjà plus le même
    entendre
    ma voix tu ne l'entendras plus que ne l'as-tu
    écrite
    et quand je pense à toi il n'y a plus que des mots
    perdue
    noyée dans le seul mot qui reste
    Beaupré

  • Promenade et guerre Nouv.

    & ce geste en pure perte de rage
    et cruelle compassion

    dont je risque avec toi l'échec

    ce geste d'agiter un lambeau d'être
    en remuant l'argile

    illumine les matières impensées que la

    danse a déposées
    dans les os.

  • Depuis ses Exercices d'incendie (1994), Sandra Moussempès poursuit son travail expérimental, ludique et grave à la fois. Elle a publié plusieurs titres aux éditions de l'Attente et quatre volumes dans la collection Poésie/Flammarion, de Vestiges de fillette (1997) à Sunny girls (2015).


    Je vois au loin un ciel rose et un ciel noir en moi
    Je remplace la poésie par des boissons protéinées
    Ou des cerises en gélatine pour combler un déficit

    Je deviens le poème que j'écris
    De la glotte aux muqueuses préraphaélites
    Poème cicatrice ou flacon d'eau de rose

    Dans une chambre obscure avec un dessin animé
    que personne ne regarde
    Le poème se tient là devant toi corridor sans porte
    À la verticale

  • neige sur google maps
    Rhodopes traversées 4 jours, brouillard gras à midi
    avant, ici, les Montagnes étaient filles de la Terre
    ça ne se voit pas
    la mythologie n'est qu'une affaire de majuscules
    pluie, me repliant va-vite dans le local d'une station-service
    à la source de la ville
    k-way fluo, gouttes, pièces pour machine, carrelage Tetris,
    verres en plastique blanc
    je m'allonge sur le sac et je regarde le néon
    trouver une grotte et y dormir et coller fatigué front au sol
    un sanctuaire que j'aurai découvert dans la forêt, froid,
    plutôt que dans le guide vert
    je trouverai peut-être un coin où pieuter dans Homère ou Ovide

  • Nicolas Pesquès entreprend la rédaction de La face nord de Juliau en 1980, devant la colline ardéchoise qui lui donne son titre. D'abord accueilli par André Dimanche, ce long work in progress est publié depuis 2013 dans la collection Poésie/Flammarion.

    Au fond, La face nord part de ce qui est là pour y revenir. D'un paysage vu, et qui à la fin le sera à nouveau. Lu : vu de lecture. En sorte que cela demeure une stricte histoire de langage, quand bien même ce qui est là en serait dénué.

    D'un monde sans nous, sans langue, nous aboutissons à un monde pour nous. Rien ne manque. Nous essayons d'éliminer les lubies mais pas les fantasmes, les fictions mais pas les désirs. Ce qui veut à la fin se produire : des effets de colline, le désir de ces effets, une envie de vivre sur terre avec la question de la langue, la stupeur de cette question.

    Des sensations de paysage qui relèvent de la lecture, de corps neutre à corps engouffré, jusqu'au jaune de nuit.
    Coeur de langue.

  • C'est un ouvrage quasiment mythique que la collection Poésie/Flammarion accueille aujourd'hui : parues chez Bourgois en 1980, Les couleurs de boucherie étaient en effet épuisées depuis plusieurs décennies. Il s'agit pourtant d'un des livres majeurs d'Eugène Savitzkaya, composé à la fin des années 1970, parallèlement à ses premiers romans. Avec L'Empire (également repris dans ce volume) on peut même considérer qu'il s'agit de la matrice de toute son oeuvre à venir : une plongée sans précédent, par une écriture à proprement dire envoûtée, dans un univers qui a la pureté, la cruauté, la fulgurance de l'imaginaire enfantin.
    Un livre qui n'a rien perdu de sa puissance fondatrice, à redécouvrir d'urgence...

  • Né en 1949, Bernard Chambaz est l'auteur de romans, d'essais, de dérives biographiques ou sportives. De son propre aveu, la poésie reste plus que jamais le « noyau dur » de son oeuvre. Et est le sixième volume qu'il publie dans la collection Poésie/Flammarion.

    puisque nous n'en finissons pas d'essayer
    de donner des noms
    à ce qui nous apparaît essentiel
    aussi bien
    que banal
    à la nappe de sucre glacé sur le bord
    de la route aux pommiers
    qui marchent à pas comptés depuis si long
    temps à la probabilité d'une azalée
    aux globules à un crépi
    écaillé que personne n'a eu l'idée
    de rafraîchir
    puisque nous sommes là pour voir ce qui fut
    et sera

  • « Je n'avais pas pensé à écrire de la poésie. Non pas que je n'aie pensé à rien. Je ne dis pas ça pour réjouir les amateurs d'inconscience en littérature : romanciers imbéciles se laissant soi-disant entraîner par leurs personnages, poètes aux yeux révulsés attendant au dernier rang, sages comme des cancres, que des professeurs leur expliquent ce qu'ils ont voulu dire. Non, je me disais : voici ce que je veux dire, voici l'histoire que je veux raconter. Comment y arriver sans passer par les fadaises du roman ? Par toutes ces phrases de liaison plates à vous faire enrager d'humiliation et les fausses complications faites là-dessus pour n'avoir pas l'air de se moquer du lecteur ? J'ai abouti à ce recueil qui me paraît maigre les mauvais jours, acéré les bons, qui peut se lire d'une traite et qui pourtant contient, j'espère, assez d'âpres morceaux de réalité pour ne pas couler de source. J'ai abouti, sans prétention à l'originalité dans le sujet, à rendre le ratage sentimental et sexuel à nouveau à peu près présentable : c'est-à-dire, aussi, comique.
    "Quel dommage que tout le monde ait peur des vers" me dit M. di Manno, mon éditeur. Je vous dirais bien : "N'ayez pas peur" mais - je viens de vérifier - la formule est prise. »
    Sophie Martin.

  • « L'Avant-Poésie s'amuse des tentatives
    des mots à vouloir lui trouver
    une raison d'être
    (le poème autorise la connaissance
    pas l'inverse)

    [...]

    J'entre les mains tête lourde n'essuie pas
    poèmes vide-ordures des passés agonies
    superposées dans l'autopsie de la nuit
    pratiquée par d'impropres alphabets
    tombés sous la coupe de la pensée
    nécessaire à l'organisation de leurs
    chroniques contemporaines »

  • Héritier du surréalisme international, attaché à ses racines sudistes, Serge Pey se réclame de plusieurs traditions - provençale, amérindienne, anarchiste, sans parler du cante jondo ou de l'hérésie cathare - et d'un archaïsme fondamental : celui du chamanisme sans patrie qui est l'axe central de la poésie telle qu'il la pratique et l'entend.
    Le Carnaval des poètes vient s'inscrire comme en point d'orgue au terme de quatre décennies d'écriture et de poésie-action. En faisant défiler une cohorte de chars et de masques grotesques ou graves dans un joyeux chaos temporel, le livre renoue avec une veine satirique qui ne s'interdit ni la louange ni la trivialité, perpétuant la tradition du carnaval où les valeurs s'inversent et où la "bassesse" reprend ses droits pour proférer d'autres mystères. Que la poésie puisse se permettre de semblables fêtes - à l'encontre des cérémonies confites qui la guettent - a quelque chose de rassurant. Même si c'est toujours vers une lumière plus secrète que tendent les flammes noires du poème de Pey.

  • Dictées

    Philippe Beck

    Il arrive que de la musique dicte des poèmes plutôt que l'inverse. Le dicté (le noteur) compose ce qu'il reçoit de la musique dictante, mais elle ne sait pas ce qu'elle dicte au langage sans doute, comme une Muse basculée : elle forme un ensemble chaque fois condensé d'impressions, de pensées et d'informations. Le noteur (qui essaie d'entendre le chant des Sirènes sans plonger ou s'abîmer en mer) transcrit aussi bien la densité de la musique même, qui n'est pas retirée du monde. Chaque pièce (de Bach, Haendel, Scarlatti, Schumann, Kurtág et alii), livrant sa matière en vrai, jouée par des interprètes - des géographes manuels - est bien, en quelque façon, une réplique au monde comme il va, et le poème dicté une réponse à la réponse, une description de description, pour ainsi dire. Dans l'intervalle de la musique au poème s'esquissent des propositions graciées, des éléments de science-fiction maintenant.

  • Depuis Première apparition avec épaisseur (1986), Esther Tellermann a publié l'essentiel de son oeuvre poétique chez Flammarion. Elle est également l'auteur d'essais et de récits. Le Prix Max Jacob lui a été attribué pour Sous votre nom (Poésie/Flammarion, 2015).

  • Cécile Mainardi a publié une quinzaine d'ouvrages aériens, d'un lyrisme étrange mais hautement revendiqué, prenant aussi bien en compte les méandres de la syntaxe que les plans alternés du réel le plus contemporain. Rose activité mortelle est paru en 2012 dans la même collection.

    comme c'est le cas pour
    les piscines il existe les
    muses à débordement
    les muses à déborde-
    ment sont un type de
    muse ou de miroir d'eau
    conçu pour donner l'illu-
    sion que la muse fait
    partie à part entière du
    bassin où elle se trouve
    disons que le bassin
    c'est le texte disons que
    la muse c'est vous qui
    êtes en train de le lire ou
    quelque chose comme ça

  • «quelle que soit la couleur de ta langue. Il n'y a pas d'interrogatoire innocent. Il faut rebrousser chemin. Commencer par oublier le premier mot. Puis, avaler une par une les pages du livre en commençant par la fin. Ne rien laisser pour preuve. Que ceci se consume au service de la joie la plus pure. L'ennemi n'aura pas même les cendres du passage,»

  • Crocus

    Jean Daive

    Depuis Décimale blanche (1967), Jean Daive est l'auteur d'une oeuvre énigmatique et dense, qui a marqué le champ poétique contemporain. Crocus succède à Une femme de quelques vies, Onde générale et Monstrueuse, accueillis ces dernières années dans la collection Poésie/Flammarion.


    Pourquoi, comment à la fin
    entres-tu dans une caverne
    même pas pour disparaître ou te cacher ?
    Plus simplement pour ramper sur les mains
    écrire sur les parois ce que
    tu n'as jamais écrit dans les livres
    au milieu des traces de toutes
    sortes à plat sur le dos, tu écris
    comme autrefois
    à plat sur le dos
    sous le lit. Tout est si proche de la main
    dans le noir, au sol
    reste là, attends que je vienne
    attends que j'éteigne
    le noir efface si bien
    même le regard du chien qui veille
    magnétise les heures, les mots et toi.

  • «L'Europe penche. Ses penchants sont irrésistibles. BABORD TRIBORD BABORD TRIBORD. Quoi entre ?
    Quoi : entre Albrecht Dürer peignant l'insensé signe d'une chute de météorite, et Joseph Beuys au coeur d'un carnaval, ayant écrit au tableau noir « The Brain of Europe » ? Quoi : entre neuf jours d'Aphrodisies à Paphos, et les neuvaines d'un village où les pèlerins venaient en traitement pour leur folie ?
    Les barges tanguent. Les bargeots ne sont pas toujours ceux qu'on croise. Les croisés, ils sont livrés à leurs nefs folles.
    Les mythologies du temps présent se conjuguent avec l'histoire des antiques. Le sel y met un peu de piment.
    On a localisé le clitoris de l'Europe, pas encore son cerveau. Complètement à l'Ouest ? L'oncle d'Amérique, de retour, pencherait pour.
    Qu'est-ce que l'Europe, vue du mur à Chypre, gentiment nommé : ligne verte ?
    Qu'est-ce que l'Europe, vue par les écrivains Jean-Paul de Dadelsen et Denis de Rougemont, qui se mouillent au Centre européen de la Culture ? Quand la confédération européenne devient leurre, Dadelsen fait résonner son poème dans le ventre de la baleine, traduit le livre d'un juge américain, frôle la poète Hilda Doolittle, succombe d'une tumeur au cerveau.
    La langue c'est de la lave. C'est fou ce qu'on la préfère refroidie, solidifiée, figée. Parfois de l'énergie s'évade encore de l'encre asséchée : celle de l'énigme atteinte. Qu'y peuvent les arts poétiques ? Mais.
    Parier sur l'inconnu. Inventer des narrés, avec ligatures et raccords à distance. Bousculer l'ordre causal. Modéliser l'hétérogène. Ne pas nous mener en bateau, ni céder aux vieilles lunes. Syncrétiser. Croiser les doigts.»
    Patrick Beurard-Valdoye

  • Anne Calas a été comédienne, elle chante aujourd'hui Boby Lapointe, Trenet, Vian... Elle est surtout l'auteure de plusieurs livres inclassables, dont la traversée poétique de Littoral 12 (Poésie/Flammarion, 2014).

    C'est nuit encore
    Bouche au parfum
    De café
    De tabac un peu
    Lointain, mes soeurs d'ange
    Leurs fontaines offertes et
    Leurs murmures aux princes
    Dérisoires
    Charmants étalons déambulant
    Dans les drogueries de province

    Un hommage puissant
    À celles
    Travailleuses de la nuit
    Magnifiques ténébreuses
    Un poème épique
    Pour celles
    Qui exigent d'être aimées

  • La nuit. Belle leçon d'art et de beauté ! On l'inflige à un oiseau ? Comme à l'objet dont la fuite et le fin gazouillis de joie ont un son égal. Quel vol ? Quel cri est-ce ? C'est une rage qu'il faille le dire dans ce poème. L'ai-je mis en ordre ? Il est naturel d'oser des visions de choses diurnes sur des choses nocturnes. Des jours. Naturel d'oser l'ordre de dissiper l'obscurité dans chaque faille. L'oiseau a une limite. Il est enragé en vol. Le mur du son. Énorme ! Et de la nuit la fin est prévue. La voici. C'est à toi. Un oiseau ou toi avez l'opportunité de tirer la leçon alors tire-la.

  • Né en 1982, Pierre Vinclair vit désormais à Singapour, après avoir passé six années à Shanghai. Il est l'auteur de deux précédents ouvrages dans la collection Poésie/Flammarion : Barbares (2009) et Les Gestes impossibles (2013). Il a également publié des essais, deux romans, des traductions (du japonais & du chinois) et anime depuis 2017 la revue de poésie en ligne Catastrophes.

  • Née à Strasbourg, Catherine Weinzaepflen vit à Paris mais a effectué de longs et fréquents séjours à l'étranger (Afrique, USA, Australie...). Elle est l'auteure d'une quinzaine de romans. Une oeuvre poétique plus secrète accompagne ce périple narratif, dont récemment Ode à un kangourou et avec Ingeborg.


    et la nuit vient, la fabuleuse,
    oui la nuit
    pour retrouver
    ceux-là qui sont morts
    leur corps n'est plus
    mais leur pensée
    en mots revient
    comme des fleurs
    vivaces

    la ville autour entre en repos
    un cri parfois
    le chuintement des pneus
    portières qui claquent
    façades obscures
    et le silence
    pour accueillir
    les livres de mes morts

  • Au fil des ans, des formules sont apparues. Elles émaillent les Juliau. Elles ont ratissé un soi-disant savoir dont le poème aurait fait l'expérience. Cristaux théoriques semés ici et là au gré de l'aventure, elles sont tout sauf des acquis. Elles demandent à être revisitées, repoussées, débattues.Aussi reviennent-elles pour regarder la colline encore, ouvrir leur cuirasse, se perdre à nouveau, malgré l'appui du paysage. Ou, grâce à lui, s'étendre ?Elles seront les italiques du treizième livre.Après cette relance, il faudra aussi revenir à soi (J14), aux autres (J15) et retrouver la nudité (J16).N. P.

  • Etc.

    Bernard Chambaz

    Etc. est le premier livre de poèmes que Bernard Chambaz a voulu construire après l'achèvement d'Eté en 2010. Il réunit cinq séquences autonomes mais qui se font écho et déclinent leurs variations, dans la lumière mélancolique d'un seul et même automne. Qu'il s'agisse de la méditation lexicale qui ouvre le ban, sur cet etcetera dans lequel l'auteur perçoit la lente dissolution de son été ; de la mort de Verlaine traversée par celle de Mathieu Bénézet, l'ami disparu ; d'un retour aux sources américaines ; d'un éloge de Robert Desnos ; ou d'un nouveau tombeau aux sonnets déconstruits, ironiquement intitulé « Du Bellay Du Balai » - le livre déroule ses strophes scandées avec une liberté et un sentiment d'inquiétude surmontée qui donnent à ces poèmes leur tonalité particulière. Ce qui n'empêche pas, bien au contraire, cette danse de l'intellect parmi les mots chère à Pound, dont Bernard Chambaz semble dans ce livre avoir retrouvé le secret.

  • Au fil de l'année 2012, l'auteur se rend dans douze villes du littoral, entre Zeebrugge et l'île d'Yeu. Le poème qui s'écrit en XII chants au fil de ce périple n'a pourtant rien du carnet de croquis ni de la déambulation touristique : il relate au contraire une lente traversée intérieure, une plongée souvent agitée dans un paysage aussi géogra¬phique que mental, où planent l'ombre des dieux anciens et les durs travaux du songe. Abordant pour la première fois l'écriture poétique, Anne Calas a composé avec Littoral 12 une singulière épopée contemporaine, d'une tension exemplaire : un chant féminin où s'affrontent dans leurs ténèbres et leur lumière propres les figures bouleversées du désir.

  • Dès l'origine l'écriture de Fabienne Courtade tend au plus extrême dépouillement, par le biais d'une méditation qui n'oublie jamais le monde extérieur, ni le travail matériel propre à la poésie contemporaine. Dans ce nouveau chant contrarié - tourné plutôt vers une impossible lumière - la narration s'est encore resserrée, le lexique et l'anecdote se voient ramenés à l'essentiel. Une femme marche dans la ville et se parle à elle-même ou s'adresse à une ombre, évoquant des instants enfuis, une présence obsédante, des paysages estompés. Aucune nostalgie néanmoins ni mélancolie dans ces pages : il s'agit au contraire de capter dans le déroulement des gestes, des trajets, des décors les plus ordinaires, une grâce moins apparente que le temps décidément n'abolit pas. Et que le poème parvient à fixer avec ses outils de langage, dans l'évidence et le mystère qui lui sont propres.

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