Stock

  • Nous avons tous constaté que bien des gens dont nous respectons l´intelligence s´en servent... bêtement. Camus ne disait-il pas qu´il y a deux sortes d´intelligences, l´intelligence intelligente et l´intelligence bête ? Cette dernière produit une pensée uniformisée dont nous voyons les traces partout. Mais il n´est pas si facile de décrire ce phénomène de conformisme dans sa version actuelle.

    Il ne s´agit donc pas dans cet essai d´incriminer une nouvelle fois la sottise dans sa large existence mais l´opinion des gens éclairés, ceux qui, ayant le temps et les moyens de s´informer et de se cultiver, sont pourtant victimes du préjugé et du lieu commun, qu´ils contribuent à distiller dans l´opinion contemporaine. Paresse, réduction, relativisme, recours à des idées intelligentes mais périmées... : il faut comprendre les mécanismes de cette butée de l´esprit qui fait qu´une pensée sophistiquée et en apparence libre s´applique parfois mécaniquement.

    En 36 brefs chapitres, La bêtise s´améliore aborde l´amour, la politique, l´économie, l´art, la morale, l´école, la langue, le désir, le bonheur... Cet essai, dont un modèle pourrait être Le Neveu de Rameau de Diderot, met en scène le dialogue de trois personnages : Gulliver, l´homme en colère qui est le moteur de cette réflexion, son ami le narrateur, indulgent et curieux, et Clara, la fiancée du narrateur, qui tire plutôt la réflexion vers la philosophie morale.

    Il n´y a pas de remède au conformisme, il s´agit juste de se montrer toujours vigilant et La bêtise s´améliore veut y contribuer en étant un appel à la responsabilité intellectuelle. D´abord éloge de la liberté d´esprit, il aimerait nous mettre en garde contre la pétrification de la pensée qui nous menace à tout moment.

  • Quelque dix ans après les premières aventures de Don Quichotte, Miguel de Cervantès repart à l´attaque, le prétexte lui en étant donné par un plagiat. Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillière emboîtent le pas à ce nouveau voyage extraordinaire où la perversion s´étale au grand jour, organisatrice d´un lien social. Cervantès montre que la fiabilité repose essentiellement sur la force de la parole donnée, qui doit traverser les mensonges, la séduction et le secret, les abus et les crimes. Avant de mourir, il nous enseigne l´efficacité de sa démarche, toute folle qu´elle apparaît. Les «bons entendeurs » que sont les psychanalystes sauront reconnaître l´expérience acquise au contact des traumas de guerre, et recevoir aussi des histoires cliniques qui illustrent la démarche quichottesque, soutenue par un seul principe : trauma, folie, même combat. La perversion, réduisant le sujet à l´état d´un objet, constitue la véritable cible du roman, comme aussi de ce deuxième livre consacré aux combats victorieux du héros cervantin.  À bon entendeur, salut !

  • L´appel de la transe est un livre magnifique qui nous conduit aux frontières de l´inavouable, de l´insaisissable et de l´indicible : ces états de transe ou d´éclipse hors-la-vie que cherche, à un moment de sa vie, tout être humain en quête de sens. De la danse rituelle à la crise d´hystérie, de la tentative de suicide au ravissement de l´extase, Catherine Clément explore avec érudition et simplicité ce que les civilisations ont proposé comme réponse à cette recherche. La règle sociale, voire religieuse, cherche à interpréter et parfois à persécuter ces êtres dont l´état limite inquiète. Des possédées de Loudun aux chamans de Sibérie, des danseuses du Sénégal aux inspirés indiens, l´auteur questionne les multiples facettes de ce désir de repousser les limites de l´expérience sensible et spirituelle. Elle montre comment du Moyen-Âge à nos jours, du coup de foudre amoureux à l´anorexie, de la sorcière brûlée aux vampires des lecteurs de Stephenie Meyer, cette petite mort de la transe, et l´érotisme qu´elle dévoile, sont, de nos jours encore, le lieu d´une attente non révolue.

  • Philosophe engagée, Avital Ronell ne cesse de penser les symptômes de notre époque en avant-poste sur la ligne de front. Ce présent recueil rassemble quatre textes importants, précédés d´un avant-propos inédit, destiné à la traduction française.  Tropes d´assaut. Dans cet article-pamphlet devenu une bannière pour les intellectuels opposants à la guerre du Golfe, Avital Ronell scrute les mécanismes d´une logique de guerre meurtrière avec une acuité dont nous savons aujourd´hui à quel point elle était prophétique, puis complète sa réflexion d´une relecture pour notre temps du Projet de paix perpétuelle d´Emmanuel Kant.  Rétribution indirecte. La réédition en plusieurs langues du texte féministe radical, le scum manifesto, de Valérie Solanas, celle qui a tiré à bout portant sur Andy Warhol, est l´occasion pour Avital Ronell d´extraire de ce texte son noyau de colère et de révolte, et d´interroger à nouveau ce que l´on appelle la guerre des sexes.  Solitaire étrangère. Bordeaux, 1802. Friedrich Hölderlin est précepteur chez le consul de Hambourg. Son séjour lui inspire Andenken (« Souvenir »), l´un des sommets de sa poésie. Puis il se réfugie dans le silence. Plus d´un siècle s´écoule avant que Heidegger lui consacre un séminaire. Suivant pas à pas le commentaire du philosophe, mais aussi les traces de « l´étranger sacré » chez Hölderlin, Avital Ronell s´interroge sur l´expérience moderne du deuil tel que le poète l´a nommée.  L´indélicatesse d´un interminable fondu au noir... Comment prendre congé d´un ami, sinon en accompagnant son sens aigu de la détresse ? Avec humour et gravité, pour saluer l´un de ses plus chers maîtres, Avital Ronell, avec cet émouvant hommage au blues de Philippe Lacoue-Labarthe, compose un portrait du philosophe qui est aussi un autoportrait de l´auteur aux prises avec la perte.

  • Cet ouvrage analyse la dimension thérapeutique qui sous-tend l´ensemble de la Correspondance entre Descartes et la princesse Élisabeth, fille aînée du roi déchu Frédéric V de Bohême - aussi surnommé « roi d´un hiver ». Sur fond d´exil aux Pays-Bas, l´un pour se libérer de tout carcan social, l´autre à cause de la guerre de trente ans, Descartes et Élisabeth cherchent ensemble quelles réactions avoir face aux événements traumatiques de l´existence et comment se les approprier en tant que sujets. Descartes met en pratique sa théorie du « contentement », et va jusqu´à dévoiler à la princesse les secrets de son équilibre physique et psychique. Quant à Élisabeth, c´est une femme qui a le courage d´affronter ses symptômes en tâchant de les connaître, d´en comprendre le sens et les enjeux profonds. Sa sensibilité la pousse à une exigence intellectuelle accrue, qu´elle satisfait en partie grâce à sa rencontre avec Descartes à qui elle demande de l´aider à se guérir. Descartes lui permet d´accéder à elle-même, explicitant dans ses lettres non plus la notion de dualisme mais celle d´union de l´âme avec le corps, montrant dans quel registre penser le « vrai homme ».
    Par leur honnêteté intellectuelle et le lien transférentiel qui s´établit, ils donnent accès à certains mécanismes des passions, abordent la complexité des liens intersubjectifs.
    Élisabeth va conduire Descartes à élaborer sa théorie des passions en prenant appui sur le vécu ; leur union épistolaire donnera naissance au traité des Passions de l´âme.

  • Best-seller après la Bible, Don Quichotte doit son succès international dès sa parution à son pouvoir de guérir la mélancolie, comme l´a conçu son auteur, à plus de cinquante ans. Comme des patients qui passent pour fous, comme l´auteur dans sa propre vie, Cervantès a chargé Don Quichotte, qu´il appelle son fils fou, de mettre en scène les traumatismes traversés de son vivant.

    Françoise Davoine fait résonner ce grand texte avec des cas de sa pratique ou des événements de son histoire personnelle. Elle décrit comment les épisodes de crises successives du chevalier errant sont une façon de faire revivre les guerres et l´esclavage de Cervantès lui-même pendant cinq ans au bagne d´Alger, tout comme les crises psychotiques sont des façons de montrer ce qui ne peut se dire dans les silences orchestrés des familles et de la société, autour de traumatismes majeurs. Et en même temps, ces crises de folie indiquent le moyen d´en sortir. Ici le thérapeute est Sancho Pança, qui sait de quoi il retourne pour en avoir eu l´expérience.

    Le livre suit donc pas à pas les différents épisodes du Don Quichotte qui ouvrent le champ progressif des batailles, depuis les voiles des moulins et des bateaux sur lesquels Cervantes combattit contre les Turcs à la bataille de Lépante jusqu´à l´épisode des troupeaux de moutons où il voit se dérouler une guerre internationale exactement sur les mêmes fronts qu´aujourd´hui au Moyen- Orient. Puis, quand il a épuisé l´investigation de toutes ces histoires réelles, Don Quichotte prend le maquis dans la montagne. Grâce à son travail littéralement analytique, il va guérir les traumatismes des uns et des autres rencontrés en chemin. Ainsi Don Quichotte, parti seul dans ses lubies au début du livre, finit par réunir à la taverne plus de trente personnes qui, grâce à son travail d´analyste, ont pu renouer des liens.

  • Les anciens avaient trouvé une solution au problème de l´alcool : ils l´intégraient aux rituels religieux, le considéraient comme l´incarnation d´un dieu et écartaient le comportement perturbateur comme étant le fait du dieu et non de l´adorateur. Peu à peu, grâce à la discipline du rituel, de la prière et de la théologie, le vin s´est séparé de ses origines orgiaques pour devenir avant tout une libation solennelle aux Olympiens puis à l´Eucharistie chrétienne - cette brève rencontre avec le sacré qui a pour but la réconciliation.Nous connaissons l´opinion médicale selon laquelle boire un verre ou deux par jour est bon pour la santé, ainsi que l´opinion concurrente qui veut que boire plus d´un verre ou deux nous soit fatal. Qu´il soit bon ou non pour le corps, Roger Scruton soutient que le vin, bu dans le bon état d´esprit, est incontestablement bon pour l´âme. Et la philosophie est ce qui existe de mieux pour accompagner le vin. En pensant avec le vin, vous n´apprenez pas seulement à boire en pensant mais à penser en buvant.

  • Que fait un psychanalyste, sinon tenter de déchiffrer les rêves que nous portons en nous comme des présages de ce que nous deviendrons ? Le plus grand psychanalyste mexicain interprète dans ce magnifique livre les premiers souvenirs d´enfance relatés par des écrivains, ainsi que des rêves, pour démêler ce qui appartient à la vérité et au mensonge nécessaire. La mémoire, en chacun de nous, tente ainsi de mettre à distance le sentiment de cette inquiétante étrangeté de notre passé, en récrivant sans fin notre propre histoire.  C´est un écrivain, Julio Cortázar, qui, racontant son plus ancien souvenir, celui de la terreur que lui inspire le chant d´un coq, a mis Nestor A. Braunstein sur la voie de cette hypothèse, qu´il va par la suite s´employer à vérifier à propos des premiers souvenirs de différents auteurs : Borges et García Marquez qui parlent sa langue, mais aussi Virginia Woolf ou Vladimir Nabokov, Elias Canetti ou Hermann Broch, enfin Perec ou Leiris, sans parler de l´omniprésence de Freud et de Proust.  Lors de cette promenade par les sentiers oubliés de textes peu fréquentés, mais déterminants pour la compréhension de leur auteur, Nestor A. Braunstein n´use d´aucun jargon et fait preuve de l´humanisme souriant d´un psychanalyste averti.

  • Cet ensemble de dix ateliers, tenus au Collège International de Philosophie en 2004-2005, a été consacré à formuler une nouvelle grammaire politique. ...Biopolitique, bio-pouvoirs, contrôle, multitude, peuple, guerre, frontières, dépendance et interdépendance, État, nation, commun, différence, résistance, droit subjectif, révolution, liberté, démocratie : voilà quelques-uns des thèmes de cette « fabrique du futur ». Car la post-modernité que dessine sous nos yeux Antonio Negri a toutes les apparences d´une fabrique de porcelaine qu´avec notre maladresse et notre difficulté à anticiper l´avenir nous risquons d´endommager sérieusement pour les générations à venir. C´est donc à une extrême vigilance philosophique et politique à laquelle le philosophe nous convie.

    A l´origine de cette fabrique, deux convictions : d´une part, le « siècle bref » - celui qui, de 1917 à 1968, a réalisé le socialisme et dans lequel nous avons appris à penser - est désormais fini ; d´autre part, le fait que cette fin a entraîné avec elle toutes les catégories politiques d´une modernité dont le socialisme faisait lui-même partie. ...Face à une réalité insupportable, l´indignation mais aussi l´espérance révolutionnaire et la volonté de transformer le monde se présentent aujourd´hui sous de nouvelles figures devant être interprétées et réinventées. Dans ces conversations, Antonio Negri cherche à suivre - avec une passion jamais démentie - la formation d´un nouvel horizon politique : une manière de définir d´autres pratiques et d´autres expressions de la démocratie.

  • Qu´est-ce qui différencie une pensée philosophique d´une pensée poétique ? En quoi ces deux sortes d´écriture et de vie se distinguent-elles ? De telles questions ne se poseraient pas si nombre de philosophes ne nous donnaient le sentiment tantôt heureux, tantôt périlleux, de les convoquer ensemble. C´est Nietzsche, dans Ainsi parlait Zarathoustra ; c´est Descartes, rêvant sur ses propres rêves ; Heidegger commentant Hölderlin ou Trakl ; Platon lui-même, recourant au mythe pour expliquer sa République...
     La déraison poétique des philosophes évoque ces moments où les images, les sons, les rythmes prennent part à la logique de l´argumentation. Ces moments, aussi, où le discours philosophique tente par réduction de venir à bout de l´inquiétante étrangeté du poème.  Chacun de ces chapitres est centré sur l´oeuvre d´un philosophe : Platon, Vico, Descartes, Kant, Leopardi... Une place non négligeable est réservée aux philosophies contemporaines : celles de Martin Heidegger, de Jacques Rancière, d´Alain Badiou, de Michel Deguy ou de Jacques Derrida. L´ensemble s´achève par une évocation rêvée (pour cause : elle fut sans témoin) de la fameuse rencontre entre le poète Paul Celan et le philosophe Martin Heidegger dans la hutte de Todtnauberg, en 1967. Il se dit là « des choses terribles » qui, on peut l´imaginer, touchent de près à la relation à l´avenir de notre temps.
    Il y va du statut de ce qu´on nomme la « raison », sa constitution et ses usages. Sa folie aussi.

  • Ce livre est un texte littéraire autant qu´un essai, il veut rendre sensible ce que peut être l´analyse en dehors de tout jargon, la présenter comme on présente un ami à un autre ami. En dehors des lieux écartés, feutrés, où elle s´exerce, ce qui se passe sur un divan peut-il se donner à voir ? C´est le pari que fait ce livre.

    On y lira donc des histoires saisissantes, des récits de cas et des réflexions philosophiques et autobiographiques répartis en courts chapitres. L´auteur ne cherche pas à s´accorder à telle ou telle théorie mais tente plutôt de dire ce qui s´est passé tel que ça s´est passé, ce que l´analyste a fait et entendu, ce qu´il a compris, et comment cela résonne dans sa propre vie. Il approche avec nous ce qui a vraiment eu lieu - ce qui apparaît et disparaît entre pulsion de mort et création. Si la psychanalyse n´est pas du côté de l´invention, de l´art, soutient l´auteur dans ce livre important, elle est vouée à disparaître.
    Sans oublier que la vérité qui s´y découvre n´est jamais définitive.

  • Après un essai sur la littérature, Présence d´esprit, et de nombreux romans, Mathieu Terence nous offre ici un traité philosophique construit comme une démonstration mathématique.
    Il nous propose une vision du monde où, après le règne du Spectacle - que Guy Debord avait annoncé et décrit -, vient celui du Nombre auquel nous assistons aujourd´hui. Chacun peut se rendre compte de la numérisation accélérée des objets et événements par le rôle prédominant du comptage (pourcentages, évaluations chiffrées, bilans, gestion économique de l´humain, etc.) sous toutes ses formes et dans toutes les strates de la vie politique, sociale et individuelle. Remonter l´histoire de l´évolution du Nombre, du monde grec jusqu´à celui des biotechnologies en passant par Descartes permet de comprendre l´établissement et la nature de son hégémonie. L´auteur pose ainsi la question éternelle du devenir de la vie. La manière dont le Nombre essaime son pouvoir, selon une (bio) dynamique qui lui est propre, aboutira peut-être à un monde radicalement déshumanisé, à moins que la mutation planétaire à laquelle nous assistons n´ouvre des perspectives de renaissance encore non questionnées.

empty