Fantasy & Science-fiction

  • Extrait
    Un livre qui ne veut pas mourir
    Fort honnête cultivateur au village de Kermurio, au Trégor, en bordure de la grand-route de Bégard à Guingamp, Herry Guénézan possédait un curieux livre, entièrement manuscrit. On n’en connaissait point le titre, pas davantage l’auteur.
    Ce n’était pas un exemplaire unique. Il en existait quelques autres, très rares il est vrai, dans la région, tous, sans doute, des copies plus ou moins habiles d’un ouvrage original, imprimé ou non, devant remonter à la nuit des âges. À défaut de titre, lorsqu’on en parlait, on avait l’habitude de dire simplement « le livre », et chacun comprenait ce dont il s’agissait. Parfois, cependant, on le désignait par des appellations variant selon les pays, ici « Agrippa » ou « Grippi », là « Egremont » ou « Ar vif », ailleurs « An negromans », d’après l’écrivain Anatole Le Braz (1859-1929), l’auteur de La Légende de la Mort chez les peuples armoricains. De la première, notre contemporain brestois Roparz Hémon, dans son dictionnaire breton-français, a fait judicieusement un nom commun qu’il traduit par « livre de sorcellerie ». Nous le suivons volontiers.
    Ayant été victime de quelque maléfice, dont la tradition familiale que nous avons recueillie à Kermurio ne dit mot, Herry Guénézan en vint à penser que c’était la présence du livre sous son toit qui en était la cause.
    L’on ne saurait au Trégor attribuer un maléfice à un « jeteux de sort », comme il en existe en Bretagne gallèze – nous en verrons un exemple récent dans le Méné, surtout en Normandie et en Mayenne. Point idée, donc, de se confier à un « défainoux », cet homme qui aurait le pouvoir, par des paroles ou par des gestes, de libérer d’un envoûtement, ou qui donnerait d’utiles conseils à des victimes de la méchanceté d’autrui afin qu’elles se dégagent elles-mêmes de leurs difficultés.
    Certes on n’ignore pas qu’un voisin peut vous citer devant le tribunal du « petit saint chéri de la Vérité », mais les rites bizarres de cet appel à la justice d’Yves de Kermartin ne sont pas accomplis sur la falaise de Trédarzec, dominant le cours du Jaudy, face à la cité épiscopale de Tréguier, sans que vous ayez été avisé de l’imminence de cette procédure à votre encontre puisque le requérant doit jeter à vos pieds une piécette de monnaie.
    Or Herry Guénézan n’avait point vu le signe.
    Le maléfice qui l’atteignait ne pouvait être dû qu’à la seule présence à Kermurio du manuscrit mystérieux. Il résolut de s’en dessaisir, mais il hésitait sur les moyens à prendre pour y réussir. Le céder à un tiers eût été peine perdue, à en croire d’aucuns, assurant que le grimoire revenait de lui-même vers son propriétaire quand celui-ci le remettait à autrui. Était-ce possible ? Le cultivateur en doutait, mais il se disait que le livre causant quelque trouble ou préjudice à son détenteur, ce serait péché que de le donner à quelqu’un qui pourrait avoir à en souffrir…
    Finalement il alluma un grand feu d’ajoncs secs dans la cour de la ferme et il y précipita le manuscrit qu’il maintint avec une fourche au contact des flammes. À son grand étonnement, il dut constater que les feuillets demeuraient intacts, pas une page ne fut le moindrement roussie.
    Il eut alors l’idée d’enfoncer le grimoire dans le sol humide du chemin de Keraliou, où il creusa un trou, y déposant le livre qu’il recouvrit d’une terre argileuse, épaisse, lourde, s’efforçant ensuite de la tasser, la piétinant avec ses sabots, puis lui assenant de grands coups du plat de sa bêche. En vain. L’étrange livre fit surface de lui-même et il ne resta plus à Herry Guénézan qu’à le rapporter à la maison, le cachant dans le grenier, sans doute sur une poutre, tordue de préférence, d’où il disparut de lui-même quand Satan ouvrit le tragique ballet de la Première Guerre mondiale.
    Aux dires de François-Marie Luzel (1821-1895), originaire de Plouaret, au Trégor, infatigable collecteur de traditions populaires qui devint conservateur des archives du Finistère, quelques années auparavant, à Saint-Michel-en-Grève, entre Lannion et Plestin, Kaour Mengam avait éprouvé une semblable impossibilité à se séparer d’un exemplaire du même livre dont il était détenteur. Il aurait bien voulu obéir à son recteur qui lui enjoignait de se défaire du grimoire. D’abord, il l’arrosa d’huile et le plaça au cœur d’un feu de fagots, sans résultat. Puis il l’emporta en barque, vers le large, et, l’ayant enchaîné à un pesant fragment de roche, il le laissa glisser dans les flots. Ce fut sans succès. Étant de retour au rivage, il vit sur le sable le manuscrit agiter des feuillets que l’eau n’avait pas mouillés…
    Que devint finalement le grimoire ? L’opinion locale, dont Luzel se fit l’écho, assure qu’un jour il disparut… avec Kaour Mengam ! Jamais plus, au pays, nul n’entendit parler ni de cet homme ni de son livre enchanté.



  • Iseult, qui a tant enrichi la littérature romanesque du Moyen Âge et qui reste l'un des mythes les plus célèbres et les plus attachants d'Occident, est la figure centrale de cette étude. Moins connues mais tout aussi attachantes, les légendes de ses soeurs celtiques permettent d'approcher l'esprit dans lequel les conteurs des temps anciens ont créé ces femmes. Les premières Deirdré, Grainné et Medb, proviennent de la mythologie irlandaise. La littérature galloise apporte d'autres modèles féminins : Riannon d'abord, puis la dame de la Fontaine et sa servante Lunet ; enfin, Blodeuwedd la femme-fleur. Les héroïnes bretonnes des romans de la Table Ronde, Viviane « La fée Viviane », puis Guenièvre la femme d'Arthur et enfin, « Les pucelles » tour à tour enchanteresses ou maléfiques couronnent ce florilège d'héroïnes aux fortes personnalités. De la mièvrerie en elles, jamais. De la volonté, la conscience et l'orgueil de leur féminité et de leur beauté, souvent. De la tendresse et de la lucidité, toujours. Par comparaison les fortes figures de la littérature germanique telles Brunhild et Kriemhild apparaîtront aussi libres, mais moins pourvues de charme et de séduction que leurs homologues celtiques. L'influence de ces mythes celtiques est sous-jacente à bien des textes de la littérature contemporaine et elle est manifeste pour qui sait la découvrir. La liberté de la femme : cette exigence actuelle, trouve dans ces héroïnes des modèles de référence.

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