Grasset

  • Une mere russe

    Alain Bosquet

    Né Anatole de Bisk à Odessa (URSS) le 28 mars 1919, Alain Bosquet fait ses études à l'Université de Bruxelles et, après la guerre, à la Sorbonne.
    Secrétaire de rédaction du journal La Voix de France à New York (1942-1943).
    Chargé de mission au Conseil de contrôle quadripartite à Berlin (1945-1951), professeur de littérature française à l'université Brandeis aux Etats-Unis (1958-1959) professeur de littérature américaine à la faculté de lettres de Lyon (1959-1960), directeur littéraire des éditions Calmann-Lévy (1961-1971), critique littéraire à Combat et au Monde. Membre du Jury du Prix Max Jacob et du Jury du Prix Théophraste-Renaudot, vice-Président de l'Académie Mallarmé, romancier, poète. Alain Bosquet est décédé à Paris le 17 mars 1998.

    Berthe Turiansky est née à Odessa en 1889, d'un père juif, négociant en peaux et cuirs. Elle étudie le violon avec Léopold Auer, professeur du fameux Jacha Heifetz. Après un premier mariage malheureux et bref, elle épouse, en 1918, en pleine guerre civile, alors que la cité change de mains plusieurs fois, un velléitaire riche et désinvolte, poète à ses heures, Alexandre Bisk, descendant d'une famille alsacienne et belge venue construire les chemins de fer d'Ukraine, au milieu du 19ème siècle. Berthe Bisk réussit à sauver son mari de la Guépéou : elle quitte aussitôt la Russie, pour la Bulgarie d'abord, pour la Belgique ensuite. En 1940, elle reprend le chemin de l'exil, s'installe un moment dans le sud de la France, et gagne bientôt les Etats-Unis, où Alexandre Bisk, très détaché de son temps, se contente d'acheter et de vendre des timbres-postes rares. Elève, sur le tard, du sculpteur Alexandre Archipenko, elle n'est plus qu'une épouse dévouée et une mère qui attend l'hypothétique visite de son fils - l'auteur de ce livre. A la mort tragique de son mari, elle vient finir ses jours à Paris, où elle meurt en 1977. Que peuvent être les relations entre une mère et un fils, pendant cinquante ans ? Pour un écrivain, une mère ne devient-elle pas fatalement un personnage de roman ? Quand ce qu'on ressent passe par les mots, tout n'est-il pas remis en cause ? L'expression de la sincérité est-elle déjà un démenti à celle-ci ? Alain Bosquet, dans son roman le plus original et le plus puissant, explore ainsi ce qu'il appelle " l'enfer de la tendresse ".

  • La memoire ou l'oubli

    Alain Bosquet

    • Grasset
    • 19 Avril 1990

    André Breton écrivait à Alain Bosquet de New-York en 1942 : "Rien ne m'est plus précieux que de vous savoir tout près, dans cette ville." Saint-John Perse, en 1959 : "Vous étiez fait, mon cher Bosquet, pour vivre aux grandes époques de mutation littéraire, qui ne sont pas toujours les plus perceptibles. Votre combativité et votre sagacité y auraient été pleinement à leur aise." Laissons Paul Morand conclure, en 1972 : "Vous êtes un grand seigneur ; rien de nouveau, mais plus que jamais." Dans ce premier volume de ses souvenirs littéraires, Alain Bosquet, qui a connu les écrivains les plus rares et les plus marquants, évoque ses rencontres, notamment avec Maurice Maeterlinck, Thomas Mann, Saint- John Perse, Henri Michaux, Jean Paulhan, André Breton, Louis Aragon, Jorge Luis Borges, Jean-Paul Sartre. Il parle aussi de ses rencontres avec lui-même.

  • Les fetes cruelles

    Alain Bosquet

    • Grasset
    • 7 Mars 1984

    Ce livre conte les aventures guerrières de celui qui fut un garçon adorable dans L'Enfant que tu étais puis, dans Ni guerre ni paix, un adolescent tourmenté par la montée des périls. Roman indépendant des autres, les Fêtes cruelles change radicalement de ton. Le narrateur, dès mai 1940, est jeté sur les routes de l'exode. Il cherche son armée et à peine la trouve-t-il qu'il perd la guerre. Pendant le régime de Vichy, il envoie des jeunes garçons à Londres : c'est un jeu et non encore la Résistance. Plus tard, il va en Afrique et aux Etats-Unis, où il devient secrétaire de rédaction d'un journal gaulliste. Il voit du beau monde, comme Thomas Mann, André Breton ou Béla Bartok. Soucieux de se battre, il entre dans le service de renseignements, revient en Angleterre et prépare le débarquement en Normandie. Une conduite à la fois courageuse et désinvolte le mène à Berlin. Il sera désormais un vainqueur professionnel et un diplomate, sans négliger le marché noir et les petites affaires de coeur. Il côtoie Eisenhower, Montgomery, de Lattre de Tassigny, Joukov. Après le blocus de Berlin, a trente ans, il décide de connaître enfin la paix et la vie normale : il abandonne fortune, femmes et pouvoir pour un café crème au Quartier latin. Féroce mais gai, rapide mais riche, désinvolte mais poignant, grave mais irrésistible, Alain Bosquet nous offre ici une somme d'expériences exceptionnelles. De ces " fêtes cruelles " il fait une oeuvre d'art.

  • La confession mexicaine

    Alain Bosquet

    • Grasset
    • 1 Janvier 1967

    À trente-cinq ans, Bernard Léry ne trouve plus de sens à sa vie facile de peintre de second ordre. En art, la tradition l'ennuie et l'abstraction lui paraît peu durable. Aime-t-il encore sa femme, Sabine ? Être un Occidental miné par la conscience : voilà son drame profond. Un jour, sans raison précise, il prend l'avion pour le Mexique. Ébloui par une nature exubérante, une humanité cruelle et surtout le commerce des dieux précolombiens, il se dissout dans ce mélange de passivité et d'éblouissements sans cesse renouvelés. Quand il en émerge, rien n'est résolu. Peut-être lui faut-il, intérieurement, tuer Sabine pour se retrouver. De son côté, la jeune femme, petite bourgeoise normale, est arrivée à la même conclusion : si Bernard mourait, elle qui a connu tous les dégoûts et toutes les médiocrités, pourrait refaire sa vie. Ils se revoient au Mexique. Une certaine splendeur tellurique et mystérieuse les rassure-t-elle ?
    Ils réapprennent, humblement, à s'accepter : ils seront ce qu'ils ont toujours été, deux êtres parmi d'autres, à moins que le destin tragique...

    Ce roman de l'insatisfaction - et aussi de foi dans l'image - Alain Bosquet l'a écrit de façon classique, concrète, harmonieuse et claire. Mais il a voulu que son unité s'accommode de ruptures de ton : à chaque chapitre son indépendance.
    Il réhabilite aussi, face aux innovations du roman, le droit à la légende et à la cosmogonie. La Confession mexicaine ajoute à toutes les préoccupations actuelles une conviction poétique qui prône peut-être un renversement des valeurs. C'est au lecteur d'inventer son Mexique.

  • Monsieur Vaudeville

    Alain Bosquet

    • Grasset
    • 10 Avril 1973

    Les hommes malheureux font d'habitude des rêves très roses et consolateurs.
    Bastian, lui, est un homme heureux qui fait des rêves catastrophiques. Entouré de Jeanne, son épouse acceptable, et de Mariette, sa fille qui n'a pas encore l'âge des contestations, il vend des ordinateurs, agrandit sa maison, revoit le plan de ses vacances : médiocre et enviable peut-être.

    Les songes de Bastian sont ailleurs. Il part en guerre contre les défauts du siècle, redresse les torts, se veut pleinement responsable de l'Histoire en marche. Il se recycle en se retirant dans une île lointaine. Il lutte contre la pollution. Il s'initie au structuralisme, puis à la sexualité effrénée, puis aux idées gauchistes. Il aimerait être utile et généreux. Chaque fois, sa bonne volonté le mène aux pires excès. Ce petit Don Quichotte aurait du laisser le monde à sa misère, et tondre gentiment son gazon.

    De tous les romans d'Alain Bosquet, celui-ci, qui prend les allures d'un conte philosophique à la manière de Voltaire et de Giraudoux, est le plus subtilement ironique, le plus fantaisiste et souvent le plus chaleureux. Mais il sait aussi être féroce dans la condamnation de nos moeurs.

  • Pour se défouler, des adolescents attaquent un chauffeur de taxi. Un cireur noir dit ses quatre vérités à son client blanc. Un milliardaire fait don au Louvre de ses collections, parce qu'il aime la moutarde française. Deux pornographes en gros parlent de leur commerce. Un homme d'affaires prépare le sabotage de sa propre firme. Une stripteaseuse rêve d'un papa pour sa fillette.
    Deux inconnus apprennent à se connaître autour d'un cinquième et d'un sixième whiskies. Un philosophe élabore une théorie pour défendre le Dieu Dollar. Un gratte-ciel prend le pouvoir. Un chêne discute de sa rentabilité.

    Thèmes américains, cent fois traités. Scènes devenues presque familières.
    Équilibre entre la naïveté et la terreur, la course au bien-être tangible et la crainte de tout devoir remettre en cause. Ce qui est absolument nouveau, c'est, comme on dit aujourd'hui, l'approche d'Alain Bosquet. Car chaque texte a non seulement son rythme et son vocabulaire, mais constitue à proprement parler un genre : reportage, nouvelle, récit satirique, dialogue, poème en prose, argot transposé dans un argot réinventé, monologue intérieur, usage exclusif de l'infinitif et, parfois, de la forme interrogative.

    L'ensemble constitue un panorama des moeurs actuelles aux États-Unis, en particulier dans la région de Chicago. Mais c'est, sur un plan plus large, la démonstration étourdissante d'un don de mimétisme rarement rencontré : à chaque situation un langage différent ; à chaque humeur, un style.

  • Les bonnes intentions

    Alain Bosquet

    • Grasset
    • 23 Septembre 1975

    Ausonius a 20 ans en 1945. Mobilisé, il assiste à l'ouverture d'un camp de concentration : pour lui, la vie commence par l'enfer. Traumatisé à jamais, il veut mener une existence propre, et utile. La paix revenue, il ne peut, étudiant en droit, envisager d'autre activité que le philanthropie. Il se marie et installe un bureau de collecte : vêtements, conserves, dons en espèces. Avec quelques amis il se dévoue, mais le dévouement devient une profession, qu'il faut gérer comme une affaire commerciale. À 30 ans, il est un monsieur spécialisé en bienfaisances de toutes sortes. Se dévouer, était-ce donc cette croisade où peu à peu la réussite remplace l'élan fraternel ?
    Nous suivons pendant un quart de siècle cet homme assoiffé d'idéal et incapable d'échapper aux soucis quotidiens qu'il lui occasionne. Il finit non seulement par ne plus croire en sa cause, mais par choisir - jusqu'au dénouement tragique - une cause où il ne croit pas. Le démon du dévouement ne le quitte plus.
    Le Temps de la dérision : l'oeuvre romanesque d'Alain Bosquet pourrait porter ce sous-titre : La Grande Éclipse : dérision de la guerre. Le Mécréant : dérision de la foi. Un besoin de Malheur : dérision de la carrière littéraire. Les Petites éternités : dérision du choix moral. La Confession mexicaine : dérision de la création artistique et du dépaysement. Les Tigres de papier : dérision de toute notion de destin accompli. L'Amour à deux têtes : dérision de l'intellectualisme. Monsieur Vaudeville : dérision du rêve. L'Amour bourgeois dérision du rationalisme. Cette fois, dans Les bonnes intentions, c'est toute idée de juste cause qui est l'objet d'une satire impitoyable. Alain Bosquet y met une puissance, une conviction et une vision d'une ampleur encore inégalée. C'est son livre le plus riche et le plus troublant.

  • L'enfant que tu etais

    Alain Bosquet

    • Grasset
    • 13 Janvier 1982

    Alain Bosquet réinvente aujourd'hui l'enfant qu'il fut jadis. Ce gosse qu'il tutoie, Tolia, qu'il interpelle comme s'il s'agissait d'un autre lui-même, en culotte courte.

    Quand ils ont dû fuir Odessa et la Révolution, ses parents se sont réfugiés en Bulgarie, à Varna, puis à Sofia. Dans ces villes lointaines, où il se sent un étranger sans savoir pourquoi, ce fils unique, passionnément épris des mots, des timbres, des atlas, s'est bâti un univers clos sur des chimères bien à lui, à peine troublé par les agissements inexplicables des adultes et la bizarrerie de rares camarades, cruels ou inquiétants. Rêves et solitude ont fait de lui un être à part, en marge d'une société où les siens eux-mêmes trouvent difficilement leur place. Aussi, quand son père le conduit à Bruxelles, chez ses grands-parents, voyage fascinant, presque initiatique pour un Tolia de dix ans, il découvre soudain les autres, en même temps qu'un pays dont il faut tout apprendre.

    Du passé familial qu'on lui dévoile par bribes aux premiers éveils de la sexualité, et de l'intelligence réfléchie, l'adolescent qui naît en lui amasse les expériences avec le savoir. Une nouvelle vie commence.

  • Le 15 février 1979, le docteur Jean-Louis Trabart, quarante-neuf ans, généraliste dans le 16e arrondissement de Paris, marié, raisonnablement heureux, rangé, ponctuel, bien sous tous rapports, soudain se révolte. Un irrésistible élan le pousse à déserter son domicile et à errer dans la cité, à la fois protectrice et hostile. Il étouffe, il se déteste, il ne s'accepte plus. Son errance et son désarroi lui rappellent les étapes de sa vie : une enfance choyée à Rouen, l'exode pitoyable de 1940, les études à la faculté de Montpellier, les premières amours, les premiers patients après son installation à Paris.

    Homme de devoir et médecin consciencieux, Jean-Louis Trabart ne peut empêcher la débâcle intérieure, le doute, l'angoisse. Il a beau s'interroger, il ne peut rien contre une sorte de paralysie de l'âme. Vingt-quatre heures plus tard, il reprend sa place dans la société, mais à quel prix ? A ce drame, à la fois invisible et impitoyable, le romancier d'Une mère russe donne une intensité et une profondeur particulières, qui ne vont pas sans une contagieuse drôlerie.

  • Que se passe-t-il dans la sensibilité de deux amants intellectuels ? Lui est écrivain et conférencier : un homme public, habitué à former de jolies phrases auxquelles il croit, et parfois ne croit pas. Elle est professeur de littérature, cernée de mots, de citations, d'auteurs illustres qui forment son univers. Lui est disponible, sans doute par nécessité d'échapper à tant de connaissances livresques. Elle ne voit plus la vie qu'à travers des tragédies écrites, des leçons apprises, des devoirs que rédigent ses étudiants.

    Entre eux, Shakespeare, Racine, Goethe, Kafka, Pirandello et Gide seront-ils d'insurmontables obstacles ? Mais peut-être, justement, ont-ils besoin de tout cet appareil littéraire pour le balayer et se donner l'un à l'autre. Les élans les plus fous se font ainsi à travers les pages des autres. Elle aime, et ce n'est pas comme dans Georges Sand. Il aime, et ce n'est pas comme dans Tolstoï.
    Cela empêche-t-il qu'ils parlent de leur métier ? La littérature ne gêne pas l'amour, la passion, l'impatience, l'exaltation.

    À cause de cette culture, parfois posante, parfois narquoise, le temps leur paraît une notion vaine. Lui est marié. Elle habite les États-Unis. Ils ne se voient pas plus de deux fois par an : à chaque rencontre, c'est l'éblouissement le plus pur. Lorsque, après bien des années, il mourra de maladie, elle ne voudra pas lui survivre, malgré Hemingway, Camus, Claudel, Dante, Stendhal et tous les autres intercesseurs. L'amour de deux intellectuels est plus total que l'amour de deux amants ordinaires. Un aigle peut avoir deux têtes, quand il est impérial. Un amour de tête peut ne pas être de coeur. Mais un amour à deux têtes ?

    Avec ce roman, son huitième, Alain Bosquet a écrit son oeuvre en prose la plus tendre, la plus émue, la plus élégante. Il semble aussi donner à l'intellectualité une dimension gaie, fraîche et simple dans sa ferveur, qui lui est peut-être utile par ces temps de byzantinisme agressif.

  • Ni guerre ni paix

    Alain Bosquet

    • Grasset
    • 19 Janvier 1983

    Dans les derniers chapitres de l'Enfant que tu étais, le petit Tolia avait douze ans, et sa famille, quittant Sofia, venait de s'installer à Bruxelles. Le voici maintenant qui termine ses études secondaires. Nous sommes en 1938 et plusieurs choix s'offrent au jeune Anatole Bisk : s'orienter vers la technique ou l'érudition, guerroyer en Espagne avec les républicains, ou se réfugier dans la neutralité belge. Etre de son temps, ou hors de lui. Il hésite, il change d'avis... Comment prendre sa décision dans le grand vacarme de la planète, qui balance entre guerre et paix ? Hitler hurle à l'arrière-plan, Chamberlain pleurniche, Mussolini se pavane, Staline attend, Daladier tente de sauver les meubles. Tolia saluerait le 10 mai 1940 comme une sinistre délivrance, s'il n'y avait aussi, par bonheur, l'apprentissage de l'amour, ou son illusion. Avec le ricanement de la dérision, et la verve satirique d'un visionnaire, Alain Bosquet mêle à celui de sa vie le roman d'une époque. Et, dépassant la simple autobiographie, son livre impose définitivement un personnage, une oeuvre, un écrivain.

  • Les petites éternités

    Alain Bosquet

    • Grasset
    • 1 Janvier 1967

    Faut-il dire d'un personnage qu'on invente " il ", " je ", " tu " ou " vous " ?
    Faut-il mettre une intrigue au présent, au passé ou au futur ? Tous les possibles sont devenus vrais, et toutes les optiques sont désormais défendables. Ils dépendent de l'humeur et du besoin de remplacer un choix par un autre choix : point d'éclectisme, mais les richesses les plus variées et les plus contradictoires de l'intériorité.

    Le drame que nous conte Alain Bosquet est un drame où le choix - comme l'entendait Albert Camus - devient monstrueux, et où il convient de le refuser.
    À Londres, en février 1944, le lieutenant Lucien Viriot, qui travaille au G.Q.G., est appelé à préparer un raid de la R.A.F. sur Rouen, sa ville natale.
    On lui laisse un peu de temps et il s'acquitte de sa tâche avec conscience, jusqu'au moment où les scrupules s'emparent de lui : il ne peut supporter l'idée qu'il lui faille détruire la maison de sa mère plutôt que le lycée où il fit ses études, telle rue de préférence à telle autre. Et il se révolte contre une si atroce responsabilité.

    De tous les romans d'Alain Bosquet, Les petites éternités est le plus inattendu, le plus humain, le plus poétique, le plus profondément convaincant.

  • Les tigres de papier

    Alain Bosquet

    • Grasset
    • 3 Septembre 1968

    Six personnages de notre temps... Robert Pons se demande pourquoi, un jour de 1943, il a accepté de torturer un patriote : fanfaronnade, vice, élan irresponsable ? Plusieurs années plus tard, il se met à la recherche de sa victime, et en devient l'ami. Il ne trouve ni la paix, ni le pardon, ni même le châtiment. Alain Dumaine, toujours amoureux, connaît l'existence errante des professeurs sans relief ; quand donc les femmes qui se donnent à lui le prendront-elles au sérieux ? Il vient, il passe, il ne reste dans l'âme de personne.

    Solange de... se répand en mondanités et en aventures sans lendemain. Elle devient la maîtresse d'un intellectuel de gauche, puis, comme par contraste, d'un activiste de l'O.S.A. En quête d'un drame, elle ne rencontrera que les mille aspects du burlesque et de l'artifice. Veuf inconsolable, Samuel Benson abandonne ses affaires et fuit sa ville natale, Chicago. À New York, à Londres, à Gênes, il cherche l'oubli dans la débauche, et n'ose pas aller jusqu'au suicide. Une fois douillette et timide pourra-t-elle faire de lui autre chose qu'un cadavre en sursis ?

    Les caractères forts, eux aussi, ploient sous les compromis. Paul Santier a tout pour réussir : fortune, audace, intelligence, habileté. Il fait une carrière politique foudroyante dans les premières années de la Cinquième République, et publie quelques livres remarqués. Mais l'habitude de calculer le moindre de ses gestes ne l'amène-t-elle pas à perdre le plus clair de ses chances ? Volontaire comme lui, et doté d'un bon cynisme, Roland Borain, après une adolescence douteuse, se lance dans les affaires. Les millions s'accumulent, jusqu'au jour où une maladie incurable...

    Six destins à l'image des années 1949-1962 où se situe le roman. Des conquêtes se défont, des vérités se minent, des rêves finissent dans l'ennui. En revanche, les tragédies mêmes prennent l'allure de petits caprices. C'est que tous les tigres sont désormais de papier. Les six personnages ne se rencontrent pas ; ils vivent chacun leur solitude ou leurs malentendus, reliés par les ivresses et les malaises de leur époque, et aussi par l'unité que leur donne la prose d'Alain Bosquet, toute d'introspection et de lyrisme sardonique.

    Après le drame de conscience des Petites éternités et les splendeurs exotiques de La Confession mexicaine (Prix Interallié 1965), Alain Bosquet vient d'écrire son roman le plus ambitieux, où il renouvelle son art de conter en condamnant les simulacres de notre temps, mais en chantant les surprises de sa spontanéité. C'est sans doute son livre le plus ample et le plus vrai.

  • Un besoin de malheur

    Alain Bosquet

    • Grasset
    • 1 Janvier 1967

    Intelligent et lucide, Philippe Croizant est aussi un écrivain à la mode ; il vit d'habiletés et de confessions adroitement ménagées, qui masquent un énorme ennui et un dégo-t de soi réel. Un jour, il décide de se dépasser, et écrit une oeuvre ésotérique, qui tient autant de l'éblouissement que du canular. Il la publie sous un pseudonyme. Désormais il a deux carrières : l'une flatteuse et superficielle, l'autre rare et comme clandestine. Il n'en continue pas moins de vivre en Parisien gâté.

    Le verbe se vengera cruellement... À Belgrade vit un jeune écrivain " engagé ", Ranko Babitch, pour qui la littérature est une arme. C'est un homme entier et violent. Déçu par le parti, il se révolte. Il découvre alors le livre ésotérique de Philippe Croizant ; à son contact il se met à vénérer le doute, le néant, tous les venins d'une pensée occidentale décadente. Il s'" engage " à fond dans ce qu'il détestait naguère, et trouve sa vérité profonde là où Philippe Croizant, par désoeuvrement, joue à se leurrer. Ranko Babitch finit par se pendre, persuadé qu'il a fait fausse route en obéissant aux directives idéologiques, et assuré que toute son oeuvre n'est qu'erreur et fausseté.

    Lorsque Croizant apprend le drame, il se dit qu'il lui faudrait être à la hauteur de cette aubaine : avoir provoqué la mort d'un écrivain, car la mort, comme les autres tragédies, est pour lui matière à vaudeville. S'il souffre, c'est de ne pas souffrir. Et dans la panoplie des pirouettes, il ne ressent même plus cette souffrance en creux.

    Sur ce thème peu commun, Alain Bosquet a écrit un roman satirique impitoyable, dont les résonances sont sans fin. Aux problèmes que pose l'écriture - problèmes si généraux qu'ils concernent bien autre chose que l'écrivain, bien plus que les écrivains : toutes les activités des hommes et les hommes eux- mêmes - le romancier fournit des réponses complexes, déroutantes et peut-être même contradictoires. Alain Bosquet, avec virtuosité et profondeur, s'interroge et nous interroge. On rira beaucoup, mais le rire, souvent, sera crispé.

  • Le petit Anatole, dit Tolia, suit sa famille en Bulgarie, après la Révolution d'Octobre. L'exil ne lui pèse pas : il s'émerveille de tout et de rien. Il donne le non de Volodia aux arbres, et rebaptise les nuages ; il se sent libre de découvrir le monde, selon son imagination. Mais il faut aussi apprendre le réel : n'est-ce pas plus douloureux que de se plier à sa fantaisie ? Peu à peu le siècle le rejoint, dans les années 20. Ses parents, ayant fait le deuil d'un retour improbable en Russie, le conduisent à Bruxelles. L'âge des rêves et des espiègleries doit faire place à celui des devoirs. Tel est le thème de L'enfant que tu étais.Nous retrouvons Anatole dans Ni guerre ni paux. Il est un lycéen consciencieux, qui soudain se trouve devant ses responsabilités : la montée des périls ne l'empêche pas de faire la connaissance livresque de Jules César, de Louis Pasteur, de l'hydrogène et de l'hypoténuse. Il est le premier de sa classe, mais il apprend bientôt l'insatisfaction. On le destine au commerce et aux duretés de la vie. Il se révolte : il préfère le latin, le grec et la philosophie. Les écolières et les dames l'attirent. Il hait Franco, il a peur de Hitler, il ne sait que penser de Staline. Il prend acte de son impuissance en partant combattre, trop jeune, dans le rang des Républicains. L'équilibre intérieur est une fausse notion, au lendemain de Munich.L'Histoire emporte Anatole, le 10 mai 1940. Il perd très vite la guerre, il fait passer des patriotes à Londres, il doit fuir en Afrique du Nord, il est journaliste d'un périodique gaulliste à New York, il revient en Angleterre, cette fois au Q.G. d'Eisenhower. Le voici préparant le débarquement en Normandie, puis sur ses plages. Haut fonctionnaire à Berlin, il y enseigne la démocratie à l'Allemagne écartelée. Il joue un rôle important pendant le blocus de 1948. Les femmes tombent avec une facilité déconcertante. L'après-guerre, pour lui, est vorace. A trente ans, il a vécu plusieurs vies, mais a-t-il vraiment eu le temps de vivre une vie à lui ? Devenu Alain Bosquet, à la fin des Fêtes cruelles, il prend la décision de tout abandonner en s'installant à Paris : le café-crème et le croissant chaud valent bien une messe.Cette étourdissante trilogie est plus qu'un journal intime ou qu'une autobiographie : c'est un roman picaresque et le fidèle portrait d'une époque, avec toutes ses contradictions. on rira, on pleurera, on découvrira des chapitres poétiques ou impitoyables. Comme le dit Ismaïl Kadaré, cette oeuvre possède la dimension épique.

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