Coop Breizh

  • Extrait
    Toute la nuit, le vent avait gémi autour de la grande maison plantée près du bois de Lémézec ; toute la nuit avait braillé Symphorien. De son lit, la mère agitait doucement le berceau ; de temps à autre, elle parvenait à s’assoupir, aussitôt réveillée. Depuis trois jours qu’il était né, le bambin criait en effet sans discontinuer : le pauvret était épuisé. Par moments, la bouche lui restait entrouverte ; respiration coupée, il suffoquait, et la mère s’asseyait, angoissée : la mort n’allait quand même pas revenir si tôt au logis des Scouarnec.
    À peine sorti du ventre maternel, le bambin s’était mis à hurler ainsi. Tous les bébés vagissent à leur irruption dans ce monde agressif ; mais celui-ci développait une puissance criarde hors du commun. Ému aux larmes, Paul Carcreff s’était mis à fredonner une gwerz à ce garçon qu’il avait espéré toute sa vie. Curieusement, la mélodie l’avait calmé aussitôt, et une lueur de sourire s’était même dessinée sur le petit visage chiffonné. La complainte racontait l’histoire d’une grive musicienne qui poussait des trilles plus mélodieux que le chant des anges. Un jour, un chasseur l’avait tirée. Trop maladroit, il l’avait manquée, mais un plomb égaré avait brisé l’aile du malheureux passereau. Il l’avait vue tournoyer comme un akène d’érable, avant de disparaître parmi les buissons. Trop heureux d’une proie pourtant si maigre, il s’était précipité. Sur un lit de mousse gisait une jeune fille d’une beauté sans égale, et un mince filet de sang coulait le long de son bras nu. La fée – car c’en était une, ou une sorcière, selon la croyance populaire – avait alors ouvert les yeux, et son regard terrible avait pétrifié son infâme bourreau. Effrayé, l’homme avait à nouveau levé son arme, mais avant d’avoir eu le temps d’en presser la détente, il s’était recroquevillé au sol, transformé en un vilain crapaud pustuleux. Sautillant grotesquement de ses pattes torses et malhabiles, le batracien boursouflé s’était mis à coasser lamentablement pour mendier son pardon. Mais la belle était déjà redevenue grive moqueuse qui chantait à plein bec sur une branche voisine. Puis elle s’était envolée à tire-d’aile vers le plus haut des cieux. L’enfant ne pouvait comprendre l’histoire de la Gwerz an drask, la complainte de la grive, et pourtant, son visage réagissait à chaque détail de la narration chantée, son minois fripé empreint d’une profonde sérénité.
    Son chant suspendu, le père Carcreff avait senti une barre douloureuse lui bloquer la poitrine. D’un pas chancelant, il avait quitté la chambre, sans rien dire à l’épouse épuisée qui reposait, le bébé accroché à une mamelle gonflée. Rentrant d’un autre accouchement, la sage-femme était passée voir dans la soirée si tout allait bien. La dépouille du pauvre homme gisait en travers du vestibule, son œil unique encore ouvert, cadavre encore plus douloureux avec sa jambe droite amputée au-dessus du genou.
    Paul Carcreff avait en effet connu l’absurde horreur de la guerre et lui avait payé un lourd tribut. 1916, il arriva au front en Breton exilé. Bleusaille déboussolée, il éprouva le besoin de s’isoler. Un obus égaré éclata à proximité des tentes à l’arrière… tiré par l’artillerie française. Un œil en moins, le droit, la jambe broyée du même côté ; on dut la lui couper. À son retour en Bretagne, sa fiancée avait compati, mais son amour n’avait pas résisté à l’horrible vision.
    Paul Carcreff et Marianne Scouarnec n’avaient jamais été mariés… Une drôle d’histoire, compliquée, et il faut remonter à loin pour la comprendre. En fait, la maison des parents de Symphorien avait appartenu à un pilhaouer. Celui-ci courait les fermes pour y acheter les hardes les plus misérables, sans oublier évidemment les parures des nécessiteux contraints de s’en séparer contre une somme dérisoire, afin de ne pas mourir de faim. Ses balluchons emplis, le colporteur dressait son étal sur les foires où il devenait aussi marchand de cheveux. Commerce ignoble et lucratif… Lucratif, puisque celui-ci avait pu acquérir et entretenir une si belle maison ; ignoble au point d’y laisser la vie.
    Ce jour-là, Yann-Jakez Scouarnec – que tout le monde appelle Blev Gwenn en raison de son épaisse chevelure immaculée – a dressé sa boutique à la foire de Carhaix. Déjà, à larges coups de ciseaux, il a massacré la parure naturelle de trois fillettes blondes comme les blés, puis celle de leurs mères. Comme d’habitude, il a profité de leur désarroi et de leur honte pour les payer moins que le prix convenu, en rajoutant généreusement quelques bibelots sans aucune valeur. L’immonde moisson continue ; sans oser protester, les malheureuses s’éclipsent bien vite, un foulard noué autour de leurs crânes grossièrement débroussaillés. Une essaie de remettre sa coiffe, posée à la hâte sur la grande mèche que Yann-Jakez lui a charitablement épargnée sur le devant. Autour de la bâche tendue entre quatre piquets rôdent toujours quelques godelureaux, en quête d’une mauvaise blague. Un gaillard au nez en trompette et au menton en galoche s’approche de la paysanne, la tête raide de peur de perdre sa coiffure. D’une pichenette, le plaisantin chahute la dentelle branlante qui se défait et tombe. La mèche orpheline dégouline sur le visage de la femme. Les miséreux sont souvent cruels entre eux, comme si se gausser de plus infortuné soulageait leur propre malheur. Ils rient, les autres pauvresses tondues aussi.



  • Extrait
    Les intersignes1 annoncent la mort. Mais la personne à qui se manifeste l’intersigne est rarement celle que la mort menace.
    Si l’intersigne est aperçu le matin, c’est que l’événement annoncé doit se produire à bref délai (huit jours au plus). Si c’est le soir, l’échéance est plus lointaine ; elle peut être d’une année et même davantage.
    Personne ne meurt, sans que quelqu’un de ses proches, de ses amis ou de ses voisins n’ en ait été prévenu par un intersigne.
    Les intersignes sont comme l’ombre, projetée en avant, de ce qui doit arriver.
    Si nous étions moins préoccupés de ce que nous faisons ou de ce qui se fait autour de nous en ce monde, nous serions au courant de presque tout ce qui se passe dans l’autre.
    Les personnes qui nient les intersignes en ont autant que celles qui en ont le plus. Elles les nient uniquement parce qu’elles ne savent ni les voir ni les entendre ; peut-être aussi parce qu’elles les craignent et qu’elles ne veulent rien entendre ni rien voir de l’autre vie.
    Certaines gens ont plus que d’autres le don de voir.
    Dans mon jeune temps on se montrait du doigt, non sans une secrète épouvante, les personnes qui étaient douées de ce pouvoir mystérieux.
    – Hennès ben eus ar pouar ! disait-on (Celui-là a le pouvoir).
    Dans cette catégorie privilégiée, il faut ranger en première ligne ceux « qui ont passé en terre bénite et en sont sortis, avant d’avoir été baptisés.»
    Voici le cas :
    Un enfant vient de naître. Le recteur, que l’on est allé trouver, a fixé l’heure du baptême. Mais vous savez comme les gens de la campagne sont peu exacts. Père et matrone, parrain et marraine flânent en chemin, s’attardent aux auberges, s’il y en a sur la route, n’arrivent au bourg que longtemps après l’heure convenue. Le prêtre s’est lassé de les attendre vainement ou a été appelé par quelque autre devoir de son ministère. Nos gens se rendent au porche, trouvent l’église déserte. A leur tour de s’y morfondre. Il n’y fait pas chaud. L’enfant crie. La matrone, la groac’h-annholenn (la vieille-au -sel), déclare que si l’on reste là, le nouveau-né risque « d’attraper sa mort». On gagne quelque endroit mieux abrité, l’auberge la plus voisine.
    On y patiente, en vidant chopine, jusqu’au retour du prêtre. L’enfant a passé au cimetière terre bénite, et en est sorti sans avoir été fait chrétien. Il aura le don de voir.
    L’aventure se produit souvent. De là vient que tant de Bretons ont la faculté de voir ce qui reste invisible aux yeux de la plupart des hommes.
    Entendre des chutes d’objets – écuelles, assiettes ou verres – qui se cassent en tombant, signe de mort pour un parent ou pour un ami en voyage.
    Les menuisiers qui fabriquent les cercueils savent d’avance si quelqu’un de la région doit mourir dans la journée ou dans la nuit. Ils en sont prévenus par le bruit des planches, qui s’entrechoquent d’elles-mêmes dans le grenier.
    Dans le pays de Paimpol, les femmes de marins qui sont depuis longtemps sans nouvelles de leurs maris, se rendent en pèlerinage à Saint-Loup-le-Petit(Sa-Loupar-Bihan), dans la commune de Lanloup, entre Plouézec et Plouha. Elles allument aux pieds du saint un cierge dont elles se sont munies. Si le mari se porte bien, le cierge brûle joyeusement. Si le mari est mort, le cierge luit d’une flamme triste, intermittente, et tout à coup s’éteint.
    Souvent, c’est le malade lui-même ou, comme on dit, son « Expérience » (son double), qui se fait l’annonciateur de sa propre mort. Il revêt, en ce cas, les formes et les déguisements les plus bizarres, se présente, par exemple, sous l’aspect d’un animal blancoù noir, selon qu’il doit être sauvé ou perdu dans l’autre monde.
    Une femme sur le point de trépasser fut vue en chemise sur la branche d’un pommier, à quelque distance de la maison, au moment précis où elle entrait en agonie.
    Quand on est pris, sans cause apparente, d’un frisson subit, on dit généralement que « c’ est l’Ankou (la Mort) qui vient de passer ».
    A l’appel brusque de quelqu’un, au contact imprévu de quelque chose, faites-vous instinctivement un soubresaut ? C’est que la mort qui venait de s’abattre sur vous, vous quitte pour s’emparer d’un autre.
    Se sentir les yeux tout à coup pleins de larmes, signe que l’on aura bientôt à pleurer quelqu’un des siens.



  • Extrait
    Le guerrier ressentit le choc de la flèche sur son flanc gauche. Sans douleur. Tirée de trop loin, elle n’avait plus assez de puissance et ne fit que buter sur une côte, entamant la peau qui la recouvrait. Le danger augmentait singulièrement. Le duel à mort engagé contre l’étranger, venu sans doute dérober des fragments de pierre bleue, comme lui, devait se terminer immédiatement. Il redoubla les frappes avec sa lourde épée de fer, acculant son adversaire contre l’énorme pierre levée indiquant comme les autres le lever du soleil, marquant le début des jours qui s’allongeaient.
    Mais l’homme se défendait astucieusement. Il se contentait de parer les coups afin d’épuiser son agresseur. Il avait bien remarqué la flèche qui signifiait un ennemi supplémentaire. Probablement un des gardiens du cercle des pierres bleues excitant les convoitises, même au-delà des mers. Leurs fragments pilés guérissaient nombre de maladies. Portés cousus dans les vêtements, leur charge tellurique protégeait des mauvais sorts, écartait les esprits malfaisants.
    Le dos maintenu bien calé contre le bloc colossal, l’étranger essayait d’amener l’épée de son rival à frapper la masse de pierre en se dérobant au dernier moment. C’était risqué, mais l’arme pouvait ainsi se briser ou se tordre. Ce qui lui donnerait un avantage décisif. Il était doublement à l’abri des tirs de l’archer invisible en étant le dos sur la pierre, et l’assaillant faisant écran face à lui. D’où pouvait bien venir ce dernier ? D’après son accoutrement ce pouvait être un Cimbre1. Leur réputation de guerriers farouches était connue de tous les Celtes. Les récits de leurs incursions épouvantaient les populations de Brittons2. Ils n’hésitaient pas à s’aventurer très loin, maîtrisant parfaitement la science de la navigation, avec un courage exceptionnel qui leur permettait de dominer les mers les plus hostiles.
    Cette fois la flèche se planta profondément dans la cuisse. Donc le tireur s’était rapidement rapproché. Surpris par l’impact, le Cimbre s’immobilisa une fraction de seconde, l’épée levée. Alors le Carnute, prenant appui sur son support de grès, d’un terrible mouvement tournant, lui trancha la tête. Laquelle roula jusqu’à une petite déclivité où elle s’immobilisa dans la position verticale, tel un monstrueux champignon. Les yeux fixés sur l’infini n’exprimaient qu’un étonnement dont toute souffrance était proscrite. Le Carnute3 ne s’attarda pas à savourer sa victoire. Sa besace pleine d’éclats de pierre bleue, bien fixée sur son torse, il s’élança en zigzaguant entre les colonnes de l’immense cercle. Il abandonnait sa masse de granit qui lui avait servi à fragmenter le bloc initial. Le druide en serait sûrement irrité car elle était élaborée avec soin. Mais le poids de cet outil devenait une gêne, et la priorité était de rapporter les précieux minéraux. Il lui fallait franchir l’espace dénudé autour du lieu sacré pour rejoindre son cheval dissimulé dans la forêt.
    Commencerait le retour de ce grand voyage portant les espoirs des habitants de son village. Se remémorant la direction de la flèche plantée dans la cuisse du guerrier cimbre, il courut à découvert dans l’axe opposé. Il atteignait presque l’orée de l’imposante futaie quand la pointe de silex lui perfora le poumon gauche. La douleur sourde, abominable, le paralysa. Il comprit aussitôt que son expédition se terminait là. En homme brave, ce qu’il avait été toute sa courte vie, il fit face à l’archer, le menaçant de son épée. Geste dérisoire que son honneur lui dictait. L’homme, de haute taille, se détachait à contre-jour en cette fin d’après-midi. Rassemblant les restes de son énergie, le blessé se dirigea sur lui le plus vite possible. Il projetait par sa bouche ouverte des bulles sanglantes qui éclataient sur son menton, le maculaient de gouttelettes sinistres.
    Posément, l’archer l’ajusta et tira successivement trois projectiles qui se fichèrent dans la poitrine. Le Carnute finit son attaque au ralenti et s’écroula au pied de son exécuteur, face contre terre.
    Plus rien ne bougea pendant quelques secondes. Puis le gardien des lieux suspendit son arc à l’épaule. D’une main il tira le cadavre à couvert sous les arbres, et récupéra le cheval qu’il détacha. C’était une bête magnifique, d’une race inconnue dans cette contrée. Il l’offrirait au chef du village, qui ainsi ne lui refuserait plus sa fille sous prétexte de ne recevoir aucun présent de valeur en échange. Par prudence, il l’emmena en le tirant par les rênes. Le chevaucher eût peut-être été dangereux. Le soir venait rapidement. Il n’y avait plus à craindre de pilleurs à cette heure-ci. Aucun homme sensé n’oserait défier dans le noir la magie de cet endroit gardé la nuit par des forces terrifiantes.
    Le destin lui fut impitoyable. Il ne revint jamais car, le lendemain, il perdit sa vie dans un combat stupide contre des guerriers du village voisin venant prendre une revanche sur une défaite qu’ils avaient subie peu de temps auparavant.
    La tête tranchée du Cimbre fut oubliée dans la déclivité de terrain, où les corbeaux, les insectes, la pluie et le soleil la débarrassèrent rapidement de sa chair. Le crâne s’enfonça dans le sol jusqu’à une roche qui le bloqua presque au ras de la lande.



  • Extrait
    Les périples des marins en quête de merveilleux sont dignes des aventures des chevaliers de la Table ronde. Les navires de la Compagnie des Indes appareillaient vers Ceylan ou l’Inde mystérieuse et envoûtante dont les harems faisaient rêver les matelots. À Pondichéry, Dupleix – gouverneur général de la Compagnie – vivait dans un véritable palais des Mille et Une Nuits. Surnommé « le prince des îles », René Madec est l’un des Quimpérois au destin le plus extraordinaire. Embarqué comme mousse à l’âge de douze ans, il atterrit dans les comptoirs coloniaux, puis se mit au service du Grand Moghol. Pour sa bravoure et sa loyauté, il se voit attribuer par Shah Aslam le titre de « nabab » – honneur réservé aux hauts dignitaires de la cour des sultans – avant de devenir roi du Dekkan. Son étoile croise celle du légendaire matelot vannetais Mathurin Gonec, embarqué sur le José Maria de Nantes et couronné roi au Dahomey grâce à un animal fétiche tatoué sur sa poitrine !
    Depuis que le monde est monde, Saint-Malo est un pays d’étonnants voyageurs. Alors quoi de plus naturel que l’un de ces fins matelots épouse une princesse des mers du Sud ? Et qu’un autre, naviguant vers l’Inde, découvre son île au trésor grâce à un fantastique six-mâts dont les hunes contiennent des villes et les cordages un train de chemin de fer ?
    Les grands ports étaient la scène de faits extraordinaires mêlant la réalité et l’insolite avec leur cortège de personnages hauts en couleur. L’arrivée en 1686 à Brest des navires des ambassadeurs de Siam fut sans doute perçue comme le serait de nos jours l’amerrissage d’ambassadeurs martiens. En 1745, le marchand pontivien Cormier-Desfosses expédiait ses toiles tissées à Cadix, mais aussi au Pérou et au Mexique. De leurs croisières à bord de ces long-courriers, les marins bretons revenaient la tête pleine de rêves exotiques. Concarneau doit sa renommée à ses chalutiers et sardiniers. Mais quand, par un beau jour de septembre 2010, un pâtissier y met à l’eau un voilier… en chocolat – long de 3,50 m et pesant 1,2 tonne – devant une foule ébahie et alléchée, le gag culinaire rejoint la fiction.
    Des légendes entretenaient l’intérêt des navigateurs, dont l’imagination peuplait les océans d’îles féeriques, comme l’île d’O Brasil au large du Connemara, censée surgir des eaux tous les sept ans. Avant d’aborder l’« île des Oiseaux », le bénédictin irlandais Brendan vogue avec ses dix-sept moines vers l’« Île Délicieuse » sur un navire d’osier tressé. Irréelles ou vagabondes, les îles découvertes par Brendan n’en figuraient pas moins sur d’anciennes cartes marines, excepté peut-être l’îlot désertique où il célèbre l’office de Pâques… en réalité le dos de la diva des mers, l’immense baleine Jasconius. Aux navigations extraordinaires se rattachaient les histoires de bateaux qui, par magie, se transportaient à grande vitesse de leur port à travers les airs ou sur les flots. Des prodiges n’étaient pas rares, comme celui qu’évoque Albert Le Grand dans les Vies des saints de Bretagne, lorsque Gohard, l’évêque de Nantes, fut décapité par les Normands : « Il se rendit au bord de la Loire et entra dans son bateau qui s’y trouva miraculeusement disposé, ayant deux flambeaux allumés de côté et d’autre, lequel remonta la Loire sans voiles ni rames. »
    Pendant les longues traversées de trois ou quatre semaines sur des bricks cancalais ou des goëlettes malouines pour aller pêcher la morue à Saint-Pierre-et-Miquelon, les marins s’ennuyaient dans les cales, entassés parfois à une centaine, couchés près de leurs coffres. Alors ils se laissaient bercer par des histoires de vaisseaux merveilleux que leur débitaient des matelots-conteurs fiers de leur talent. Quand les auditeurs s’endorment au cours d’un récit, le conteur dit « cric ! » ; si personne ne lui répond « crac ! », il continue le lendemain. On imagine bien François Marquer – mousse à Saint-Cast dans les années 1880 – l’oreille toujours aux aguets pour s’émerveiller de tous ces enchantements dont il deviendra lui-même un maître. Il n’y a que dans les contes de bord où les marins épousent des princesses captives qu’ils ont délivrées après moult aventures. Et qu’une chanson douce fasse la fortune amoureuse du beau Tribord Amures. Au Croisic, les jeunes filles en quête d’un galant jetaient dans l’eau une épingle destinée à être une sorte d’augure. Si la mer servait parfois aux consultations amoureuses, une poignante histoire de cœur préside aussi à la salinité de la mer. Mais les pêcheurs de la Manche racontent que Dieu créa la mer avec une écuellée d’eau et trois grains de sel qui ont suffi à la rendre salée pour toujours. D’autres prétendent que la lune force la mer à aller et venir pour la punir d’avoir envahi le pays où se trouvent les carrières de sel qui lui ont donné sa salinité. De toute façon, le sel était bel et bien l’or du pays de Guérande… jusqu’à ce qu’une troupe de korrigans cache à Trégaté le trésor de six cent quarante-cinq navires dans sa caverne d’Ali Baba.



  • Extrait
    L’univers du conte
    D’emblée, ce qui frappe à la lecture des contes – ou à leur audition –, c’est le cadre dans lequel évoluent les personnages. Par maints aspects, malgré l’intemporel « il était une fois » qui amorce fréquemment le récit, on s’aperçoit que le monde décrit est celui des villageois. Et cet univers est rarement réjouissant car bien souvent l’indigence en est le décor.
    C’est d’ailleurs l’une des raisons qui poussent les principaux protagonistes à en sortir, à tenter fortune dans des contrées plus souriantes, comme par exemple « Jean sans Peur » ou le pauvre Laouik.
    Généralement, cette quête les mène dans des pays lointains, au-delà de « montagnes difficiles à gravir », comme dans « Les trois rameaux d’Impinad », de l’autre côté de mers bleues ou noires, comme « Le chevalier Bayard » qui se retrouva ainsi en Turquie, et parfois même en enfer pour y chercher quelqu’un (généralement une princesse emprisonnée, comme dans « La reine des trois montagnes d’or ») ou quelque chose, par exemple un renseignement susceptible de faire revenir l’eau dans une ville, ainsi qu’on peut le voir dans « Fleur d’Épine ».
    Que ces endroits soient proches ou se situent au diable vauvert, qu’ils soient réels ou véritablement imaginaires, ce qui les caractérise c’est leur féerie. Tout y porte la marque de la magnificence.
    Étrange ou insolite, posé comme un obstacle à franchir après avoir surmonté de redoutables épreuves ou s’être délecté aux joies de la luxuriance, se dresse un château somptueux où, comme dans « L’homme à la marmite », l’héroïne voit partout « de belles choses qui la ravissaient d’admiration ». Dans les jardins poussent bien sûr « de belles fleurs et des fruits délicieux ».
    Dans ces merveilleuses demeures, l’éternel féerique, représenté par le bruissement des jets d’eau et l’éclat du cristal, de l’or ou des pierres précieuses, côtoie le luxe moderne. Ainsi, c’est « dans une belle chambre à coucher où se trouvait un lit de plume bien accoutré et tout ce qu’il fallait pour sa toilette de nuit et de jour » que se coucha Lévénès dans l’attente de rencontrer « L’homme à la marmite ».
    Bien entendu, les habitants de ces véritables espaces de bonheur sont assortis au faste et au raffinement qui se présentent au regard et qui caractérisent ce qu’il est convenu d’appeler la « culture mondaine de palais ». Rois, reines, princes, princesses, tous plus ravissants les uns que les autres, caracolent « dans un beau carrosse doré, attelé de quatre chevaux superbes », comme dans « La princesse de l’Étoile brillante ».
    Si, d’aventure, la laideur ou la difformité affligent le maître des lieux, tel le pauvre « homme à la marmite », sa bonté d’esprit et sa générosité compensent le handicap. Et, celui-ci résultant généralement d’une malédiction, ainsi que l’exigent les règles de l’écriture féerique, il va être réparé et surgira alors un être de toute beauté.
    Qu’ils soient « d’admirables proportions », en se rapprochant du modèle de la poupée lorsqu’il s’agit de décrire la beauté féminine, ou contrefaits, les habitants de ces lieux sont parés de riches et magnifiques vêtements. Partout, le luxe éclate et brille des mille feux du merveilleux. Imaginez le ravissement du chevalier Bayard lorsqu’il voit « en une superbe salle de palais étincelante d’objets précieux, (…) assise sur un trône, une dame d’une beauté éblouissante et autour d’elle neuf jeunes filles aussi belles qui lui tressaient les cheveux. Sous les coups de peigne, une cascade de louis d’or jaillissait des cheveux, au point que le parquet en était couvert ».
    L’environnement sonore valorise également les personnages, leur octroyant ce surplus de distinction que confèrent l’éducation et l’instruction. Un plus parfois décisif puisque c’est par ce biais que la fille d’un roi « devint amoureuse folle de Fanchic ». Il faut cependant dire que le jeune homme « qui était du reste un fort beau garçon » et son frère (les protagonistes de « L’Oiseau du Monde ») ne ménageaient pas leur peine pour attirer l’attention de la charmante princesse puisque « tous les soirs, il y avait des rassemblements devant l’hôtel pour écouter leurs concerts ».
    La musique ne s’insinue pas seulement dans les cœurs et les âmes. Elle fait également bouger les jambes, comme « au château de cristal » où « il y eut de grandes réjouissances (…) et un bal où chacun se divertit et dansa de son mieux ».
    Si ce genre d’événement achève de nombreux contes, comme ici « Les petites Coudées », il accompagne bien souvent de formidables repas.
    Car le luxe se voit aussi dans le domaine de la nourriture. Outre que les mets sont succulents, raffinés, dégageant les odeurs les plus suaves que l’on puisse imaginer, ils « tiennent aussi au corps », comme on dit à la campagne et, surtout, ils sont en abondance, ce qui n’est pas rien dans le monde paysan du milieu du xixe siècle.
    Ainsi, de la serviette magique maniée devant la pauvre Jeanne dans « Le manteau, la serviette et la bourse » surgissent « trois plats tout fumants de lard, de saucisses et de tripes, puis du rôti, une bouteille de bon vin et un pot de cidre ». « Et que chacun morde où il voudra et tant qu’il voudra ! » s’exclame le mari prodigue, dont l’injonction sera suivie par tous puisqu’ « ils mangèrent et burent jusqu’à n’en pouvoir plus ».
    L’univers décrit dans ces récits, qui, souvenons-nous-en, sont des créations des gens du peuple, n’est pas anodin. S’il doit susciter le rêve, en provoquant le dépaysement, celui-ci doit néanmoins avoir une assise solide, des repères stables, concrets, appréhendables par tout un chacun.



  • Extrait
    Les légendes, ces drames du mystère, s’attachent, comme les oiseaux de nuit, aux lieux sombres et déserts, aux ruines abandonnées, aux grands rochers des montagnes ou des grèves, que le pinceau du soir ombre de teintes fantastiques ;aux cavernes profondes que les imaginations simples, mais surtout (nous ne craignons pas de le dire) poétiques des pêcheurs et des habitants de la campagne se plaisent à peupler de pittoresques fantômes. C’est dans ces demeures du silence que le chercheur de souvenirs dirige sa course solitaire. Il contemple les rochers ; il remue les pierres des ruines ; il écarte la mousse et les ronces qui couvrent les vieux sentiers. Puis il interroge patiemment ces débris muets du temps passé, et il finit toujours par leur arracher quelques secrets intéressants. La vieille Armorique est encore assez riche en paysages inexplorés, en ruines inexpliquées, en sites mystérieux pour mériter les regards des archéologues, et surtout de ces chercheurs de traditions antiques dont nous venons de parler. C’est pourquoi nous y revenons souvent, afin de continuer la description de ces lieux peu connus, et de leur demander la moralité de leurs légendes.



  • Extrait
    L’exotisme est le quotidien
    Quiconque musarde en Bretagne croisera tôt ou tard un panneau indiquant d’étranges directions comme celle de « La Roche aux Fées » vers Essé, « La Maison des Fées » près de Tressé, « La Pierre des Fées » à Locmariaquer, sans parler des « Buttes aux fées » et autres « montagnes aux fées » parsemant çà et là landes et forêts.
    À l’évidence, les dolmens, les allées couvertes et les grottes sont des demeures très prisées des fées.
    Ainsi qu’en témoignent les multiples « fauteuils », « baignoires » et autres « reposoirs », les Margots (nom donné aux fées dans les Côtes-d’Armor) ne détestent pas se caler confortablement dans les anfractuosités de rochers dont les formes invitent à la paresse, surtout lorsqu’ils sont à proximité d’un étang. Le plus fameux d’entre eux est sans nul doute le « Miroir aux Fées » en forêt de Brocéliande, car c’était le domaine de la redoutable Morgane, la rivale de Viviane, la célèbre « Dame du lac » qui règne sur les ondes du grand étang qui baigne le château de Comper.
    Mais les morgans, ou encore les mary-morgans – pour reprendre les vocables qui désignent en Bretagne les créatures aquatiques, telles les nymphes, les sirènes ou les ondines –, n’affectionnent pas seulement les eaux stagnantes ou sombres des lacs.
    Beaucoup d’entre elles ont élu domicile dans des ruisseaux, des rivières ou des sources. Là encore, notre géographie atteste leur présence et on ne compte plus les fontaines sur lesquelles elles veillent ou dont l’origine leur est due. Il n’est donc pas étonnant de relever que nos histoires évoquent cet état de choses. Celle intitulée « La Fontaine de Baranton », bien sûr, mais également « La Houle de la Teignouse » et « La Fée de Créhen », qui mettent en scène des créatures résidant dans des fontaines ou des lavoirs ; des êtres qui ont le nom de Gwrac’h dans le Trégor ou de Groac’h dans le Léon, telle celle de l’île du Lok, qui vit dans le lac qui se trouve en son centre.
    Compte tenu de l’étendue de notre littoral, c’est dans les multiples grottes qui jalonnent ces falaises, parfois abruptes, que logent la plupart de nos fées. Ces cavernes, qui peuvent atteindre des proportions monumentales, comme celles taillées dans les hautes parois du cap Fréhel, sont appelées « houles » sur le rivage des Côtes-d’Armor et quelquefois « goules », par exemple à l’ouest de Dinard.
    C’est donc des habitantes des excavations marines du Chêlin, du Châtelet, du Grouin, de la Corbière… qu’il est question dans les contes qui se déroulent sur cette côte dont le pittoresque attire de nombreux visiteurs.
    Deux univers sont décrits dans ces récits : le rural et le maritime. Dans l’un et l’autre cas, nous sommes conviés à observer des scènes de la vie quotidienne de personnages mis en situation.
    À la campagne, nous sommes témoins de la peine des paysans, dont les bêtes sont parfois victimes de sortilèges, comme dans « La Houle du Grouin », de celle de laboureurs qui, tels ceux de « La Houle de Saint-Michel », « avaient bien du mal à manger du pain », ou encore de celle de petits pâtres ou d’orphelins dont les désirs se bornent à « avoir seulement de quoi acheter une petite vache et un pourceau maigre » (« La Groac’h de l’île du Lok »).
    Nous croisons également des bûcherons, des rémouleurs, des sabotiers et même des « vagabonds sans feu ni lieu » (« La Fontaine de Baranton »). En un mot, nous sommes confrontés à ce peuple des campagnes tel que les historiens nous le brossaient il n’y a pas si longtemps encore et dont l’existence ne semble guère réjouissante. C’est d’ailleurs pour cela, parce que la misère n’est jamais très loin, que bon nombre des héros de nos histoires aspirent à quitter leur village, « à partir pour chercher fortune », tel le petit Houarn Pogamm que l’on voit dans « La Groac’h de l’île du Lok », ou Yves dans « Les Enfants de la Croix-Ruduno ».
    Au bord de la mer la vie ne semble pas non plus facile. « L’Enfant qui va chercher des remèdes » narre les aventures de trois frères dont la mère malade « n’avait point d’argent pour payer le médecin et acheter des remèdes », et dans « La Sirène » nous assistons aux ultimes recommandations qu’« un pauvre pêcheur malade » donne à ses enfants avant de mourir.
    Là encore, ces récits nous invitent à découvrir les occupations journalières des ostréiculteurs ou des pêcheurs de homards dont les casiers sont parfois visités par de singulières créatures, comme dans « Les Fées de Lûla », celles des ramasseurs de coquillages et celles des marins, des armateurs, de tous ces corps de métier qui préparent les bâtiments pour « la grande pêche » qui menaient des centaines de matelots de la région traquer la morue dans les parages de Terre-Neuve ou de Saint-Pierre-et-Miquelon. Si l’extrême rudesse des conditions d’existence des côtiers ne nous est pas cachée, l’environnement maritime nous est néanmoins brossé avec beaucoup plus de détails que celui du monde rural ou urbain. Sans doute cette différence de traitement provient-elle du fait que le décor du littoral se prête mieux à la description avec ses îles qui apparaissent ou disparaissent au gré de la brume, ces récifs que cache sans cesse la houle et qui guettent le pêcheur imprudent ou aventureux, ses criques, ses cavernes parfois peuplées d’étranges créatures.
    D’une façon générale ces récits ne nous entraînent pas bien loin des lieux où vivent leurs protagonistes. Et lorsqu’ils nous font quitter le rivage pour nous mener dans quelque île mystérieuse, celle-ci n’est pas à l’autre bout de la planète, quand bien même elle serait inaccessible au commun des mortels.



  • Extrait
    La légende dorée de la Bretagne autrement dit l’Histoire des saints qui, du Ve au VIIe siècle, l’ont évangélisée, a pris naissance au cœur de l’immense baie de Saint-Brieuc, au point même où les eaux de la Manche s’enfoncent le plus profondément dans la presqu’île armoricaine. C’est là, en effet, entre Langueux et Yffiniac, à l’embouchure d’un petit ruisseau, le Russé de Bréha, qu’aborda vers l’an 460, Fracan, cousin d’un roi de Grande-Bretagne. Il était accompagné de sa femme Alba, ou Gwen (Blanche), de ses deux fils, Weithnoc et Jacut et d’une suite peu nombreuse. Il s’avança dans les terres, à une lieue et demie environ du point où il était débarqué et dressa ses tentes pour fonder le premier plou breton, le plou de Fracan, qui porte encore ce nom (Ploufragan).
    Le « Plou » indique la colonie civile, tandis que le « Lann » signifie la colonie religieuse, ecclésiastique.
    Fracan, avec l’aide des siens, défricha la partie du territoire où il s’était fixé et obtint bientôt de belles récoltes.
    Il ne resta pas longtemps seul dans ces parages. Une autre bande, plus nombreuse, conduite par Righall (Chef Puissant, en breton), ne tarda pas à atterrir, tout auprès de Fracan, à l’embouchure même du Gouët dont la belle vallée se déroule alentour du plateau sur les pentes duquel s’étage la ville actuelle de Saint-Brieuc. Righall s’établit au pied d’un énorme chêne, de l’espèce appelée chêne-rouvre, qui ombrageait de ses rameaux épais tout l’emplacement occupé maintenant par la Cathédrale de Saint-Brieuc. Sous ce même chêne il édifia son manoir, qu’il nomma Cour du Champ du Rouvre. Les compagnons de Righall se répandirent sur tout le littoral de la côte, à l’est de l’embouchure du Gouët.
    Ploufragan et le Champ du Rouvre sont à une lieue l’un de l’autre. Des relations amicales s’établissent entre les deux chefs de plous. Tous deux font l’élevage du cheval et chacun vante les produits de son haras... Et, en l’an 480, pour juger de la supériorité de leurs étalons, ils organisent une épreuve qu’Arthur de la Borderie n’hésite pas à considérer comme « le premier concours hippique » qui se soit tenu en Bretagne.
    La piste choisie est l’immense grève qui forme le fond de la baie de Saint-Brieuc, entre le promontoire de Cesson et la presqu’île d’Hillion qui lui fait face et où se tiennent, d’ailleurs, les courses de Saint-Brieuc. Les chevaux sont montés par les jeunes gens des deux plous. Mal tenus, ils partent un peu dans toutes les directions, sauf un qui va droit au but et qui est conduit par le jeune Maglus, fils d’un gouverneur de Fracan. Mais, en approchant du " poteau ", le cheval s’emballe et précipite son cavalier la tête contre un rocher. On le croit mort. Heureusement le dernier fils de Fracan, né depuis son arrivée sur la terre armoricaine, Gwennolé, qui a déjà un grand renom de vertu, de science et de charité, secourt le blessé et, par ses soins et ses prières, lui rend la vie...
    Quelques années plus tard, vers l’an 485, une grande barque contenant 168 moines originaires du Nortumberland aborda encore à l’embouchure du Gouët. Elle était conduite par un vénérable abbé, nommé Brioc (ou Brieuc). Les émigrants suivirent la rive droite du Gouët dans la direction du sud et prirent la petite vallée du second ruisseau qu’ils rencontrèrent, que Righall avait déjà remontée et qu’il avait nommée la Vallée Double.
    Us arrivèrent auprès d’une humble fontaine dont l’eau claire s’épandait parmi les herbes et les cressons. Comme ils se reposaient, un chasseur survint qui, devant ces inconnus, se fit menaçant.
    —    D’où venez-vous ? que voulez-vous ? demanda-t-il impérieusement.
    —    Nous venons d’outre-mer, répondit Brioc, nous voulons servir et honorer le vrai Dieu.
    Le chasseur n’en demande pas davantage. Il va trouver Righall, son maître, et lui rend compte de sa rencontre. Righall est souffrant et de mauvaise humeur. Il donne l’ordre à quelques-uns de ses hommes d’expulser de la Vallée Double ces étrangers qui se sont établis chez lui sans autorisation. Les hommes partent et voilà que Righall sent augmenter ses douleurs, qui deviennent atroces. Il regrette son mouvement de colère. Il expédie un messager avec l’ordre, non pas d’expulser, mais de traiter avec prévenance les émigrants et de les amener à la Cour du Champ du Rouvre.
    A l’arrivée du messager, Brioc choisit douze de ses moines et se rend avec eux chez le chef du plou.
    Dès que celui-ci l’aperçoit :
    — Mais c’est mon cousin Brioc, s’écrie-t-il, le grand docteur chrétien et renommé chez les Bretons d’outre-mer ! Dieu l’envoie sans doute pour me guérir.
    Les deux cousins s’embrassent. Brioc fait boire à Righall de l’eau fraîche et bénite à son intention. Les douleurs cessent aussitôt et Righall, en reconnaissance, décide d’abandonner son domaine du Rouvre à Brioc et à ses moines. Pour lui, il ira vivre désormais dans la partie de ses terres comprise entre l’Urne et le Gouessant et qui deviendra le plou d’Hélion (aujourd’hui Hillion).
    En possession du beau domaine qu’il doit à la générosité de Righall, Brioc se met au travail avec ses moines. Il défriche la Vallée Double et près d’une autre source encore plus abondante que la première, il construit, de ses mains, un petit oratoire, qui occupait la place où s’élève aujourd’hui la chapelle de Saint-Brieuc, au chevet de laquelle est la fontaine Notre-Dame, bijou architectural, que fit édifier, aux débuts du xV siècle, Marguerite de Clisson. Brioc avait alors bien près de 70 ans. Mais il était ardent et travailleur. Ses moines, sous sa conduite, créèrent sur l’emplacement du Champ du Rouvre un village monastique, dont l’église est devenue par la suite la Cathédrale de Saint-Brieuc.
    Mais, en même temps qu’ils défrichaient le pays, les moines de Brioc l’évangélisèrent. Et Brioc, âgé de 90 ans, non seulement les encourageait, mais leur donnait l’exemple.
    Cependant les environs du Champ du Rouvre étaient encore couverts de forêts dont une « infinité de bestes sauvages étaient les hostes ». Un soir, Brioc revenait de chez Righall. Il était accompagné de quelques-uns de ses religieux qui entouraient son chariot traîné par des bœufs. Tout à coup, au plein cœur des bois, une bande de loups se jeta sur le cortège et le dispersa. Brioc, n’entendant plus les répons des moines aux psaumes qu’il chantait, leva les yeux et aperçut à son tour les fauves aux prunelles brillantes, à la gueule menaçante, prêts à se ruer sur les bœufs de l’attelage et sur leurs conducteurs. L’abbé leva les mains. Les loups s’arrêtèrent et formèrent un cercle en dehors duquel se tenaient les moines. Ils restèrent ainsi jusqu’au matin. A ce moment parut un Breton insulaire, nommé Connan, qui venait, lui aussi, de prendre pied sur le sol armoricain avec les débris d’une armée qu’avaient vaincue les Saxons. Ce Connan et les siens étaient païens. Il s’arrêta tout surpris devant le spectacle étrange qui s’offrait à sa vue : « le vieillard à longue barbe blanche siégeant sur son chariot comme sur un trône, le cercle des fauves prosternés devant lui, mais repoussant les moines qui les entourent ». Comprenant soudain qu’il avait affaire à un prêtre chrétien, il lui dit :
    — Nous ne voulons désormais d’autre Dieu que le tien, baptise nous...
    Brioc alors adressa aux loups des paroles sévères, leur enjoignant de rentrer dans la forêt et de n’en plus sortir. Ils obéirent, après avoir fait à l’abbé une profonde révérence...
    Certain jour de l’an 510, un messager venu de Lis Hélion se présenta devant Brioc pour lui annoncer que Righall était à point de mort et voulait revoir son cousin avant de fermer les yeux.
    Brioc, malgré son âge et sa faiblesse, monte sur son chariot et accompagné de ses moines quitte le Champ du Rouvre. Comme de coutume, du haut de son char, tout en admirant le magnifique paysage de la grande baie, il chante des spaumes auxquels les moines répondent. Tout à coup, voici que des voix merveilleuses se mêlent à celles des moines. La réplique vient du ciel et ce sont les anges qui la donnent.
    Enfin, Brioc arrive chez Righall. Les deux cousins s’embrassent une dernière fois. Righall communie de la main de Brioc et après lui avoir dit, non pas adieu, mais au revoir, s’endort dans le Seigneur.
    Quelques mois plus tard, Brioc rejoignit Righall dans la mort. Dom Lobineau rapporte que la chambre où il expira s’emplit d’une odeur délicieuse et qu’au moment de son trépas l’un de ses disciples le vit en songe, tout rayonnant de lumière, gravir une échelle qui atteignait les portes du ciel.



  • Extrait
    Préface
    Le merveilleux celtique
    Il ne faut point pénétrer dans le jardin merveilleux des contes populaires de notre Bretagne en conservant sur sa tête le chapeau de l’irrespect, en serrant sur soi le manteau noir de l’esprit critique et en traînant les pieds dans les bottines vernies du rationalisme. Chapeau bas, messeigneurs ! ou autant vaut faire demi-tour avant d’avoir franchi l’échalier. Dépouillez-vous donc de votre triste manteau et laissez-le au vestiaire, vous n’en respirerez que plus à l’aise. Et déchaussez-vous afin d’être vous mêmes jusqu’à la terre.
    Le patrimoine de contes et de légendes du peuple breton est parmi les plus riches qui soient, car il n’est guère de peuple sur terre qui ait autant d’imagination et de fantaisie que celui des Celtes. Nos vieux conteurs savaient broder à l’infini sur les thèmes traditionnels conservés dans leur mémoire. Je dois à la vérité de dire que ces thèmes n’étaient guère différents de ceux que l’on retrouve dans les contes populaires des autres régions de notre vieux continent. Il y a d’un bout à l’autre du monde indo-européen un fonds commun de mythes qui remonte à la nuit de la préhistoire.
    II serait vain de rechercher qui a copié qui. Tout provient de la même source commune plusieurs fois millénaire. Chez tous les peuples indo-européens, les mêmes motifs se sont transmis de génération en génération. Si le thème celtique des oreilles de cheval du roi Marc’h est, bien évidemment, identique au thème hellénique des oreilles d’âne du roi Midas et l’histoire de la voile noire de notre Yseult à celle de la voile noire du héros grec Thésée, il serait aussi absurde d’en déduire que les Grecs se sont emparés d’un vieux mythe celtique que d’aller soutenir que les Bretons ont copié un modèle grec. Mais chaque peuple a utilisé à sa manière les schémas originels et en a tiré un ensemble plus ou moins échevelé de contes et de légendes marqués de son génie propre.
    En Irlande, en Écosse, au pays de Galles, au Cornwall et en Armorique, l’imagination débordante des Celtes a fait fleurir une profusion à peu près inégalée de ces contes populaires et de ces légendes auxquels elle a imprimé une originalité et un charme extraordinaires.
    Au Moyen Âge déjà, les récits légendaires composant ce qu’on appelle la « matière » bretonne étaient réputés les plus merveilleux de tous. « Li contes de Bretaigne sont vains et plaisants » écrit un poète du xiiie siècle qui les compare à ceux de Rome, savants et « de sens apparent », et à ceux de France, réalistes. Ils pouvaient être aussi bien de longues sagas, comme les fameuses épopées des chevaliers de la Table ronde ou l’émouvant roman de Tristan et Yseult, le plus beau roman d’amour de tous les temps, que de courts poèmes finement ciselés, les « lais », dont certains ont été fort joliment traduits du breton en français par Marie de France.
    À ceux qui l’ignoreraient, il convient de préciser que cette Bretagne d’où proviennent les plus belles œuvres littéraires du haut Moyen Âge ne se limitait pas à notre seule Armorique, mais se composait de tout l’ensemble extrême-occidental peuplé de Bretons, à savoir le pays de Galles, le Cornwall, le Devon, la Bretagne armoricaine, l’Avranchin, le Choletais. Ces diverses régions, réparties de part et d’autre de la Manche, avaient les mêmes traditions, les mêmes institutions politiques, religieuses et sociales, possédaient une seule et même culture, une seule et même littérature. Ce qui était aux unes était aux autres.
    Néanmoins, des différences locales, aussi bien dans le florilège littéraire que dans la façon de parler la langue ou dans les structures de la société, apparurent peu à peu et allèrent en s’accentuant. Ce qui est transmis par tradition purement orale subit fatalement une évolution divergente. C’est pourquoi il existe de grandes dissemblances, malgré leur commune origine, entre, d’une part, les récits recueillis au xiie siècle au Cornwall et dans le Devon par des adaptateurs français et anglais, d’autre part, ceux qui ont été mis par écrit au pays de Galles du xie au xive siècles et, d’autre part enfin, ceux qui se sont transmis de bouche à oreille jusqu’à nos jours, dans le peuple, en Bretagne armoricaine.
    Car, jusqu’à une époque récente, la littérature de notre Bretagne est restée orale et populaire. Il y avait eu des bardes de cour auprès des rois de Bretagne et des grands seigneurs, jusqu’aux invasions des Vikings (xe siècle). Mais l’occupation normande a détruit nos institutions originales et a été fatale à la culture celtique des hautes classes de la société. Le patrimoine authentiquement breton n’a été conservé que par le peuple.
    De génération en génération, les paysans de chez nous se sont transmis le trésor ancestral de contes, de légendes, de récits mythiques, de traditions, en enjolivant au gré de leur fantaisie, en l’adaptant à leur propre univers, à leur temps, à leur façon de penser, et en modifiant parfois ce qu’ils ne comprenaient plus trop bien.
    Avant l’invasion des campagnes par la télévision, plus destructrice des cultures originales que les Vikings eux-mêmes, les veillées, dans les fermes, se passaient volontiers à écouter les contes narrés avec verve et un rien de malice par un domestique à la langue bien pendue ou par un klasker bara, un vieux mendiant venu demander asile pour la nuit. Le samedi soir, leur semaine de travail achevée, les jeunes gens aimaient se réunir au moulin pour entendre les histoires dont le sac du meunier était plein. Les gars fumaient leur pipe, assis qui sur les sacs de farine, qui sur le cadre des trémies, appelé justement ar gador (la chaise), et le maître des lieux y allait de ses récits, passant des potins de la paroisse dont il était le colporteur patenté aux contes savoureux qu’il avait fignolés dans sa tête pendant les heures d’oisiveté où il n’avait qu’à écouter tourner sa meule. Un autre fin conteur, spirituel, disert, mais ne se privant pas de médire de son prochain et ne perdant aucune occasion de raillerie, était le tailleur, sauf votre respect. Pendant qu’il poussait l’aiguille, assis les jambes croisées sur la paille de la grange, sa langue malicieuse allait bon train et il avait autour de lui un cercle d’admiratrices qui buvaient ses paroles. Les hommes le méprisaient trop pour lui accorder la moindre attention, mais la maîtresse, ses filles, les servantes négligeaient leur travail pour venir écouter son bavardage.
    Le répertoire de contes et de légendes des meuniers, des tailleurs, des mendiants et d’un bon nombre d’autres joyeux compagnons était inépuisable. Beaucoup de leurs récits, la plupart traditionnels mais quelques-uns sortis de l’imagination du conteur lui-même, ont été recueillis. J’en ai lu, « avec un plaisir extrême », une bonne centaine en breton et plus du double en français. Mais je suis bien loin encore de les connaître tous.
    Aux recueils qui ont été publiés (la plupart introuvables aujourd’hui, malheureusement) et dont la lecture m’a ravi, je ne ferai qu’un reproche, c’est de ne jamais donner une vue d’ensemble du patrimoine légendaire breton. Chacun d’eux présente en désordre un certain nombre de contes choisis au petit bonheur qui souvent appartiennent au même type et laissent croire au lecteur qu’il n’existe pas de légendes bretonnes en dehors de ce type. Il arrive aussi quelquefois que les récits publiés n’aient rien de traditionnel et ne puissent, par conséquent, donner une idée juste des contes populaires d’Armorique.
    C’est pourquoi j’ai pensé qu’il serait utile de rassembler dans un même ouvrage des contes et légendes bien typiques, bien traditionnels, relevant des genres les plus divers qui se partagent la faveur de notre peuple. Ainsi le lecteur aura-t-il du légendaire breton un panorama aussi large que possible.
    Je n’ai qu’un regret, c’est d’avoir été obligé de procéder à une sélection draconienne et de rejeter neuf sur dix des délicieuses histoires qui m’ont enchanté. Beaucoup de celles que j’ai laissées de côté sont aussi belles, parfois même plus, que celles que j’ai retenues. Il fallait bien choisir. Mon propos était de retenir les plus caractéristiques et, en même temps, de maintenir un certain équilibre entre les différents genres. Mais il est plus d’un conte ravissant que j’ai eu gros au cœur d’écarter et sans doute faudra-t-il qu’un jour ou l’autre je donne une suite au présent recueil.
    N’allez pas croire, cependant, parce que je vous présente à peu près classés les contes et légendes sortis de l’imagination des Bretons, que j’ai la prétention de faire œuvre de savant folkloriste. Je ne vous livre pas une étude sur la mythologie populaire de l’extrême Occident, avec notes et références. Je vous raconte tout simplement des histoires qui me plaisent parce qu’elles me plaisent et que j’espère que vous y prendrez plaisir aussi. Et je vous les raconte comme il me plaît. S’il m’arrive de broder, d’ajouter des détails qui me sont venus comme ça, Dieu sait pourquoi, ou de glisser dans un récit un épisode que j’ai puisé dans un autre, je ne trahis pas la tradition puisque tous les conteurs ont toujours procédé ainsi. Chacun est libre de raconter à sa manière les histoires qui appartiennent à tous. Ce qui seul importe est d’en respecter fidèlement l’esprit.
    Les contes et légendes du pays breton sont probablement les plus envoûtants, les plus merveilleux de tous parce que notre race reste la dernière dépositaire des plus anciennes traditions et aussi parce que, accrochée à son roc du bout du monde, elle vit, peine et meurt dans une atmosphère doucement voilée, ténue, à la frontière du réel et de l’irréel. S’il est faux de considérer la Bretagne comme la terre du passé, car elle est ardemment tournée vers l’avenir, il n’en est pas moins vrai que le passé y imprègne le présent et le fait flotter dans un halo intemporel. Hier c’est aujourd’hui et demain c’est hier. Les druides donnent la main aux spécialistes de l’électronique et les conducteurs de bulldozers sont les arrière-grands-pères des constructeurs de dolmens. Sa situation géographique a toujours préservé la péninsule armoricaine d’être un de ces lieux de passage d’où les peuples se chassent les uns les autres. Une civilisation nouvelle n’y balaie pas les précédentes mais s’y superpose. Notre peuple est riche de souvenirs millénaires. Nul autre n’est plus porté que lui au rêve, nul autre n’est plus imaginatif. L’univers, pour un Breton, est une forêt enchantée où l’on avance dans la pénombre à la rencontre du merveilleux. Les choses qui nous entourent ne sont pas pour nous des réalités objectives mais des signes, des manifestations de l’invisible.
    Il existe une filiation évidente entre les très anciens mythes celtiques, antérieurs au christianisme mais souvent christianisés par la suite, les légendes relatives à nos vieux saints hauts en couleur, plus ou moins héritiers des héros mythiques et des druides, les histoires de fées et de korrigans à travers lesquelles survit le monde surnaturel du paganisme, les récits de quêtes, d’exploits et d’aventures qui témoignent du même goût du merveilleux et tous les contes par lesquels les domestiques de ferme et les marins pêcheurs transcendaient leur condition, prenaient leur revanche contre la société en se voyant épouser des filles de roi ou tout au moins infliger de bonnes leçons à des châtelains pleins de morgue.
    Maintenant, imaginez-vous que vous êtes assis avec les gens de votre entourage, après souper, devant la grande cheminée de la ferme où pétille un feu d’ajonc. Le grand-père s’est installé frileusement dans l’âtre même, sur le petit banc à pieds inégaux. Les femmes filent la laine et le grand valet a entrepris de sculpter sa cuiller personnelle, en bois de buis, à manche pliant. Vous avez allumé votre pipe avec un tison, tiré quelques bouffées. Moi, je suis le klasker bara en haillons qui passait par là. J’ai fait à votre table une bonne ventrée de lard, de pain beurré et de bouillie d’avoine et vous venez de me prier poliment de m’asseoir à la place d’honneur, en face du grand-père. Alors je me suis raclé la gorge deux ou trois fois. Faites silence et pour bien me lire fermez à demi les paupières et ouvrez toutes grandes les oreilles. Vous voyez bien que j’ai quelque chose à vous raconter et que je suis prêt à commencer, dès que vous aurez tourné la page.



  • Extrait
    Le cadre des contes
    Comme dans « Le magicien et son valet » de nombreuses aventures rapportées dans cet ouvrage se déroulent « quand les poules avaient des dents ».
    En ces temps anciens, avant « la grande révolution », comme il est dit dans « Le Diable Ménétrier », le petit peuple des paysans, des artisans, des marins côtoyait une noblesse locale dont l’opulence n’est pour certains de ses membres qu’un lointain souvenir.
    Même s’il est parfois fait allusion au Moyen Âge par exemple dans « Katel-Kollet », car « ceci se passait avant qu’Arthur de Bretagne eût été meurtri par Jean sans cœur et sans terre », l’univers qui nous est dépeint dans ces récits ressemble fort à celui du monde rural du xixe siècle, celui d’avant la grande mutation économique qui allait précipiter sur les routes des millions de ruraux attirés par les lumières de la ville et d’une vie moins rude.
    S’il est fait référence au passé, « lorsque les arrière-grands-pères de nos arrière-grands-pères n’étaient pas encore nés », ainsi que cela est spécifié dans « Le Diable architecte », c’est parce que ces histoires sont bien particulières.
    Leur but n’est pas plus encore de distraire l’auditoire mais de lui faire passer un message dont le sens ne peut lui échapper et qui consiste à l’édifier sur les dangers qu’il encourt en cas de transgression d’interdits, notamment ceux d’ordre religieux : non-respect du repos dominical, désobéissance aux commandements divins qui proscrivent le blasphème, la paresse, la luxure, l’avarice…
    De tels préceptes ont d’autant plus de poids s’ils se situent dans un cadre temporel très large, car la durée leur confère un surcroît de légitimité qui leur fait acquérir une dimension quasi éternelle.
    Ce faisant, c’est aussi l’occasion d’exposer les punitions qui guettent les contrevenants à la morale.
    C’est également pour nourrir cette perspective liant intimement l’ordre social et l’ordre naturel des choses – auquel il convient donc de se plier – il est fréquemment fait allusion à des thématiques qui expliquent l’origine d’éléments constituant notre environnement. Ces composants sont aussi bien des êtres, des espèces végétales ou animales, des phénomènes géologiques ou météorologiques que des monuments issus du labeur des humains ou de celui d’êtres « surnaturels » et/ou divins, et ils seront classés en deux catégories : les œuvres de Dieu et celles du Diable.
    En définitive, ces histoires proposent à l’auditeur de partir à la découverte du monde qui l’entoure tout en lui fournissant des réponses quant aux questions qui pourraient surgir dans son esprit, chemin faisant.
    Et comme il est dit dans « Le Loup gris » (cette histoire figure dans le tome I, Contes merveilleux), « respectons toujours les anciens et les anciennes choses ».
    Ainsi qu’il est fréquent dans les contes traditionnels, c’est donc une Bretagne rêvée, voire parfois idéalisée, qui nous est présentée.
    Même si eux aussi conservent cet aspect quelque peu hors du temps, les récits qui mettent en scène le Diable s’ancrent néanmoins bien plus que les autres dans le présent, du fait justement de leur fonction d’édification et de moralisation.
    Pour cela, les scènes de la vie quotidienne sont indispensables. Ainsi, nous voyons comment de jeunes paysannes peuvent être tentées par le chic vestimentaire citadin aux fêtes paroissiales ou lors de réjouissances familiales, tels les mariages ou les baptêmes. Nous mesurons les aux difficultés que rencontrent les artisans dans la réalisation de leur besogne, qu’il s’agisse d’ériger des monuments, de façonner des statues ou même de tailler et de coudre des étoffes.
    Nous sommes témoins de la peine qu’ont les laboureurs à ensemencer la terre et à nourrir leur bétail et nous pouvons aisément nous rendre compte du mal qu’ont les pêcheurs à remplir leurs filets et des périls qu’encourent les marins à bord de leurs bateaux soumis aux caprices des vents.
    Ce qui se passe dans les lieux de réjouissance – que d’aucuns estiment être de perdition –, comme les cafés et les bals, ne nous est pas caché et, nous aussi, nous pouvons trembler dans l’attente de la donne de la bonne carte et observer les contorsions des danseurs et celles moins gracieuses de ceux qui ont trop séjourné dans « les vignes du Seigneur ».
    Si ces récits nous montrent les moments de bonheur que peut avoir le « petit peuple » des fermes et des villages, ils ne nous font pas non plus mystère qu’il « tirait le Diable par la queue », n’ayant « ni sou ni maille ».
    Cette misère est, de fait, le terreau qui nourrit les contes diaboliques puisque la pauvreté est une cause majeure qui pousse les désespérés à s’en remettre au Malin pour améliorer leur situation.
    Cette référence constante au présent, donc au réel, transparaît bien sûr dans le cadre dans lequel se déroulent ces histoires.
    Contrairement aux contes merveilleux, dans lesquels on voit très souvent les principaux protagonistes aller par monts et par vaux dans des pays lointains, inaccessibles pour le commun des mortels, les contes du Diable se passent généralement au village ou dans la région. Lorsqu’il est fait état de personnes qui s’en vont chercher fortune au loin, cela est dans l’ordre naturel des choses puisqu’il s’agit généralement de marins comme le jeune Mateur ou le capitaine Pierre. Et s’ils font connaissance avec le Diable durant leur périple, il n’est pas question de pays de cocagne et d’incroyables odyssées mais seulement de banales histoires de marins, qui, par ailleurs, accostent dans des ports connus de tous, comme Le Havre ou Saint-Malo.
    Lorsque la contrée vers laquelle se dirige le héros, comme Jean l’Or, n’est pas mentionnée, ni même décrite, il suffit simplement de savoir qu’elle se situe « de l’autre côté du pays du bon Dieu, dans le domaine du Diable », pas bien loin, à quelques lieues seulement aux confins de la basse Bretagne. Une terre qui est peu différente de la sienne car couverte de « pierres aussi dures et d’aussi peu de valeur que celles qui faisaient le fond de son champ ».
    En fait, la contrée inconnue, ce lieu de tous les périls, commence aux limites de la région, voire du village, en tout cas du diocèse, c’est-à-dire pas bien loin. Rien donc d’exotique dans tout cela.
    Il en va de même lorsque les protagonistes de nos histoires sont conduits vers de mystérieux châteaux. Rien de somptueux ni de réjouissant dans ces demeures. C’est d’ailleurs le contraire car ces vieux murs sont généralement habités par des démons, des revenants ou des diables. Manifestement, les fastes d’antan s’en sont allés depuis des lustres, si tant est que ces palais aient été un jour de cristal, comme c’est le cas dans les contes merveilleux.
    À l’évidence, il ne s’agit pas ici de susciter le rêve, de permettre à l’esprit de folâtrer.
    C’est même l’inverse qui est recherché, puisqu’on ne nous présente aucun lien qui sorte du connu, du quotidien, est ce lieu de toutes les peurs : l’enfer.
    S’il héberge les âmes des pécheurs, l’enfer n’est pas seulement un endroit accessible après la mort. Le monde infernal où vont infailliblement les pécheurs est tout simplement à notre porte, à portée de pas même, sur notre vieille terre, comme nous le rappelle notre géographie. Celle-ci est suffisamment instructive, comme en témoignent les multiples grottes et ponts du Diable, par exemple ceux de la forêt du Huelgoat ou de l’Aber-Wrac’h. De même suffit-il d’errer au pied des monts d’Arrée dans les tourbières du Yeun Elez pour déboucher à l’une des portes de l’enfer, le Youdig.



  • Extrait
    Au château de Quimper, en grand deuil, en grande tristesse, vivait Gradlon, roi de Cornouaille. Tout le long du jour, au fond de sa chambre, loin de la lumière, il demeurait sur son lit, ne parlant que pour quérir à boire des serviteurs ; et, s’il ne buvait point, à l’ordinaire il dormait.
    Ses meilleurs hommes en étaient marris ; ils souffraient et murmuraient, et parfois doucement le prenaient à partie :
    — Seigneur, douleur et honte vous nous donnez. Nul ne vous voit plus partant, en belle cavalcade, pour la guerre ou la chasse. Or qui, mieux que vous, sait tirer de l’arc ou manœuvrer l’épée ? Qui sait mieux servir le sanglier ou lever la trace du cerf ? Las ! les gens de Léon qui nous sont sujets disent tout bas que le glaive de Cornouaille est en main débile ; et ceux de Vennes1 qui nous sont rivaux le disent hautement. Et vous saurez aussi, seigneur, qu’au pays des Gallois on prétend ceci : le moment serait bon pour prendre la belle ville de Quimper. À ces propos le cœur nous bat de colère, le sang nous monte au visage. Seigneur, n’êtes-vous pas d’avis que soient châtiés les mauvais parleurs ?
    Mais Gradlon, sans répondre un mot, hélait l’échanson, lui tendait son gobelet d’or.
    — Seigneur, poursuivaient les comtes s’échauffant, s’il ne vous convient de batailler et de conduire votre chasse, mandez à l’un de nous, par faveur, d’être en votre place ; qu’il soit votre homme et notre chef et, comme à vous, chacun lui sera fidèle. Mais rien ne vaut de laisser au fourreau l’épée, et le coursier au pâturage. Épée rouille, cheval engraisse : plus ne sont bons à la guerre.
    — Mes fils, disait alors Gradlon, de me laisser en paix je vous prie ; combats ni chasses ne m’agréent à cette heure. Et si l’un de vous se veut mettre en ma place, qu’il le tente ; alors il connaîtra si la Cornouaille est en main débile.
    Et, s’ils insistaient, il les menaçait de mort ; car il était, dans l’ivresse, colère et d’humeur noire.
    Défaits en cela, les comtes firent venir d’Aquitaine des jongleurs habiles à réciter lais et chansons, des bateleurs, danseurs de corde, mimes, grimaciers et montreurs d’animaux.
    — Sire, dirent-ils, nous vous tirerons de votre chagrin ; voyez ces jeux et divertissements, écoutez ces beaux poèmes, ils dispersent l’ennui comme le soleil les nuages.
    Et jongleurs, bateleurs, mimes et grimaciers s’efforçaient de leur mieux, et nul ne les pouvait écouter sans être ému de leurs douces chansons, ni les regarder sans rire à plein gosier de leurs bons tours.
    Gradlon seul se détournait d’eux et, au lieu d’argent, de chevaux de main, de beaux orfrois2 qu’ils recevaient ailleurs, il les renvoyait durement, honnis, bâtonnés, heureux d’éviter la hart3 qu’il leur promettait pour présent de bon accueil.
    Si le roi de Cornouaille ainsi repoussait amis et plaisirs, c’était pour la douleur dont son âme et son corps souffraient sans repos. Certains jours, les murs du palais tremblaient aux hurlements de sa voix, pareils à ceux que les bêtes sauvages en amour font entendre dans les forêts ; il frappait de la tête et du poing les cloisons, brisait les meubles autour de lui, jetait dans le silence de la nuit d’horribles clameurs. Tous alors fuyaient sa folie et se cachaient par grande crainte.
    Et les choses allaient de la sorte depuis qu’était morte la reine Malgven.
    En ces moments, il n’était qu’un homme capable d’apaiser le roi Gradlon, de calmer sa terrible furie. C’était un barde aux cheveux blancs, à la barbe blanche, vénéré pour sa science et la majesté de ses chants ; il harpait de telle manière, il chantait avec de tels accents qu’on ne pouvait l’ouïr jamais sans ressentir un émoi profond, sans pleurer doucement s’il le voulait en ses mélodies, sans éprouver grand courage et réconfort s’il narrait hauts faits et prouesses. Gradlon le tenait en amitié, souvent l’envoyait quérir, l’implorait pour qu’il dît le lai de ses amours.
    Or ce lai était tel que voici, et le vieux barde le récitait d’une puissante voix ; cependant ses doigts glissaient sur la harpe à deux cordes, l’une grave, l’autre mordante, sur la harpe de bois sombre aux lames d’or :
    « Le roi Gradlon s’apprête à guerroyer, — loin dans le Nord ; tel est son dur métier. — Là sont cités, châteaux, moutiers4 et bourgs, — bien défendus de remparts et de tours. — Là sont aussi greniers et beaux trésors. — Gloire et butin veulent dangers et mort.
    « Dur est le vent, large l’Océan vert, — long le chemin jusqu’aux pays d’hiver. — Partout écueils, naufrages et tempêtes. — Au marinier tout est disette et peine. — Combien partis n’ont pas revu leur terre, — sont endormis au tombeau de la mer.
    « Gradlon le roi a requis tous ses gens — de l’assister par bataille et argent, — gréé sa nef et sa voile éployé, – pris son bon glaive et son haubert5 maillé ; — quitté le port aux beaux jours francs d’orage. — Cent beaux vaisseaux voguent dans son sillage. »
    Ainsi déclamait le vieux barde, et Gradlon revoyait le ciel gris du Nord, les matins sans rire ni soleil ; il se souvenait des journées de mer rudes et joyeuses, et de l’ennui qui vient par les temps froids et calmes, quand la voile tombe, quand le marin en grand déconfort grelotte au fond de la nef.
    Le chanteur disait ces soucis et ces luttes ; et il rappelait les rivages fugitifs, les cités lointaines dans la brume apparues, aussitôt effacées.
    « Aux bords d’un fiord il est un burg6 très vieux, — clos de remparts, plein de donjons fameux. — Sur le rocher sa muraille est assise ; — la mer violente à sa grève se brise. — En ses logis sont biens de toutes sortes ; — deux mille preux en défendent les portes.
    « Là vint Gradlon contre vents et orages. — Cent beaux vaisseaux voguent dans son sillage. — Il vit la grève et le burg bien enclos, — et le rocher où se brisent les flots. — Lors, souriant d’aise et de bon espoir : —“Amis, dit-il, nous le prendrons ce soir.”
    « Point ne le prit par ruse ni par force. — Hauts sont les murs et solides les portes. — Deux mois durant il le presse et l’assiège. — Entour les monts ont leur habit de neige. — Quand vint l’hiver murmuraient les barons — “Quelle folie ! Las ! Nous tous y mourrons.” »
    Mais Gradlon n’écoutait plus ; les yeux fermés, il revoyait le burg inaccessible planté dans la roche, au pied des monts neigeux, et sur la grève, serrées, blanches et frêles, les tentes cornouaillaises. Et il entendait la voix de ses hommes :
    — Gradlon, démence n’est pas vertu. Combien de tombes déjà sur cette grève ! Voici la mauvaise saison. Ne t’obstine point. De froid et d’ennui veux-tu nous faire périr ? Retournons en Cornouaille ; l’hiver est doux, le vin nouveau emplit les celliers, et nos épouses tristement regardent si la mer ne rendra point bientôt nos voiles blanches.
    Mais il les gourmandait, les appelant couards et parjures. Alors, dès que le vent souffla vers le sud, ils poussèrent à l’eau les navires :
    — Embarque, roi Gradlon, la brise nous sert.
    — Je ne partirai point que je n’aie pris le burg, tué son prince, conquis son trésor.
    — Le prendras-tu seul, roi Gradlon ?
    — Seul je le prendrai, si seul je reste.
    — Que Dieu et les saints te gardent !
    Ils rirent hautement, sautèrent à bord ; et bientôt ils s’éloignèrent grâce au vent prompt. Et Gradlon, sur le sable laissé, sans un compagnon, écoutait parler son cœur disant : « Demeure ; mille épées ne font pas un bras, mille poltrons ne font pas un vaillant. »



  • Extrait
    Allez savoir pourquoi, Tomé nous a toujours fascinés. C’est vers l’île, du haut de la falaise, que se tournaient invariablement nos regards pour un instant de réflexion avant le choix d’un autre terme, la reconstruction d’une phrase calligraphiée à l’encre bleue. Une belle écriture ronde, droite et large.
    À 15 ou 16 ans, en dépit des efforts, les mots pour le dire n’arrivent pas aisément. C’est toujours lui, Édouard, qui mettait un terme à l’exercice en reprenant son stylo.
    Ensuite je bénéficiais du concours patient et utile du maître pour traduire Virgile ou Cicéron. Enfin venait la pause. On s’accordait le temps de philosopher sur tout et sur rien.
    Le lendemain ou le surlendemain, le texte manuscrit se trouvait dans les mains d’un linotypiste pour une nouvelle suite à « Picou », dans les pages de l’« Écho de Lannion ».
    C’est le dimanche que la chorale prenait des allures de cercle littéraire pour se livrer à une critique en règle et sans concession. Pourtant la conclusion était toujours la même : « Édouard, cette semaine tu as été bon. Si, si ». Il protestait un peu, pour la forme et promettait d’être meilleur la prochaine fois.
    Pour rien au monde, nous n’aurions manqué ce rendez- vous hebdomadaire décidé, à tour de rôle et dans un louable souci de maintien et d’équilibre de la concurrence commerciale, dans l’un des trois bistrots du bourg. Chez Augustine, Amédée ou les filles Gouriou.
    C’était un grand moment d’amitié. Il se situait juste après l’« lte missa est » poussé comme un cri de soulagement. Il faut dire que, chaque dimanche, la chorale faisait fort, dans tous les sens du terme. Il est vrai qu elle était régulièrement invitée à « mettre le paquet » par Alex, son chef.
    Édouard, Iffig, Francis, Bernard et les autres avaient décidé une fois pour toutes que ce titre lui revenait de droit, compte tenu de la puissance de sa voix et de sa forte corpulence. Laquelle lui avait aussi valu le surnom de « Monseigneur ».
    Et comme en Trégor on n’a besoin de personne pour se donner des fleurs, nous jugions, nous aussi, que nous avions été excellents. Au point de nous accorder parfois un second muscadet. En particulier le 19 mai, jour où il fallait honorer le saint local. Et que d’une quinzaine de poitrines jaillissaient « des couplets d’une haute valeur littéraire » (chapitre « On n’est plus des bleus ») : « Nann, n’eus ket e Breizh, nann, n eus ket unan, nann, n’eus ket ur sant, evel sant Erwan ». En résumé : saint Yves est inégalable.
    C’est vrai, ça, n’en déplaise aux gars d’une paroisse voisine (Plougrescant) qui lui préféraient saint Gonéry et le chantaient avec une égale conviction : nul ne peut contester que saint Yves est bien le meilleur en Bretagne. D’ailleurs, une dizaine d’années durant, il fut à la tête de la paroisse de Louannec. Même le dernier laïcard de la commune n’aurait pas accepté que cela fût contesté. Tout en affirmant son attachement à Ernest Renan et son œuvre. Renan dont la maison de vacances et du même coup celle des Psichari (prononciation locale : les « Zigari ») se trouvait justement à une portée de fronde de la maison de Truzugal, dans le bas du bourg, où le père de Picou avait passé son enfance.
    Un beau jour d’été, Édouard décida que pareils efforts méritaient récompense. « Les 4 barbus » étaient alors au sommet de leur gloire. L’un d’entre eux, Georges Thibaut avait des attaches dans le village. Voilà pourquoi, un après- midi, avant leur passage au casino de Perros, nous eûmes droit dàhs la salle d’Augustine, à « La pince à linge », « Monsieur Béranger », « A l’enseigne de la fille sans cœur », « La cane de Jeanne » et quelques autres tubes du célèbre quatuor. Et par la même occasion, il faut le dire, à une leçon de chant. La première.
    Quelques années plus tard, Édouard devait me réserver une surprise qui marque l’existence d’un jeune. « Il y a un chanteur breton qui va faire parler de lui ». Ce soir-là, dans un cabaret au fond du port de Ploumanac’h, Émile Le Scanff chanta pour quatre ou cinq auditeurs qui avaient eu la bonne idée de se déplacer. Glenmor, c’était son nom de scène, avec sa puissante voix de barde et son opulente crinière, nous fascina. Nous passâmes ensuite une partie de la nuit à refaire ensemble la Bretagne.
    Certaines soirées, elles, beaucoup moins attrayantes et aussi interminables, se passèrent dans des salles bretonnes où le maître jugeait bon d’entraîner l’élève. Et au cours desquelles des futurs « décideurs » bretons jetaient les bases de la JEB (Jeunesse étudiante bretonne), ou définissaient la stratégie à adopter par le CELIB (Comité d’étude et de liaison des intérêts bretons) ou le MOB (Mouvement pour l’organisation de la Bretagne).



  • Extrait
    A) L’arrivée de la Wehrmacht en Bretagne et les débuts de l’occupation allemande
    L’occupation de la Bretagne par la Wehrmacht s’effectue rapidement. Le 18 juin 1940 au matin, les premiers détachements de Panzer entrèrent dans Rennes2. À partir de la capitale bretonne, les forces germaniques se scindèrent en plusieurs colonnes. L’une, empruntant la RN12, parvint à Saint-Brieuc dans la journée, en fin d’après-midi, peu de temps après le dernier flot de réfugiés. Les nombreux témoins garnissant les trottoirs de la rue de Gouédic purent assister à une scène surréaliste : l’unité d’éclaireurs constituée d’éléments motorisés et d’autos mitrailleuses garnis de jeunes hommes en uniforme noir dépassa les véhicules de la 13e demi-brigade de la Légion étrangère et du 5e Chasseurs alpins revenus de Norvège et qui étaient garés à droite de la rue. Depuis Plancoët, ils avaient gagné Saint-Brieuc et attendaient le retour des officiers supérieurs en mission. Cependant, aucun coup de feu ne fut tiré, la « Cité Gentille » ayant été déclarée « ville ouverte ». Obéissant aux ordres de leurs jeunes officiers, les militaires français, fort bien équipés, démarrèrent sur les chapeaux de roue pour essayer de dépasser les Allemands afin de rejoindre Brest d’où ils étaient partis pour Narvik quelques semaines plus tôt, soit à la mi-avril. Ils y parviendront et pourront embarquer à bord du Meknès grâce notamment à quelques combats héroïques d’arrière-garde qui se produisirent dans la matinée du 19 et en début d’après-midi, tel celui que livra le lieutenant de vaisseau Moreau avec ses marins.
    Le 17 juin, en effet, des officiers de la 13e demi-brigade de la Légion, stationnés alors au château de l’Argentaye en Saint-Lormel, avaient reçu l’ordre du colonel Magrin-Verneret3 de rejoindre Plancoët à minuit, d’où ils devraient se diriger sur Rennes dans le but d’y effectuer une reconnaissance.
    La mission des treize officiers s’effectua à bord de taxis réquisitionnés. À Rennes, le 18 juin, ils rencontrèrent le général Guitry qui leur indiqua qu’ils devraient prendre position à Saint-Aubin-du-Cormier afin d’aider l’infanterie de la 10e armée à stopper l’avance allemande selon la stratégie du « réduit breton ».
    Ces officiers, tous issus d’une unité d’élite qui venait de s’illustrer au cours de combats en Norvège, eurent tôt fait de juger l’inanité de telles tentatives de résistance face à la poussée des blindés ennemis. Désespérant de ne pouvoir disposer sur place des deux bataillons de la 13e DBLE toujours stationnés à Plancoët, le colonel Magrin-Verneret donna l’ordre de repli, les officiers devant rejoindre leurs troupes. Pour cela, il leur fallut traverser la RN12 empruntée par l’avant-garde des Panzer avant de parvenir à Plancoët. Dans le premier taxi, avaient pris place le capitaine Koenig4 en compagnie des capitaines Dimitri Amilakvari5 et Knorre et du lieutenant Laborde. Dans le second, se trouvaient le lieutenant Jacques Beaudenom de Lamaze6, le colonel Magrin-Verneret et le lieutenant Paul Arnault7. Parvenus à Plancoët, ils apprirent par le chef de gare que les soldats avaient embarqué le 18 juin au matin en direction de Dinan puis qu’ils étaient repassés en gare, se dirigeant cette fois vers Brest dans l’espoir de battre les Allemands de vitesse. Le colonel se montrait particulièrement soucieux du sort des quelque deux cents Allemands d’origine qu’il avait sous ses ordres dans la Légion. Il n’était donc plus question pour les officiers de tenter de les rattraper. Le salut viendrait désormais de la mer qu’on pouvait encore atteindre par le nord. C’est ainsi que le groupe gagna Le Guildo où M. Digonet, maire, leur indiqua un marin-pêcheur susceptible de les transférer dans l’îlot des Ebihens. Là, ils bénéficièrent de l’aide du docteur Roger Causeret et de son épouse qui les accueillirent chaleureusement et, connaissant parfaitement la côte, les aidèrent à découvrir un moyen de passage pour Jersey alors que les Allemands se trouvaient déjà à Saint-Jacut. La traversée se fit au crépuscule du 19 juin, moyennant finance, à bord d’une vedette du Service hydrographique de la Marine ayant Le Havre comme port d’attache, mouillée aux Perrons, à la pointe de Saint-Briac. Nos navigateurs d’occasion touchèrent Jersey sans encombre malgré une mer forte, le 20 juin vers 15 heures. Le soir même, les autorités jersiaises évacuèrent l’île à bord d’un dernier cargo de réfugiés. Le colonel Magrin-Verneret et ses hommes furent autorisés à prendre place à bord et le bateau arriva à Southampton le 21 au matin. Au moment où les officiers français franchissaient les grilles enserrant la gare maritime, quelle ne fut pas leur stupéfaction de rencontrer un légionnaire qui leur apprit que la 13e demi-brigade se trouvait là devant les wagons avec, à sa tête, le commandant Cazaud.



  • Marées d'équinoxes

    Louis Pouliquen

    Extrait
    Le restaurant blanc
    C’est dans ce restaurant blanc, le long de l’autoroute, à l’entrée de Rennes quand on vient de Paris, c’est là que Line me fit part de sa décision. Je sus d’emblée qu’elle serait irrévocable. Jamais Line n’en démordrait.
    Nous étions seuls. La lumière de midi sur les murs blancs, sur les nappes blanches, éblouissait.
    Nous avions quitté Paris trois heures plus tôt. Trois heures de route monotone, chacun emmuré dans son silence avec, en tête, une même idée fixe.
    Line mettait toute son énergie à masquer la fatigue qui endolorissait son corps amaigri. Elle avait traversé la salle sans rien laisser paraître, se redressant et accélérant le pas comme si de rien n’était, puis elle s’était assise à cette table où nous avions coutume de prendre place à chacun de nos voyages en Bretagne.
    Elle a vite consulté le menu que la serveuse, habituée à la clientèle pressée du restaurant, nous avait tendu à peine assis.
    Le voyage, une nuit sans sommeil, avait singulièrement creusé son visage déjà bien marqué par la maladie. Deux grands cernes donnaient à son regard quelque chose d’inquiétant. Ils s’élargissaient, empiétaient sur la pâleur livide des joues. Une rosée perlait sur le haut du front, au ras de la perruque, sur la lèvre supérieure. Line était épuisée, au bord de l’évanouissement.
    Quand la serveuse s’est éclipsée, Line a levé les yeux de son menu. Elle m’a longtemps fixé avec une intensité extrême, une supplique à laquelle il me serait interdit de résister. Dans l’éclat de ses prunelles, j’ai lu une imploration, une prière :
    « Laissez-moi tous mourir. Jacques, laisse-moi. Je n’en peux plus, tu sais…
    — Line…
    — Je t’en supplie. Laisse-moi, Jacques. »
    La serveuse est revenue. Elle nous a demandé notre choix. C’est Line qui a donné la commande : deux soles et une bouteille de Tokay, avec un naturel déroutant. Puis elle s’est levée pour se rendre aux toilettes. Elle a dû traverser la salle. Elle s’est faufilée entre les tables, les épaules rentrées, la démarche hésitante mais soulagée, comme libérée. Et moi, seul à ma table, dans la salle vide, inondée de lumière, écrasé par les mots de Line.
    C’est la fin, toute proche. Nous marchons vers elle. Personne ne fera changer d’avis à Line. Ni moi ni un autre. Je la connais trop bien. Elle a décidé ! Je n’y pourrai rien.
    De grands carrés de soleil se découpent sur les murs et s’étalent sur le plancher. La réverbération me brouille les yeux. J’aimerais pleurer. Je ne le peux. Abasourdi, groggy, sur moi une horde de chevaux noirs déboulent de l’horizon dans un roulement assourdissant. Ils foncent, galopent. Ils sont sur moi et me piétinent sous leurs sabots.
    Ils impriment pour toujours dans mon corps ces derniers mots de Line :
    « Je t’en supplie, laissez-moi mourir. Je n’en peux plus ! »
    Pour toujours, je sentirai au tréfonds de moi les meurtrissures de leur passage.
    C’est ainsi que j’ai su que j’avais perdu. Depuis hier où elle a opposé un non formel au chirurgien, à René Valmaure notre ami, je n’ai cessé d’espérer. Tout au long du voyage, jusqu’à cette seconde où elle a parlé, j’ai cru à la possibilité d’un revirement. Au fil des kilomètres, le morne ronronnement du moteur me ramenait à la confiance. J’étais persuadé de la force de mes arguments, de la puissance de mes convictions pour la faire revenir sur son refus d’hier.
    J’ai perdu. Je suis vaincu mais malgré le tourbillon infernal des cavales noires, malgré leurs hennissements cyniques, malgré la nuit dans laquelle je me débats, tout s’explique tout à coup, tout s’éclaircit, tout devient lumineux.
    Notre départ précipité de Paris, au petit matin, notre départ en cachette, pourrait-on dire, est une fuite. C’est une fuite de Line vers notre maison de Bretagne qu’on appelle le Presbytère, vers sa maison, pour y trouver refuge, s’y cacher et mourir.
    Dans la salle vide de ce restaurant blanc, en attendant le retour de Line, comment pourrais-je ne pas me souvenir de ce qu’elle m’avait dit, heureuse et radieuse, éclatante de joie et de beauté, quand les dernières pierres du Presbytère avaient été posées ? Elle m’avait sauté au cou.
    « C’est ici que j’aimerais mourir. »



  • Le sonneur des halles

    Daniel Cario

    Extrait
    En cette fin d’hiver 1876, les eaux de l’Ellé étaient grosses et se bousculaient inlassablement dans le dédale des rochers qui l’encombraient. Le bouillonnement sourd et régulier parvenait jusqu’au champ d’Iffig Lharidon. L’homme pesait de tout son poids sur les mancherons de la charrue. Dans l’air froid, le cheval fumait de sueur. Ses jarrets musculeux poussaient en cadence sur le sol jonché de fumier, déhanchant sa croupe luisante qui se contractait d’un bord puis de l’autre, sous le balancement de la queue nattée. Mieux aiguisé par le frottement que par une meule, le soc fendait la terre et la renversait en un contrefort parfaitement droit. Dans le sillon frais, une grive voletait, chapardant les tronçons de vers tranchés par la lame. L’oiseau semblait n’avoir aucune crainte ni de l’homme ni du cheval. Iffig clappa deux coups secs de la langue contre ses dents du haut.
    « Alors, ma belle, on se régale ? Si tu ne fais pas plus attention, tu vas finir par te faire couper le bout du bec… »
    Curieusement, la grive se figea et le regarda de ses petits yeux ronds, en hochant comiquement la tête sur le côté, comme si elle comprenait. Depuis deux ans maintenant, c’était la même ; Iffig la reconnaissait à coup sûr dans toutes les volées qui venaient s’abattre sur les champs en labour : son aile gauche avait été cassée et pendait un peu sur le côté ; sans doute un gamin avec son lance-pierres. Quand il prenait son envol, l’oiseau déviait toujours et tardait à trouver le rythme. Ses congénères voletaient à distance, semblant lui accorder le privilège de picorer la première les lombrics mutilés qui se tortillaient dans la terre fraîche.
    Arrivé au bout du sillon, Lharidon poussa un « Ho ! » sonore et amical. Farser s’arrêta docilement et secoua les naseaux en renâclant, attendant que son compagnon ait relevé le soc de la charrue. Le paysan s’essuya le front de son grand mouchoir à carreaux, du côté où il ne s’était pas mouché. Là-bas, tout en haut, une cloche sonna. Il jeta un œil vers la colline. À travers les arbres enracinés dans les fentes des rochers, on pouvait distinguer le toit de l’oratoire Saint-Michel, accroché au-dessus du vide. Celui qui tirait la corde du campanile carré, planté sur le haut du plateau, était un bon ; il avait ce coup de poignet qui savait casser le balancement pour faire cogner le battant des deux côtés. À leur tour, les non-initiés s’y essayaient ; suant et ahanant, ils branlaient la lourde masse d’airain à s’en décoller les pieds du sol, mais ils n’en tiraient qu’un seul coup. Alors, le maître leur remontrait, d’une seule main, avec une facilité déconcertante et un sourire malin au coin des lèvres. Le carillon régulier coulait dans la vallée, s’égrenait de l’à-pic dans une excavation duquel était nichée la chapelle Sainte-Barbe.
    L’attelage fit demi-tour et la lame replongea dans le sol plus facilement qu’un couteau dans une motte de beurre. Un nouveau vallonnement de terre noire versa sur le flanc découpé, aussi régulier que le précédent. Encore une bonne douzaine d’aller et retour et ce serait fini pour ce champ. Décidément, ces nouvelles charrues Dombasle, c’était autre chose que les anciens araires en bois où il fallait se défoncer les reins pour tracer une misérable rigole. À ce train-là, il finirait avant la nuit et il aurait le temps de rentrer les vaches pour les traire, de donner à manger aux poules et à Napoléon, le cochon. Habituellement, la tâche en incombait à Francine, mais ces derniers temps elle ne pouvait plus s’en charger. Non pas qu’elle soit fainéante, mais…
    Iffig entendit alors qu’on le hélait, du haut du chemin, et il sut tout de suite pourquoi on venait le chercher. Il fallait rentrer, et vite. Dans la voix qui se rapprochait, il reconnut celle de ce grand escogriffe de Bernez, l’aîné des Coutillon, la ferme voisine. Quand le jeune garçon sauta le talus pour gagner du temps, Iffig avait déjà dételé la charrue et tirait son cheval vers la sortie.
    « Il faut te presser, Iffig ! à ce qu’on m’a dit, ça devrait pas tarder !
    — On y va, on y va. Est-ce qu’au moins on a envoyé prévenir la mère Ficelle ?
    — J’y suis allé avant de venir, et, à cette heure, elle doit pas être loin d’arriver. »
    La mère Ficelle était l’accoucheuse attitrée des hameaux nichés le long de la rivière. Pour ceux d’en haut officiait une autre matrone. Celle du bas devait son surnom au bout de ficelle qui remplaçait toujours le ruban de son tablier et serrait en même temps la taille de sa blouse. Cela tenait mieux, disait-elle, et on n’avait pas besoin de renouer à tout bout de champ. Lharidon atteignait les trente ans et allait connaître sa première paternité. Quand il confia les rênes de Farser à Bernez, il en était plus angoissé que fier. Il faut dire que l’animal portait bien son nom de farceur : placide le plus souvent, il se permettait quelque blague quand l’occasion se présentait.
    « Tu le ramènes et tu fais bien attention ! » recommanda-t-il au jeune garçon qui avait bientôt treize ans, mais pas la vivacité que l’on peut espérer à cet âge-là, loin s’en faut.
    Déjà, Iffig était parti, sans prendre le temps de choquer ses sabots comme on le fait d’habitude pour les débarrasser de la gangue collée aux semelles. Il longea la rivière, blanche d’écume et si odorante des menthes sauvages qui se baignaient dans le flot tourmenté. Il fallait remonter jusqu’au moulin et emprunter par-derrière un raidillon de chemin juste assez large pour la charrette. Son pied se tordit dans une des ornières boueuses. Il jura et claudiqua pendant quelques mètres, en jetant un œil vers la chapelle pour s’excuser aussitôt : ce n’était pas le moment de se mettre la sainte patronne à dos.



  • Extrait
    LE BONJOUR D’ALFRED
    — Vous avez entendu ? Il est arrivé chez nous !
    — Chhhut !
    Trop tard ! Réveillé en sursaut, le bébé se mit à pleurer. Julie De la Hubaudière, stoppant net son élan, resta interdite dans l’encadrement de la porte, dont elle tenait toujours la poignée. Que faisait là ce nouveau-né, dans les appartements de la manufacture ? Marie-Reine Bonnenfant, la lingère, se pencha sur le panier, recueillit sur son sein le petit corps emmailloté du ventre aux pieds, et le berça en se balançant d’un côté et d’autre, sous l’œil approbateur de Perrine Le Talec, la vieille servante, jusqu’à ce que l’enfant, apaisé, se rendormît.
    Julie remarqua l’air attendri de son frère André contemplant la scène, avant de la rejoindre sur le seuil et de sortir sans bruit avec elle, tout en ayant soin de refermer la porte derrière eux. Elle était assez perspicace pour remarquer la poitrine gonflée de la servante et sa taille encore ample, la désignant sans doute aucun comme la mère du petit :
    — Je n’ai pas su que Marie-Reine était enceinte ! Où a-t-elle accouché ?
    — Chez sa sœur à Kerguestin, en Ergué-Armel.
    — Il y a longtemps ?
    — Un mois tout juste !
    — Et on sait qui est le père ?
    — Ça... !
    André prit l’air évasif de circonstance, comme si la chose était banale... Elle le devenait de fait, tant il était fréquent que, pour obtenir de l’ouvrage, les lingères devaient céder aux maîtres.
    Mais comme elles travaillaient pour plusieurs maisons, il était bien difficile, si elle n’avouaient pas, de déterminer le responsable de leur grossesse. Elles-mêmes ne le savaient pas toujours. Il en résultait un regard soupçonneux posé par la religion sur les différents maîtres en cause, mais l’habitude de la chose, alliée au rejet épidermique du moment pour les excès de zèle catholique du gouverne-ment déchu, rendait ce regard plus supportable. En revanche, celui de Julie était perçant :
    — Et tu comptes la garder ?
    — Pourquoi pas ? En quoi ça gênerait ?
    — Tu sais ce que cela signifierait, pour les gens...!
    Il était de bon ton, pour les maîtres, de chasser de leur maison ces filles-mères dès avant leur accouchement, ou à tout le moins aussitôt après, pour bien montrer la désapprobation et en même temps se dédouaner de toute accusation. Ensuite, c’était parole du maître, bien établi parmi les notables, contre celle de la jeune mère, si l’ingrate décidait de jeter le doute sur celui qui lui avait fait la faveur de lui procurer de l’ouvrage. Mais garder chez soi la polissonne constituait un aveu irrémédiable de paternité.
    — Les mauvaises langues seraient bien embêtées, pour savoir à qui l’attribuer, entre nous quatre !
    — Elles ne se gêneraient pas pour le donner aux quatre ! Mais elles n’auraient pas besoin d’aller si loin pour flétrir notre nom. Un seul d’entre vous suffirait pour faire perdre à notre famille le crédit qu’elle commence à retrouver.
    Les frères De la Hubaudière juniors avaient leur demeure tous quatre ensemble dans la manufacture de faïence, même si le plus jeune, Antoine, s’absentait souvent pour effectuer ses tournées de commis voyageur vers Rennes. Depuis six mois, André était entré au conseil municipal à la faveur du nouveau genre d’élections, dans lequel on avait aboli le vote par sections : toute la commune votait pour une même liste et élisait le conseil en une seule fois. Julie avait été très fière du résultat, témoignant de l’estime dont jouissait encore sa famille : après l’aîné Clément, nommé conseiller de préfecture, puis le cadet Jean-Marie, désigné conseiller municipal lors du remplacement des fidèles à Charles X, André était choisi par la voix populaire, la plus représentative.
    Déjà l’an passé, lors de la réorganisation de la garde nationale, décrétée par Louis-Philippe, il avait été élu sous-lieutenant de la première compagnie de chasseurs, tandis que son frère Denis obtenait le même honneur de la seconde compagnie ; Antoine, dans les sapeurs-pompiers, recevant la responsabilité de sa section, preuve que la famille jouissait toujours, non seulement à Locmaria, mais dans tout Quimper, de la confiance que les monarchies des Bourbons, pendant quinze ans, s’étaient efforcées d’anéantir. Leur mère en eût été satisfaite.



  • La parure du cygne

    Daniel Cario

    Extrait
    Le carillon de la cathédrale Saint-Corentin sonnait à toute volée. Les vibrations du bourdon s’infiltraient dans les rues resserrées de Quimper, tandis que les notes plus aiguës montaient au ciel dissiper les guenilles matinales. La veille, les mêmes cloches avaient tinté la mort d’Éléonore Maziguet, la doyenne du quartier, quatre-vingt-quinze ans, trois maris mis à la tombe, une maîtresse femme naguère très belle, le dos voûté de chagrin à chaque deuil, le cœur aussitôt en jachère en prévision d’autres semailles amoureuses. Singulier cérémonial que cette masse d’airain branlée à chaque instant afin d’y faire cogner le lourd battant. Était-il donc si important d’assourdir ses concitoyens à seule fin de leur faire partager ses états d’âme ? Les sonnailles de joie ne faisaient qu’aggraver le tourment des malheureux en peine, tandis que le lugubre glas ternissait la félicité de ceux à qui souriait la vie, mais il en était ainsi de cette pratique ostentatoire depuis que l’on érigeait des édifices à la gloire de Dieu.
    Ce jour-là, c’était de bonheur que chantaient les cloches de la grande ville bâtie sur les rives de l’Odet. Chaque note de métal libérait un papillon aux ailes invisibles qui voletait dans les rais du soleil autour de la femme sur le parvis, la prenant pour un coquelicot. Bien que parfaite, sa beauté naturelle était accentuée par la splendeur de sa robe : un corsage et une ample jupe de drap rouge vif, la couleur encore en vogue pour les mariages, taillés et brodés à l’ancienne, avec des rubans chatoyants et des galons de felh étincelants, un hommage en fait à la grand-mère de la fiancée, ensevelie naguère dans une semblable parure. Ses cheveux étaient strictement rangés dans la borledenn, un savant assemblage : d’abord une petite coiffe, ar c’hoef bihan en breton, sur laquelle prenait appui une armature de carton en forme de bonnet tronqué et recouverte de papier glacé, ar vorledenn qui avait donné son nom à l’ensemble, puis, afin de parachever l’échafaudage, ar c’hoef bras, la grande coiffe de devant, à l’allure d’un hennin du haut duquel pendaient derrière deux délicats rubans.
    Le cortège était sur le point de pénétrer dans l’immense nef. Chose singulière, Célina donnait le bras à deux hommes, un de chaque côté. Aucun être humain n’a deux pères, et la jeune fille ne faisait pas exception à la règle. Sa main gauche était posée au creux du coude de Jacques de Cosquéric, plus connu sous le nom de Jacquot Le Louarn, roux comme le renard dont il avait porté le nom breton si longtemps. Celui-ci préférait d’ailleurs qu’on l’appelât ainsi. Tailleur-brodeur de son état, lui n’était que le père officiel de la fiancée, privée dès sa plus tendre enfance de la tendresse de sa mère. Le père biologique se tenait de l’autre côté : Aurélien Cordroc’h. Curieux, n’est-ce pas ? L’explication n’en était pas moins surprenante… Après avoir étreint la même femme, ils s’étaient associés afin d’assouvir leur passion commune : l’art de tailler, de broder puis de coudre les vêtures des gens à la guise paysanne. Fallait-il que ce fût une passion dévorante pour que le mari bafoué et l’amant taisent leur orgueil de mâle et acceptent une promiscuité aussi ambiguë ! Célina savait l’histoire étrange des deux hommes qui l’avaient élevée, et elle les aimait autant l’un que l’autre.
    L’imposant cortège finit de pénétrer dans la cathédrale. Mathilde Rouvières fermait la marche, et son fils Bertrand lui donnait le bras. Un bien beau fiancé, médecin débutant et qui avait fini d’apprendre son métier chez un praticien d’expérience, le docteur Olivier Hermeline, dont il allait prendre bientôt la succession.
    Dernière touche d’excentricité : la mère aurait pu être encadrée de deux fiancés identiques, car celui en passe de se marier avait un jumeau, Adrien, déjà entré sous les voûtes avec au bras une cavalière espiègle qui, d’être en compagnie de la copie du marié, se pavanait en faisant des mines.
    La noce emplissait désormais la moitié de l’immense nef, car les commerçants amis avaient été invités, ainsi que les pratiques paysannes que Jacquot et son compère avaient eu l’occasion de vêtir en vingt ans d’activité au cœur de la cité, puis à Locmaria. La cérémonie religieuse fut fastueuse.
    La bénédiction donnée et les registres signés, le temps pour le biniou et la bombarde de s’accorder, et après une dernière volée de joyeuses sonnailles une grande ronde se constitua sur la place voisine. C’était le moment de la gavotte, red an dro, une danse qui n’avait jamais autant mérité son nom que ce jour-là : la course en tournant. Elle prit en effet la vivacité d’un tourbillon de tempête sur le macadam qui avait remplacé les pavés voilà une vingtaine d’années, et c’était réelle prouesse de ne pas s’arracher le petit doigt pour ceux qui ne se tenaient pas par la main. Comme s’il lui avait fallu ces quelques tours de chauffe pour trouver son rythme, le cercle s’ouvrit bientôt en une longue chaîne qui se mit à serpenter en arabesques imprévisibles, pareille à une couleuvre affolée en quête d’une issue pour s’échapper de la place. Le meneur s’en donnait à cœur joie, accélérant de temps à autre pour se placer face à sa cavalière et l’éblouir de sauts alertes en arrondissant le bras libre avec grâce.



  • Extrait
    Se convulsant parmi la mousse arrachée, le renard geignait faiblement. Depuis le milieu de la nuit, il s’acharnait à tirer sur la chaîne attachée à un piquet fiché profond dans le sol ; à sans cesse aller et venir, il n’avait plus la force de traîner les lourdes mâchoires de métal qui lui broyaient la patte arrière. Plus impérieux que l’atroce douleur, l’instinct ancestral lui dictait de s’enfuir coûte que coûte : son ennemi juré, l’homme, avait écarté les mors acérés du piège et l’avait recouvert de feuilles sèches ; celui-là allait déboucher dans la clairière, et achèverait le misérable goupil d’un coup de fourche ou de fusil, comme sa mère. Épouvantée par ce souvenir, la pauvre bête reprit sa ronde, creusant un peu plus le tour de sa prison sans barreaux. Clopinant, ou en une reptation forcenée, le renard cherchait une impossible fuite, et ses volte-face soudaines ne lui offraient nulle autre issue. La morsure d’acier lui devenait barbare, et vaine la lutte malaisée. Harassé d’angoisse et de souffrance, le malheureux rouquin ne put que renoncer une fois encore ; en un glapissement désespéré, il héla ses congénères à l’aide : insouciante du drame dérisoire, la forêt continuait de babiller. Résigné, le renard se confondit dans la rouille des frondaisons flétries de l’automne, et on l’eût cru mort sans ses flancs soulevés par intermittence.
    Un pâle soleil éclaircit lentement la pénombre du sous-bois, et la bête en souffrance se sentit encore plus vulnérable dans la lueur dorée. Alors, elle lécha les bords de sa plaie au-dessus du piège, puis ses dents pointues se plantèrent résolument dans la patte prisonnière. Avec une obstination farouche, l’animal héroïque dilacérait sa propre peau, sa propre chair. Soudain, le renard s’immobilisa ; on courait dans le sentier des hommes, et il crut sa dernière heure venue.
    Traversant la forêt du Duc, Jacquot Le Louarn filait vers la ville, et bien qu’épuisé il n’avait pas le droit de ralentir. Ses lourdes galoches cahotaient dans les ornières des charrettes glaneuses de bois mort ; de temps à autre, ses chevilles s’y tordaient, mais il serrait les dents. Il gravit le menez Lokorn, la montagne de Locronan, chauve au milieu de la forêt. Rendu au faîte de ses deux cent quatre-vingt-cinq mètres, le gamin hésita, mais sans ralentir la course : il fallait gagner du temps en coupant après le grand rocher, puis la clairière et, juste après, descendre jusqu’à Croaz Keben, la croix de Kéban, la maudite. La rue Saint-Maurice à dévaler, et apparaîtraient les premières maisons du bourg où il courait quérir du secours… Vite, faire vite !
    Soudain une douleur terrible lui cisailla la base du mollet, et, stoppé net dans sa course, il culbuta en avant, d’un seul bloc, parmi les feuilles rousses. Sa tête heurta une souche, et il s’immobilisa en un ultime soubresaut.
    Le garde-chasse avait tendu un second piège : ces fichus voleurs de poules maraudaient parfois en ménage ! Rapporter deux panaches à la mairie ne déplairait pas à Maurice Le Bert, ne fût-ce que pour couper court aux allégations quant à sa tempérance.
    L’enfant resta assommé ; à quelques mètres de lui, le renard léchait à petits coups l’os dénudé de sa patte blessée. Puis Jacquot remua et geignit sourdement ; à demi inconscient, il tenta de se redresser, mais, trop violente, la douleur le fit retomber sur le flanc en gémissant. Il glissa lentement une main tremblante le long de la cuisse, et, aux froides mâchoires, un cri atroce lui jaillit entre les lèvres. Son esprit incrédule s’embrouilla, et il ne sut plus pourquoi il se trouvait dans la forêt du Duc. Surmontant la douleur qui lui affolait le cœur, il parvint à s’asseoir ; une fine chaîne reliait la gueule mécanique à un piquet et empêchait la victime de s’enfuir avec. Se traînant pareil au renard, il empoigna le pieu et s’arc-bouta de toutes ses forces, mais ses muscles de douze ans ne pouvaient seulement l’ébranler.
    Terrassé à son tour, Jacquot se mit aussi à appeler ; d’abord hésitante, la frêle voix s’enfla jusqu’à hurler, vaine clameur contrainte par les arbres serrés. Terrorisé, il ne resta plus à l’enfant qu’à hoqueter de gros sanglots, qui lui inondaient le visage. Ses mains tentaient toujours de desserrer l’étau, mais le ressort en était trop robuste. Lui aussi explora sa prison ouverte à tous vents, cherchant où s’accrocher, mais le garde-chasse avait pris soin de tendre ses pièges hors de portée du moindre tronc, afin que la proie ne pût y enrouler la chaîne. Réalisant son impuissance, l’enfant se savait perdu ; c’est alors qu’il avisa son compagnon d’infortune.
    Repérée, la bête se tapit un peu plus parmi les feuilles sèches et la mousse éparpillée par ses griffes. Leurs yeux se croisèrent, et la même détresse noyait leurs pupilles éperdues.



  • Extrait
    Au Val de Tromartin, on pouvait voir autrefois, avant que ne passe à cet endroit la route de La Baule, un cromlec’h autour d’une fontaine ; en s’approchant, on distinguait nettement sur l’une des pierres qui le formaient, l’empreinte d’un sabot de cheval. C’était le vestige d’une émouvante histoire du temps jadis : la rencontre de Merlin l’Enchanteur, Prince des bardes et de Cado le moine gallois, du Glamorgan, venu pour le convertir à la foi chrétienne, lui, le devin celtique si renommé.
    C’était au vie siècle, au temps du roi Arthur, quand les Bretons franchissaient sur leurs curraghs de cuir noirci les hautes vagues de la mer pour venir s’installer en la douce Armorique. Ils y trouvaient un climat plus serein, une terre plus riche qui leur offrait de l’espace pour s’installer, accueillis par leurs frères bretons, un pays où il n’y avait ni Scots, ni Pietés, ni Saxons, ces ennemis de toujours qui avaient tant martyrisé leur île avec leurs exactions, leurs pillages et les incendies qu’ils y avaient allumés.
    Parmi eux avait débarqué Merlin, le divin enchanteur, le barde chéri des rois qui prophétisait le destin des peuples et des princes.
    Mais maintenant il fuyait les cours royales, les fêtes et les festins. Il s’était réfugié dans le val de Tromartin avec sa harpe, l’esprit obscurci par les nuages de la folie.
    Il avait été trop affecté par la perte de ses fidèles compagnons à la bataille d’Arderyd et surtout par la mort de son meilleur ami Gwendoleu, pour pouvoir surmonter ce rude arrachement. Aussi restait-il là, caché, devenu un véritable homme des bois, se protégeant de la pluie sous les chênes avant de s’être construit une rudimentaire cabane de branchages ; il buvait l’eau de la source, mangeait le cresson qui poussait autour de la fontaine, des fruits sauvages, des baies vermeilles, des pommes rutilantes et l’herbe d’or qu’il arrachait nu-pieds, après avoir tracé un cercle à l’entour.
    Le jour, il se joignait aux bandes d’animaux sauvages, des biches et des cerfs qui venaient brouter l’herbe jusque devant son gîte, sans être effarouchés. Parfois, plus rapide que le vent, il les précédait et les guidait dans leurs courses ou alors il les suivait, traçant lentement dans l’espace des cercles mystérieux. La folie s’était emparée peu à peu de lui, mais, s’il avait perdu le contact avec la réalité des hommes, il n’en était que plus proche de la nature et il pouvait toujours percevoir l’avenir dans les sphères mystérieuses et divines qui lui étaient familières. En effet, son génie divinatoire était intact et il savait notamment que les temps étaient proches où bardes et devins des pays celtiques, devenus muets à jamais, allaient devoir s’incliner devant la toute puissance montante du monde chrétien. Sa voix, celles d’Aneirin, de Taliesin, de Gwendarc’h allaient se taire dans le monde, il le savait et il attendait celui qui devait venir le voir un jour, prophète de la civilisation nouvelle.
    Mais pour l’heure, il chantait avec les oiseaux, capable de tous les imiter, merle parmi les merles, alouette parmi les alouettes ; il communiait avec eux et, le matin et le soir, il joignait son chant au leur pour glorifier l’aurore et le printemps. Il était souffle du vent dans le vent, feuille d’or dans la branche du chêne, humble violette cachée dans l’herbe, fleur d’ajonc parmi les ajoncs et même loup parmi les loups. Sa voix se coulait dans les souffles du vent, dans le murmure de la brise, dans le rugissement de la tempête. L’on dit même qu’il pouvait de son chant mélancolique et divinement suave appeler la pluie, le vent et la tempête ou les faire s’apaiser.
    Parfois, il posait son bâton de houx, s’asseyait sur un rocher moussu et prenait en mains sa harpe qui ne le quittait jamais, sa harpe tenue par quatre chaînes d’or fin ; il émettait des sons mystérieux, fantastiques et sauvages, comme une étrange mélodie aux tonalités multiples ; alors, de tous les coins de la forêt, accouraient tous les animaux sauvages, aussi bien les oiseaux que les cerfs et les biches, les lièvres et les lapins, les sangliers et les marcassins et aussi les loups. Tous, sans exception, faisaient cercle autour de lui, le renard à côté du lapin, le loup en face de la biche, leurs instincts sauvages assoupis, endormis par la voix divine et enchanteresse du barde ; alors Merlin chantait, chantait longtemps, des heures durant, ses divines mélodies jusqu’à ce que le soleil ait disparu à l’horizon enflammé. Les notes s’élevaient, tournoyaient dans la forêt comme autant de feuilles d’or scintillantes ; la nature autour de lui peu à peu prenait vie, les fleurs s’animaient, les arbres et les feuilles n’étaient plus figés dans leur immobilité naturelle, un mouvement lent s’emparait de la nature tout entière entrée en transes aux sons divins. Les animaux couchés à ses pieds le regardaient, entraînés eux aussi vers d’autres espaces, dans des mondes inconnus du simple mortel. Depuis Orphée et sa harpe merveilleuse, nul être au monde n’avait pu, enchanteur divin, tenir ainsi la nature sous son charme ; malgré sa folie il était bien toujours le prince des enchanteurs, le divin musicien et poète, messager des dieux, immergé au cœur même de la création, capable de transformer le monde animal et végétal. D’ailleurs, ne dit-on pas qu’il se métamorphosait en cerf le matin, en loup à midi et en chêne le soir ?
    Parfois le saisissait un enthousiasme divinatoire ; il libérait alors son souffle prophétique ; il maudissait les Saxons, Saozon Milliget, prédisait leur ruine et le triomphe des Gallois ; il se tenait tout droit, terrible, les yeux exorbités levés vers le ciel, sa voix s’enflait et remplissait tout le bois ; tout se taisait à l’entour, même le souffle du vent dans les branches, même la buse là-haut, si haut dans le ciel. Il hurlait ses terribles visions, il voyait le roi saxon maudit tombé au combat, le corps transpercé de part en part par la flèche galloise, son cadavre abandonné en pâture aux oiseaux de proie, « sa tête livrée au corbeau, son cœur au canard et son âme au crapaud »1 ; il tremblait, tout entier possédé par sa vision venue d’un autre espace, d’un autre temps. Il était en transes, habité par le génie de la divination et, après l’anathème jeté sur le Saxon, il se lançait dans une folle sarabande et mimait avec son bâton la chanson du glaive, « roi de la bataille couronné par Varc-en-ciel »2, jusqu’à ce que, hors d’haleine, le souffle court, il s’effondre au pied du chêne, épuisé et haletant. Le gui qui épanouissait son bouquet au fût de l’arbre laissait tomber une fleur d’argent sur sa tête encore tremblante, les oiseaux reprenaient leurs chants, doucement, autour de lui pour le calmer, le chêne lui offrait son ombrage et balançait ses branches pour le rafraîchir et le loup se couchait à ses pieds pour veiller sur lui.
    C’est ainsi qu’il vécut de longs mois, le divin barde, devenu, dans sa folie, solitaire et sauvage. Les rois le regrettaient car ses prophéties leur étaient parfois utiles, le peuple, lui, prompt à déchirer celui qu’il avait adoré maintenant raillait le devin déchu, et les moines croyaient que le moment était venu de le convertir. C’est ainsi que Cado, installé sur une presqu’île près de Belz, conçut le projet, orgueilleux et charitable à la fois, d’aller le convertir.
    Au galop de son cheval, il se rend au Val de Tromartin par les chemins ombreux d’où l’on peut parfois apercevoir dans le lointain les rivages de l’océan. Il agite sa clochette aux sons cristallins. Le premier jour il ne vit personne, le deuxième jour non plus ; mais il ne se découragea pas et, finalement, le septième jour il vit surgir brusquement sur sa route un homme courbé, à la barbe grise, sale et mal taillée, mais dont les yeux étincelants semblaient lancer des éclairs dans son visage décharné.
    Nul doute, Merlin l’enchanteur, qui avait charmé et fait trembler les cours des rois par ses chants divins et ses terribles prophéties était là, voûté, déchu, mais toujours aussi impressionnant par son regard aigu. Il se tenait debout, lui, le barde celtique devant le moine chrétien, venus tous deux, par-delà les mers, de leur île de Bretagne, frères ennemis éloignés et si proches. Un instant leurs regards se croisèrent animés de la même fulgurance. Deux mondes s’affrontaient à travers eux ; le barde sentait bien qu’il appartenait à une civilisation et à un temps révolus qui touchaient déjà à leur agonie et Cado, comme l’araignée, patiente devant sa proie qu’elle a hypnotisée et qui ne peut lui échapper, était tranquille en sa fière assurance. Un jour il convertirait Merlin.
    Cado interpelle ce frère qui, pendant bien longtemps, l’avait surpassé dans l’esprit et le cœur des hommes.
    — Qui es-tu ? Est-ce toi, Merlin, celui que je cherche ?
    — Je suis le barde qui autrefois régnait à la cour des rois. Ils m’appelaient pour que je vienne, accompagné de ma harpe, chanter les hymnes et prédire l’avenir. Ils me disaient : Chante Merlin, chante. Maintenant ils m’ont oublié et plus personne ne m’appelle ni ne me dit de chanter. Mais laisse-moi, passe ton chemin, je veux rester solitaire, barde et devin pour les animaux et la nature qui m’accueillent. Ici, je suis le roi de la forêt, je règne sur les animaux sauvages et la nature tout entière danse au son de ma musique et de mes chants.
    – Viens Merlin, toi, le grand enchanteur de jadis, maintenant oublié des hommes, ta place n’est pas ici, viens avec moi ; tu crois régner sur la nature mais ce n’est qu’illusion, Dieu seul est le maître du monde ; viens, je te le ferai connaître.



  • Extrait
    Par-dessus les maisons à pans de bois se découpait sur le ciel bleu foncé la cathédrale Saint-Corentin ; ni son immense taille ni la magnificence de ses sculptures gothiques ne parvenaient à la rendre majestueuse. On aurait dit en effet un grand oiseau aux ailes rognées, cloué au sol. Cette impression d’essor brisé venait du fait qu’elle était inachevée, et deux étouffe-cierges de plomb lui servaient de tristes tours, du provisoire qui durait depuis bientôt six siècles. Chicots ou moignons, entre les deux excroissances une plate-forme béante laissait perplexe : sa vocation initiale était forcément d’héberger quelque chose, mais quoi ? Le 12 décembre 1793, le jour même de la Saint-Corentin, dans leur ivresse révolutionnaire, une horde d’exaltés avaient descendu de son perchoir une effigie de plomb campée sur sa monture. Celui-là n’était autre que Gradlon le légendaire, qui payait à retardement le privilège d’être roi. Sans doute avait-il été trop présomptueux de croire chevaucher pour l’éternité son cheval Morvarc’h…
    Jacquot Le Louarn sourit : décidément, les églises de la région avaient du mal à se dresser vers le ciel, comme si, jaloux de leur popularité, le grand patron considérait comme des sous-fifres les saints locaux que lesdits édifices religieux étaient censés honorer. Celle de Locronan, dédiée à l’ermite Ronan, avait été décapitée par la foudre, la cathédrale de Quimper serait-elle un jour ornée des deux flèches qu’elle méritait ? Pauvre Saint Louis ! Si le bon roi avait pu se douter que son chantier traînerait aussi longtemps…
    Jacquot s’apprêtait à continuer son chemin vers son échoppe de tailleur-brodeur quand des éclats de voix résonnèrent dans la nuit. Cela venait du bas de la ville : des mendiants à se disputer un porche ou une guenille, ou bien des noctambules enivrés à se quereller à propos d’un fond de mauvais vin ; en cette période de disette, c’était le lot de chaque nuit, au grand dam des bourgeois citadins, outrés que pareille vermine troublât leur quiétude. La rumeur se précisa ; des pas pressés montaient de la rue Saint-François, et bientôt retentit une détonation, suivie d’un cri étouffé. Gast ! se dit le jeune homme, cette fois, il ne s’agissait pas d’une simple chamaillerie d’ivrognes. Un peu plus loin, les maisons en retrait élargissaient soudain la rue, et Jacquot se tapit instinctivement dans l’obscurité du décrochement. Une silhouette déboucha sur la petite place Maubert, un homme courbé traînait la jambe et un havresac de toile, probablement fort précieux pour ne pas s’en séparer malgré sa blessure. Il se déhanchait aussi vite qu’elle le lui permettait, mais à ce train-là il serait bientôt rattrapé. Arrivé à la hauteur de Jacquot, un gémissement douloureux lui échappa ; à bout de force, il chancela et tomba à genoux sur les pavés encore humides de la pluie du crépuscule. À tous les coups un voleur enfui avec son butin, poursuivi par ses victimes, ou par la maréchaussée, se dit Jacquot. Le maraudeur haletait, et quand il voulut reprendre sa course cahotante, ses jambes se dérobèrent, et il s’affaissa en pestant à voix basse.
    Les voix s’amplifiaient dans la rue d’où avait surgi le misérable. Sans réfléchir, Jacquot bondit de sa cachette et tira le blessé derrière l’angle du mur où celui-ci perdit connaissance. À ce moment, un autre noctambule apparut dans cette même rue Keréon, en amont de la même place Maubert, que lui aussi entreprit de traverser. On le confondit avec le maraudeur, une voix impérieuse le somma de s’arrêter et de se rendre. Ce promeneur-ci fut-il effrayé ou n’avait-il pas lui non plus la conscience en paix ? Il eut le mauvais réflexe de hâter le pas. Mal lui en prit, un second coup de feu retentit ; le malheureux tituba quelques mètres en avant et s’affala à son tour sur le pavé, les bras en croix, la face vers le ciel. D’où il était, Jacquot distinguait assez nettement son profil, sur lequel donnait la lune à l’aplomb de la rue : la bouche et les yeux grands ouverts, et surtout un trou au milieu de la tempe droite, nul doute qu’il était mort. En une seconde, Jacquot devina le parti à tirer de cette pitoyable erreur : celui-là n’avait plus rien à craindre de personne. Il empoigna le sac toujours entre les mains inertes du fuyard et le lança de toutes ses forces en direction du cadavre ; le contenu tinta sur le sol à travers la toile. À ce moment, les silhouettes des poursuivants se découpèrent dans la pâleur des réverbères à huile de la place : à la forme de leurs couvre-chefs, Jacquot reconnut des gendarmes.
    « Je suis sûr cette fois de l’avoir touché. Tiens, regarde ! le voilà ! s’exclama l’un des deux. Ah le salaud, il nous aura fait cavaler !
    — Il ne le fera plus, dit son compagnon penché sur le corps. Tu ne l’as pas raté en effet.
    — Voilà ce qu’il avait dérobé. Le bedeau va être content ! Depuis le temps qu’il vient pleurnicher à la gendarmerie pour qu’on surveille la boutique du bon Dieu !
    — Par contre, je ne suis pas convaincu que le commandant soit ravi de la tournure des événements.
    — On lui dira qu’autrement ce païen allait nous échapper. Voler les affaires du Seigneur, c’est un crime que personne ne peut tolérer. »
    Pétrifié, Jacquot se retenait de respirer. Derrière lui, le blessé remua ; il recouvrait ses esprits, et son sauveur lui plaqua la main sur la bouche. À portée de voix en effet, les argousins palabraient sur la conduite à tenir et sur les ennuis que ne manquerait pas de leur occasionner le trépas de leur voleur. Finalement, l’empoignant sous les aisselles et par les chevilles, ils soulevèrent le corps pour en estimer le poids, et décidèrent de l’emporter, sans oublier le butin qu’ils posèrent en travers de leur fardeau.



  • Extrait
    Souvent le matin, de ma fenêtre de chambre d’hôtel, je la vois passer, frêle et fragile, mystérieuse. Elle apparaît avant que la foule des vacanciers n’envahisse les rues. Elle débouche à bâbord vers l’un des angles de la place, toujours tirée à quatre épingles, vêtue de clair, jupe beige ou grise, chemisier pastel et chaussures blanches. Chapeautée de paille si le soleil est déjà chaud, une petite laine sur les épaules s’il fait encore frais, elle affiche toujours une élégance raffinée. Elle s’avance à petits pas, jette un œil sur la carte du restaurant, hésite en descendant la marche du trottoir et s’élance. Elle se dirige vers l’église. Parfois elle passe le porche et y pénètre quelques instants. Parfois elle se contente de lever le nez vers les cloches dans leur niche au sommet de la flèche. Quoi qu’il en soit, elle s’oblige à faire le tour de l’enclos paroissial en ralentissant l’allure comme si elle tenait à goûter la paix que verse l’édifice de pierres sacrées. Elle marque une pause, toujours au même endroit, devant le cadran solaire au pignon du transept. Elle semble réfléchir. Je ne sais si elle s’efforce de lire l’heure solaire sur le dessin des ombres ou si elle médite sur la sentence en lettres de deuil écrites en gothique sous les chiffres romains et qui dit aux passants : « Craignez la dernière. » C’est après cette station qu’elle disparaît à mes yeux, fluette et gracile et toujours aussi secrète…
    Depuis mon arrivée à l’hôtel des Trois Chardons, où j’ai pris pension pour les vacances, il en est ainsi sous ma fenêtre de chambre, tôt le matin. C’est le rituel de la vieille dame. Je l’attends et l’épie. Elle manque rarement à sa promenade et si je ne la vois, c’est à moi qu’elle manque. Elle m’intrigue. Elle sort du lot courant des touristes de notre petit port et des clients de la station de cure. Sa distinction et son raffinement tranchent sur le commun des mortels vacanciers. Impossible de ne pas la remarquer.
    La curiosité m’a poussé. Je n’ai pu y résister. J’ai voulu savoir qui elle était et fait mon enquête. J’ai questionné mes amis, les propriétaires de l’hôtel, mais ils n’ont su me renseigner. Elle ne met jamais les pieds dans leur restaurant. Je suis passé un peu partout en ville, à la boulangerie rose dans l’encoignure des vieilles maisons de pierres grises, à l’unique épicerie de la rue principale, à la boucherie qui la jouxte, à la crêperie verte de la même rue, à la pâtisserie à deux pas de l’église où, je suppose, elle doit venir se régaler de quelques douceurs, et chez le marchand de journaux chez lequel elle fait sa moisson journalière d’un quotidien régional et national qu’elle complète à l’occasion d’un hebdomadaire politique ou d’une revue d’art. Discrètement, sans avoir l’air d’y toucher, j’ai posé des questions. « Cette vieille dame de si belle allure ?… »
    Tous m’ont répondu d’une seule voix : « Ah ! Vous voulez parler de madame Dieu… » Dieu n’est pas son nom. Ce n’est qu’un surnom qui lui a été donné faute d’en savoir le vrai, qu’elle semble bien décidée à garder secret, pour la raison qu’elle use pour saluer ou couper court à la conversation d’une de ces formules invoquant Dieu, telle : « Dieu vous garde », « Dieu vous bénisse », « À la grâce de Dieu », et bien d’autres du même registre dont elle semble connaître toute une litanie.
    Ce nom et le secret qui l’accompagne tissent au personnage une aura de mystère que tous, sans beaucoup de succès, ont tenté d’éclaircir. Qui est-elle ? D’où vient-elle ? Que cache-t-elle ? Quel âge ? Pourquoi avoir posé son sac dans ce petit port breton où elle semble n’avoir guère d’attaches ? En fait, pour la ville comme pour moi, madame Dieu reste une énigme. Aussi, faute de réponses, les rumeurs vont bon train. Certaines ou certains parlent de comtesse richissime ou de princesse désargentée, d’autres de demi-mondaine au rancart ou d’espionne en retraite. Quelques-uns l’auraient vue avec un homme. Mari ou pas, qui pourrait l’affirmer ? D’autres, mais ceci est certain, avec une compagne, servante ou dame de compagnie. Quand les courses sont d’importance, cette femme se trouve à ses côtés en qualité de portefaix, aussi hermétique que sa maîtresse. Un teint olivâtre, des yeux en amande et bridés sous les paupières, un visage plissé de femme sans âge lui ont valu le nom de « Chinoise ». D’autres bruits courent, clabaudés ici et là. Ainsi ai-je entendu d’une bouche moqueuse et malveillante qu’il s’agit d’une vieille fille, un peu bigote aux entournures parce qu’elle se rend à l’église à des heures pas catholiques. Et ceci malgré l’anneau d’or matrimonial qui s’affiche ostensiblement à son annulaire gauche. Il ne serait là, paraît-il, que pour mieux tromper son monde. D’autres mauvaises langues, un brin anticléricales, en raison des nombreuses références à Dieu, affirment qu’il pourrait s’agir d’une religieuse en rupture de ban. On raconte de ces choses…
    Cependant, je ne suis point sorti bredouille de mon enquête, tant s’en faut. Des témoignages concordants permettent d’établir un début de vérité, un commencement d’histoire.
    Madame Dieu est apparue sous les ciels d’ici voici trois ans, le jour de Pâques. Ce n’est point une plaisanterie. C’est bien ce jour de résurrection du Christ qu’elle s’est montrée pour la première fois sous ces ciels bretons. Tous les témoins se souviennent encore de la voir flâner le long des quais dans les jours qui suivirent, trotte-menu chapeauté de paille, la tête tournée vers le large, heureuse, les yeux comme illuminés d’une jubilation intense. On l’a prise d’abord pour une touriste sensible à la beauté du site. Puis, comme elle demeurait sur place, on a cru à une curiste. Mais trois semaines plus tard, durée habituelle d’une cure, elle était toujours fidèle au poste. À l’été, on la voyait moins, fuyant l’invasion des touristes, mais elle était toujours là au petit matin, occupée à ses courses ou à ses marches le long de la mer ou par les ruelles. Peu à peu, au déclin de l’été, elle reprenait sa place dans la ville sous l’œil scrutateur de ses habitants. À l’automne, toujours présente, on commençait à l’adopter. Elle était devenue madame Dieu, avec beaucoup d’affection et, on l’a vu, un zeste de suspicion. C’est alors à la Toussaint qu’elle a disparu aussi vite qu’elle était venue. Quelque chose manqua au paysage. C’était l’hiver. Amènes ou fielleuses, peu à peu à son sujet les langues se tarirent. On allait l’oublier quand, à Pâques de l’année suivante, avec les hirondelles, madame Dieu fut de retour et se rappela au souvenir de tous.
    Elle reprit ses habitudes de promenades matinales vers la ville ou vers le port. Elle commençait par les courses domestiques, boulangerie rose, épicerie, boucherie, maison de la presse, seule ou en compagnie de la Chinoise. Si elle était seule, elle poursuivait. Elle traversait la place de l’église, en faisait le tour, s’en allait vers la mer. Elle entrecoupait sa marche de haltes, suivait l’animation du port, levait les yeux vers les nuages, se perdait dans leur dérive et s’abîmait dans une méditation. Souvent, elle poussait une pointe sur la jetée aux cinquante piliers qui s’avance vers la haute mer et que les gens du cru nomment l’estacade. C’est à son musoir qu’accostent les navettes qui font le lien entre les îles et le continent quand la marée basse ne leur permet plus d’atteindre le port. Cette extrémité est, semble-t-il, l’un des buts privilégiés de madame Dieu.



  • Extrait
    Au pays des lutins et des korrigans
    Lorsque l’on se promène en Bretagne, on ne manque pas de croiser les enseignes de commerces généralement des débits de boissons faisant référence aux korrigans et aux lutins. Si vos déambulations vous conduisent à faire halte devant la vitrine d’une librairie, vous aurez tôt fait de remarquer que ce petit bonhomme y est très présent, tant il apparaît dans de multiples bandes dessinées. Si vous poussez la porte d’une boutique de souvenirs, alors là ! ce sont des tribus entières de lutins qui attendent vos bras (et votre porte-monnaie). Manifestement ce personnage est très populaire en Bretagne. Mais qui est-il exactement ?
    La croyance en l’existence des lutins ou des korrigans (mot qui signifie « nains » en breton) est fort ancienne et est attestée au fil des siècles par d’illustres auteurs, comme l’évêque de Paris Guillaume d’Auvergne qui mentionne leur installation dans certaines écuries de la ville au début du xiiie siècle, par le mathématicien et astrologue du xvie siècle Jérôme Cardan, qui déclarait apprendre les secrets de la nature de l’une de ces créatures, ou encore par l’écrivain Anatole Le Braz qui décrit très précisément le lutin qui avait élu domicile dans la maison de ses parents au xixe siècle.
    Si ces êtres furent fréquemment considérés comme des esprits de la terre du fait de leur mode de vie souterrain, à cause de certaines de leurs activités ils furent aussi tenus pour des entités quelque peu démoniaques. Au tournant de l’an 1000, les documents qui relatent leurs méfaits s’accumulent et nous laissent un descriptif de semeurs de désordre, de voleurs, de causeurs de vacarme et de lanceurs d’objets, de pierres notamment.
    Dès la première grande enquête relative aux follets due à Gervais de Tilbury vers 1210, l’affaire est entendue : nous sommes en présence de créatures particulièrement malfaisantes et d’autant plus dangereuses qu’elles semblent insensibles à l’eau bénite et rebelles aux exorcismes. À la Renaissance, lorsque débuta la répression des présumés sorciers, les démonologues et de nombreux théologiens virent dans les lutins et les esprits frappeurs des démons, des acolytes du Malin. Mais il semble qu’il fut plus facile de brûler des sorciers supposés que de se défaire de ces petits êtres, car les archives recèlent quantité de documents qui rapportent les interventions de religieux pour tenter de les expulser de leur lieu de résidence, généralement en vain malgré l’élaboration d’exorcismes spéciaux, constamment enrichis au fil du temps.
    Ainsi, il est fait état de leurs agissements en 1615 dans un château du Dauphiné, en 1675 dans une maison et un couvent de Haute-Savoie, en 1680 dans un château en Picardie, en 1723 dans une maison du Perche…
    Mais, depuis longtemps, les autorités judiciaires avaient conclu qu’il ne serait pas facile de venir à bout de ces créatures et qu’il serait avisé de faire « contre mauvaise fortune bon cœur » puisqu’en 1595 un avis du parlement de Bordeaux déclarait nulle « les ventes de maisons reconnues habitées par de vindicatifs lutins ».
    Au xixe siècle, période qui voit le plein essor des enquêtes ethnographiques, c’est par centaines que se comptent les témoignages décrivant leurs faits et gestes, en particulier en Bretagne qui semble leur terre d’élection. « On croit encore fermement en Bretagne à l’existence des nains », écrivait alors le folkloriste René-François Le Men.
    Sur ce point, nos conteurs apportent leur contribution au débat : « Autrefois, les follikeds étaient nombreux dans l’île et presque chaque maison avait le sien…, voici ce que mon père m’a raconté et ce qui est arrivé dans notre île », peut-on lire au début des « Korrigans de Bréhat ». C’est également sur le ton du témoignage que sont livrés les événements exposés dans « Les Lutins de Rune-Riou » ou dans « Le Crieur de nuit », les narrateurs y ayant été personnellement mêlés dans l’un et l’autre cas. C’est aussi sur ce mode que se conclut « Blanche-Neige » : « Toute la ville était à les regarder, et moi comme les autres. »
    En terminant ainsi, la rapporteuse suggère que, si certains mettent en doute la véracité de ses affirmations, ils peuvent toujours interroger d’autres gens puisque « toute la ville » était présente. L’incrédulité n’est donc pas de mise, et cela est répété maintes fois, comme au début du « Fils des korrigans » : « Personne n’ignore en Bretagne que les korrigans ont pour souci de tourmenter les pauvres gens. »
    Dans un tel cadre, de nombreux récits se développent sur le registre de la chronique villageoise qui situe très précisément les lieux où ils se déroulent.
    Ainsi dans « Les Trois Jean de Brocéliande » nous apprenons que l’affaire se passe à Brignac, « une commune qui a le privilège de posséder en son sein la Terre sainte, constituée par les villages de la Ville Derée, Perqué et les Fougerêts », et dans « Teuz-ar-Pouliet » au « val Pinard, une coulée qui s’étend derrière la ville de Morlaix et où il y a beaucoup de jardins, de maisons, de bourgeois et de fabricants de fouaces »... Autant d’endroits connus de tous.
    Il en va de même pour les personnes dont on rapporte les agissements, lorsqu’il ne s’agit pas des conteurs eux-mêmes. Comme le montre le début de « Petit Jean » (« La mère Bouillaud, du Fretay, en Pancé, me disait un jour… »), nous avons bien souvent affaire à des histoires énoncées sur le mode badin de la conversation qui se nouent en attendant son tour à l’étal de l’épicier ou du boulanger. On ne s’étonnera donc pas de relever que les narrateurs concluent souvent leurs récits en les commentant, généralement sur un ton sentencieux, comme dans « Les Lutins du moulin de la Hâtaie » où il est dit que « leur aventure prouve une chose, c’est qu’en ce monde il n’est malin qui ne rencontre un jour plus malin que lui » ou encore dans « Comment vinrent au monde les korrigans », où il est affirmé que « cela prouve qu’il ne faut pas se moquer des saints, car, tôt ou tard, la justice de Dieu s’en mêle ».



  • Extrait
    Prologue
    Quand le voyageur se dirigeant vers Brest par les routes intérieures de la Bretagne, à travers landes et solitudes, quitte les monts d’Arrée à hauteur de Roc’h Trevezel pour gagner le port de Roscoff, il descend vers les terres de culture et atteint bien vite un lieu dit Sainte-Brigitte : une chapelle, une école aujourd’hui désaffectée, une ferme et une auberge. À quelques centaines de mètres, sur sa droite, quand il va vers la mer, un épais rideau de pins ne peut lui échapper. Derrière celui-ci, la ferme qui m’a vu naître dans cette période qu’on appelle l’entre-deux-guerres. J’y ai grandi jusqu’à ces mois qui ont suivi la Libération et qui m’ont vu partir pour le collège. Pendant onze ans, j’y ai puisé les ressources de la terre et découvert les richesses de la famille et des amis.
    Ces champs appartenaient à cette région qu’on appelle le Léon et qui s’étend du versant nord des monts d’Arrée jusqu’à la mer et, très tôt, je fis connaissance de ces étendues qui me semblaient alors immenses. En effet ce vieux pays entrait presque en entier dans les limites de mon horizon. Au sud, barré par les crêtes des monts d’Arrée, fermé par des collines boisées à l’est, il s’ouvrait vers le nord sans cependant jamais laisser apparaître la mer, dont seule la présence se devinait à ces reflets bleus qui s’élevaient au-dessus des terres finissantes. Mais c’est vers l’ouest qu’il prenait toute sa dimension et, dans les apothéoses de soleil couchant, ses limites explosaient et noyaient dans un même feu le ciel et la terre.
    Au-delà débutaient les mondes inconnus qui me rebutaient alors. Et si d’aventure je quittais mes paysages familiers, je me sentais perdu. Un soir, devant me rendre chez des cousins en compagnie de ma mère, il nous fallut dormir à la ville chez des amis. Les bruits de la nuit et les perspectives bornées me parurent insupportables et je ne songeais qu’à retrouver ma chambre et son silence.
    Dans ce territoire bien défini, je situais trois points d’ancrage la ferme, le village de Sainte Brigitte et le bourg communal distant de six kilomètres. Ce n’était pas la beauté de son église ni celle de son calvaire qui me le rendait sympathique. Ces vieilles pierres et ces sculptures qui attiraient déjà la curiosité des touristes n’éveillaient pas encore l’intérêt que je leur porterais plus tard. Mais j’appréciais déjà la sérénité des maisons et des commerces tassés sur le versant de la colline et la sympathie des habitants dont les visages, très tôt, me devinrent familiers.
    Ce chef-lieu de canton portait le nom du saint fondateur. On le désignait par ce mot commun de « Bourg » qui avait valeur de nom propre, car pour nous tous il ne pouvait en exister qu’un, le nôtre.
    Entre le « Bourg » et la maison, à peu près à égale distance, se trouvait la gare. Là, s’arrêtaient tous les jours quelques omnibus. D’autres trains passaient leur chemin à heures fixes et filaient vers Brest ou Paris.
    Le village de mon enfance, qui n’avait que deux habitations, reposait sur le haut d’une colline, à la lisière des bruyères et des landes. On y accédait par un chemin creux qui montait en pente raide. Bordé de grands peupliers en quittant la vallée, celui-ci amorçait des courbes sinueuses sous une voûte de noisetiers qui formait, au printemps et en été, un tunnel d’ombre et de fraîcheur ; puis il se faufilait entre deux grands talus de pierres dressées en muraille et sur lesquelles s’élevait en majesté le rempart de pins protecteurs. Il débouchait dans la cour de ferme.
    La maison d’habitation avait du caractère. Elle paraissait bien assise sur ses quatre murs de longueur presque égale qui lui assuraient un air robuste et sérieux. Sur le devant, les ouvertures étaient simples ; la porte encadrée sur sa droite et sa gauche d’une fenêtre, trois fenêtres de même taille à l’étage donnaient à la façade crépie de blanc une harmonie qui frappait les visiteurs dès le premier coup d’œil.
    Le dos de la maison donnait sur un jardin fleuri tout l’été. Sur cette façade tournée vers l’ouest, deux grandes baies à petits carreaux au rez-de-chaussée, surmontées à l’étage de deux ouvertures semblables, créaient une austérité froide encore accrue par le gris de la pierre qui, par temps de pluie, se colorait de noir.
    Le toit était fait de fortes et solides ardoises du pays dont la teinte bleutée s’harmonisait aux couleurs environnantes. Sur son versant antérieur, deux chiens-assis rompaient la monotonie et apportaient une touche de sobriété à cette façade, alors que, sur le versant arrière, une cheminée massive sortait en plein milieu et en alourdissait l’aspect.
    Chaque pignon était coiffé d’une cheminée de taille égale dont une seule fonctionnait. L’autre ne jouait qu’un rôle de décoration mais cette symétrie voulue procurait à l’édifice une indiscutable prestance.
    Une construction plus récente s’appuyait sur le pignon nord. Elle avait été élevée pour agrandir la surface. Elle assurait à l’ensemble une assise plus solide, mais elle en rompait l’unité. À l’étage, sur l’ouest, s’ouvrait une fenêtre étroite. Là se nichait ma chambre. C’est de cette fenêtre, où souvent je venais m’asseoir, que j’ai découvert peu à peu ce qui allait être l’univers de mes premières années.
    Un beau navire sous sa voile grise dans les brumes d’automne : ainsi apparaissait ma maison sous son toit d’ardoises, ses murs de grisaille et ses cheminées dressées comme des mâtures.
    Passant la porte, dès l’entrée, ce qui frappait, c’était ce mélange de discrétion et d’aisance. Aucun confort en effet, ni eau courante, ni électricité, ni salle de bains, mais de vieux meubles de chêne sombre, brillants sous l’encaustique, comme on en découvre souvent dans les vieilles familles paysannes. Ils donnaient aux vastes pièces du rez-de-chaussée – une cuisine et une salle pour les jours de fête – une apparence cossue.
    Dans le pignon de la cuisine s’ouvrait une imposante cheminée où, l’hiver, dormaient quelques braises qu’on allumait le soir pour les veillées. Lui faisant face, à l’autre bout de la pièce, un escalier montait vers les chambres, toutes spacieuses, au parquet centenaire qui craquait sous les pas à des endroits bien précis connus de tous.
    À l’entour, les communs – étables, écuries et granges – se dispersaient dans un désordre apparent. Construits sans plan défini, selon les nécessités et à travers le temps, le sévère granit de leurs murs et leur toiture d’ardoises créaient une certaine unité pleine de charme.
    Les bâtiments et la maison d’habitation réalisaient un ensemble sérieux qui, sans être impressionnant, en imposait. Il ressemblait en tous points à ces fermes disséminées dans la campagne léonarde qui appartenaient, ou avaient appartenu, à des familles paysannes aisées. Celles-ci avaient tiré quelques profits, dans les siècles précédents, de la culture du lin, puis du tissage et des ventes des toiles. Elles s’étaient alors enrichies, avaient fait l’acquisition de terres et bâti des maisons alliant noblesse et discrétion. Comme les mariages se faisaient souvent dans la communauté, les biens, loin de se disperser, ne pouvaient que s’accroître. Mais le plus grand mérite de ces gens fut de reconnaître très tôt l’importance de l’instruction et de comprendre tout l’intérêt des études. Avec les connaissances disparaissait la misère. Ils expédièrent donc leurs enfants au collège. L’aîné des garçons, quand il s’était ouvert l’esprit, restait à la terre, succédait à son père, développait la ferme et maintenait la tradition. Les autres fils se tournaient vers la médecine, l’armée ou la prêtrise. Quant aux filles, après un séjour plus court que leurs frères dans les pensions religieuses, elles trouvaient un mari dans une famille de même type, apportaient quelques terres en guise de dot et perpétuaient la lignée. Celles qui ne se mariaient pas entraient volontiers dans les ordres. Ainsi, au fil des générations, s’était constituée une classe paysanne qui, par son travail et son savoir, avait pu vaincre la pauvreté. On avait donné à ces familles le nom de « Julot », terme qui venait de Hollande, pays avec lequel le commerce de la toile et du lin s’était établi et avait été autrefois fructueux.
    Mon père et ma mère appartenaient à ces lignées de « Julots ». Tous deux habitent encore ces lieux de mon enfance ; au plus profond de moi, sous la cendre des souvenirs, je vois un tableau, toujours le même, et qui me rappelle une peinture en clair-obscur de l’école flamande. Une porte de maison entrebâillée, sur la margelle un enfant de quatre à cinq ans joue avec un chien blanc piqué de taches rousses. Dans la pénombre de la pièce se tient un couple debout. Il regarde l’enfant qui s’amuse. On devine leurs visages et leurs mains. L’homme n’a pas d’âge. Très droit, un peu cambré, il porte de fortes moustaches noires. Noirs aussi sont les cheveux. Quelques rides burinent son front. Les pommettes saillantes, un peu couperosées, son regard sévère sous de larges sourcils laisse deviner une grande douceur. Le nez marqué, loin d’enlaidir le visage, en accuse les traits. Les mains à hauteur de poitrine – les pouces glissés dans l’échancrure d’un gilet – sont fortes et épaisses, leurs dos gonflés de veines saillantes et sinueuses. Le costume n’apparaît pas dans l’ombre, peut-être de lourds sabots de bois chaussent les pieds.
    La femme plus petite et frêle se tient à la gauche de l’homme. Sa tête s’enfonce légèrement dans les épaules et imprime au buste une allure un peu voûtée. Une chevelure, d’une blancheur laiteuse, plaquée aux tempes, se termine sur l’occiput en chignon et la pâleur des pommettes fragilise ce visage encore jeune. Les joues sont creuses et les lèvres fines esquissent un sourire un peu triste. Des yeux clairs donnent au regard un air à la fois serein et tourmenté. Les épaules semblent emmitouflées dans un large châle à dominante grise et retenu sur le devant de la poitrine par les deux mains maigres et diaphanes.



  • Extrait
    En cette année de 1944, les mois noirs commen- cèrent pour moi avec quinze jours d’avance. En langue bretonne, on désigne novembre et décembre du nom de mizioù du, c’est-à-dire les mois noirs, non pas parce qu’ils débutent par les fêtes de la Toussaint et par le jour des Morts mais parce que, à cette époque, soufflent les vents de galerne qui roulent au-dessus des terres les nuages sombres d’avant l’hiver, obscurcissent la nature et rabougrissent les âmes.
    Cette année-là donc, le 15 octobre, je rentrais en pension et prenais aussitôt le deuil, un deuil qui allait durer bien plus longtemps que ces mois de désespérance.
    La rentrée mettait fin à ces vacances somptueuses et folles que je venais de vivre et où j’avais assisté à l’arrivée des colonnes blindées américaines qui avaient libéré nos campagnes. Avec cette délivrance des troupes alliées, venait aussi de s’achever la guerre, tout au moins pour notre pays. Ainsi se terminait dans la liesse d’un été lumineux une période de cinq années noires comme ces mois où j’allais entrer, mais années si fascinantes qu’elles devaient s’imprimer à jamais dans la mémoire de tous comme une période inoubliable et peut-être heureuse. Pour beaucoup, malgré tous les drames, ces temps resteraient gravés comme une histoire d’épouvante, riche de frissons mais dont la fin reste merveilleuse. Pour tous s’achevaient donc les grandes vacances de la guerre et, pour moi, les années d’enfance.
    Aussi, lorsque l’auto me conduisait vers le collège, j’avais mille difficultés à contenir mes larmes. Je regardais défiler la route et tournais la tête pour ne pas laisser voir mes yeux qui s’humidifiaient par vagues. Pour reprendre courage, je glissais furtivement ma main dans celle de ma mère assise à mes côtés sur la banquette arrière, cette main maternelle qui m’avait tant serré et qu’en grandissant j’avais peu à peu abandonnée pour prendre mon indépendance.
    Nous approchions. Le trajet ne durait qu’une demi-heure et déjà nous apercevions les flèches des clochers qui pointaient vers l’horizon et signalaient la ville. Un cousin qui venait de remettre en état de marche son auto en pénitence dans une remise pendant les années de guerre s’était proposé de nous conduire et de transporter la malle calée au fond du coffre. Ah ! ces malles de collège ! Depuis ma plus jeune enfance, j’avais assisté à leur ballet qui rythmait le cycle des années de pension. Quand les malles apparaissaient, une année se terminait. Elles se reposaient dans le grenier durant les vacances d’où elles descendaient à l’approche de la rentrée nouvelle pour aussitôt repartir. Avec elles, la maison se remplissait de ses enfants, avec elles, elle se vidait. À mon tour, je venais d’hériter d’une malle de bois et de toile épaisse. Elle aussi, pendant sept années, me suivrait tout au long de mes allées et venues ou, pour mieux dire, de mes cafards et de mes joies.
    L’auto s’arrêta devant les grilles du collège et l’étau qui oppressait depuis des jours ma poitrine se referma subitement. Je ne pouvais plus reculer. Pris au piège, j’étais prisonnier. Cependant la façade en U de l’imposante bâtisse semblait m’ouvrir les bras. Mais ni l’harmonie austère de la construction de granit et d’ardoises, patinée par les ans et les tempêtes, ni le jardin encore piqué de fleurs qui s’étalait à ses pieds, ni même, dressée sur l’autre versant de la rue, la flèche du clocher du Kreisker, joyau de l’architecture bretonne, rien de tout cela ne trouvait grâce à mes yeux. Rien, en cet instant, ne pouvait m’attendrir. En effet cette façade masquait, je le devinais, des lieux qui prenaient déjà des allures de prison ; ce jardin trop figé et rigide ne souffrait nulle comparaison avec l’originalité de celui de ma mère fleuri de campanules. Quant au clocher chanté par les poètes, je lui trouvais déjà une allure de sentinelle veillant sur mes malheurs.
    La malle prit la direction de la lingerie où les vêtements devaient être rangés dans un casier personnel numéroté. J’avais hérité du numéro 410 qui me désignerait pendant sept ans. Ma mère avait cousu, les jours précédant la rentrée, ce chiffre sur chacune des pièces de mon trousseau. Comme elle n’avait pu se procurer ce numéro dans les merceries dégarnies par la guerre, elle avait dû se résoudre à coudre en deux temps un numéro 4 suivi d’un numéro 10.
    La lingère, une religieuse, régnait sur ces lieux. De ma vie, je n’en avais jamais approché. Celle-ci tout de blanc vêtue glissait, légère et silencieuse, sur le plancher ciré de son domaine. Sa présence n’était signalée que par le bruit sec d’un sac de noix qu’on roule, que faisait son chapelet pendu à la ceinture, à chacun de ses pas. Elle répondit par un sourire au salut de ma mère tandis que, tout gauche et emprunté, je ne sus quoi bredouiller à ses mots de bienvenue.



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