• Le vingt-huit octobre, au bord de la Caspienne, une journée de pêche se prépare. Tout le monde est réuni autour de Jonathan Bonnefonds, tous sauf un, l'ami d'enfance.
    Ces dernières semaines, le niveau de l'eau a baissé progressivement. Les poissons suffoquent, les cormorans hantent le ciel, la lumière vient rappeler sa beauté au pays des mille eaux.
    Depuis les profondeurs aveugles de l'océan Atlantique, David Gareau, lui, écoute les sons de la mer et s'apprête à remonter pour la dernière fois.
    Il manque à l'appel de l'étang.

  • Saufs riverains

    Emmanuelle Pagano

    Je m'appelle Emmanuelle Salasc. Je suis née à Rodez, Aveyron, le 15 septembre 1969, quelques minutes avant ma soeur, de Norbert Salasc, originaire d'Octon, tout près de la rivière Salagou, département de l'Hérault, et de Monique Virenque, originaire de Boussinesq, commune d'Alrance, tout près de la rivière Alrance, sur le Lévézou, département de l'Aveyron. Entre ces deux territoires familiaux, il y a le pas de l'Escalette et le plateau du Larzac. Depuis le mois de mars, dans la vallée, les vannes du barrage sur le Salagou étaient fermées. En septembre, le patient travail de la montée des eaux abordait les deux petites vignes de mon grand-père paternel, pendant que ma mère perdait les eaux, dans la ville d'en haut. Sur ces hauteurs maternelles, un autre lac artificiel, barrant déjà l'Alrance depuis plus de quinze ans, gardait contre sa rive le secret d'un autre lieu familial disparu.

  • «Les mains gamines étaient très jeunes et malhabiles, inexpérimentées, presque analphabètes, d'autant plus brutales.
    Crier ne servait à rien.
    Pour supporter, je me disais crier ne sert à rien. Je tenais en me disant plus tard, j'écrirai, et ce sera plus violent encore, plus adroit. Je rentrais en classe, et j'essayais d'apprendre très vite, de tout comprendre, pour aller plus loin, bien plus loin que leurs gestes limités de petits garçons.
    J'ai des mains de petite fille, gants taille 5-6, 12 ans. N'empêche, je sais écrire. J'ai des mains qui ont l'air d'être des mains de petite fille, mais ne vous y trompez pas, ce sont des mains d'adulte. Avec elles, j'écris. Je suis allée beaucoup plus loin en moi que cet endroit dont leurs doigts n'ont aucun souvenir.»

  • Adèle est conductrice de navette scolaire sur un plateau très isolé, en altitude. Elle transporte une dizaine d'enfants et d'adolescents, essentiellement des fratries, dont les histoires se mêlent à la sienne. Pendant les trajets, dans les intempéries, ses souvenirs, ses pensées, glissent sur les routes écartées, pendant que grands et petits parlent, se disputent, se taisent. Elle se souvient de son corps mal ajusté, de sa propre adolescence douloureuse. Adèle est une fille née dans un corps de garçon. Ni «ses» grands ni «ses» petits, n'ont connaissance de son passé. Elle est née au milieu du plateau, à la «ferme du fond», aujourd'hui disparue sous une retenue d'eau. Elle y a vécu avec ses parents et son petit frère, Axel, puis elle est partie, avant de revenir au pays dans son nouveau corps : personne ne l'a reconnue.
    Elle conduit sa vie et la navette entre ce lac artificiel, recouvrant l'enfance, et un autre lac, naturel et volcanique, auprès duquel elle aime s'arrêter. Elle pense à son frère. Il n'a jamais accepté la féminité de son aîné. Axel est travailleur sur cordes, il conforte les falaises qui soutiennent le plateau. Il refuse de la voir, de lui parler. Une paroi rocheuse s'écroule, Axel s'en sort avec une phalange brisée, mais quelque chose en lui s'est fissuré. Adèle descend le voir et le dialogue reprend.
    Un après-midi d'hiver, la tourmente et les congères brouillent la route de la navette au retour du collège. Adèle et ses grands se perdent. Ils se réfugient pour la nuit dans une grotte au bord du lac volcanique...
    On retrouve dans ce nouveau roman ce qui fait l'originalité d'Emmanuelle Pagano : une conscience aiguë des corps et des mouvements visibles ou secrets de ces corps, une langue imagée et apparemment familière mais en réalité discrètement sophistiquée, une connaissance profonde de la nature, des forces qui la traversent.

  • 'Tu m'as répondu j'étais ta rivière? mais pour qu'il y ait une rivière, il faut qu'il y ait un lit, comme un récipient pour tenir l'eau. Tu étais mon lit.'

  • Le Tiroir à cheveux raconte l'histoire d'une très jeune femme et de ses deux enfants dont l'un, Pierre, est handicapé, retardé à la suite d'un accident cérébral. Cela se déroule dans une petite ville du Sud. Le père de la jeune femme est gendarme. Très jeune elle a été enceinte, une première fois, puis une deuxième. C'est, comme on dit, une mère célibataire. C'est parce qu'elle a voulu cacher sa première grossesse puis retarder au maximum le moment d'aller à l'hôpital que son enfant est anormal. Elle travaille chez un coiffeur, elle aime beaucoup toucher les cheveux, les caresser, les coiffer. D'ailleurs Pierre a des cheveux magnifiques.
    On comprend peu à peu que les parents de la jeune femme veulent l'obliger à placer Pierre dans une institution spécialisée. Et on comprend aussi qu'elle ne le veut pas, qu'elle résiste de toutes ses forces.
    Ce livre est la description de sa vie dans ce village, avec ses enfants, comment elle s'organise matériellement, comment elle supporte et transforme en amour l'horreur et la fatalité, ses combats quotidiens, son indépendance farouche. Il est rythmé, écrit d'une belle manière fluide qui sait capter les sensations et les sentiments l'air de rien, sans effets trop visibles, mais avec beaucoup de précision et de proximité.
    Le Tiroir à cheveux est le troisième roman d'Emmanuelle Pagano qui a déjà publié au Rouergue et chez La Martinière.

    « Il ne fallait pas parler de ma voisine, même dans son dos. Il ne fallait pas lui parler non plus. Elle n'avait pas demandé la permission d'être enceinte. D'ailleurs, elle faisait plein de choses sans autorisation. Je crois qu'elle sautait par-dessus le portail, quand elle n'avait pas encore le droit d'avoir une clé. Moi non, mais je me cachais pour écrire, parce que je n'étais pas bien sûre que ce soit permis.
    Je regardais le fils de ma voisine, tout de travers dans sa poussette, les orbites pleines de soleil, en me demandant quel interdit l'empêchait de bouger, de voir, d'entendre, de parler, de lever une main pour s'essuyer la bouche. Je regardais sa mère et je l'admirais en cachette. Je l'admirais d'avoir fait ça, un gosse défendu qui bavait et coinçait tout le ciel dans ses yeux. J'avais honte aussi, parce que le pauvre.
    J'ai écrit cette histoire sans aucune autorisation, même pas la sienne, même pas celle de sa mère, juste pour dire en retard il est beau ton fils, en traversant la cour avant d'ouvrir le portail. »

  • Nouons-nous

    Emmanuel Pagano

    L'amour plus des copeaux de bois, du produit pour les vitres, une clochette, du shampoing, des oiseaux, des écharpes, des appareils photos, des ponts, des cordes, un vélo, des instruments de musique, une canne à pêche, des brosses à cheveux, des fusils de chasse, des livres, des gélules, du carton, des lampes, des agates, des élastiques, une malle, des fruits, des lentilles de contact, des échantillons, des bateaux, des pansements, de la peinture, des arbres, des agendas, un mouchoir en tissu, du liquide vaisselle, des box, du scotch, des ballons, du savon, des soldes, une mouillette, des connexions internet, des marées, des archives, des paquets cadeaux, une pince à épiler, du mica, des mains courantes, des trams, un faon, des maquettes, un vaporisateur d'eau, des cours de médecine, des montres, des coussins brodés, des plumes, des clés, un chat, du sel, des écorces, des poupées, une émeraude, des avions, un foulard, des fleurs, des manèges, des téléphones, des crayons de couleurs, des boîtes aux lettres, une fève, des tatouages, des télés, des cartes, des miroirs, un kit de couture, des mathématiques, des chaussures, des poissons, des valises, des jeux de société, un éboulis de pierre, des bouchons auriculaires, des carnets, des bocaux en verre, des calendriers, des pantins, une table de mixage, des grains de sable, du yoga, des poids en laiton, des éclairages automatiques, un aspirateur, des trains, des fagots, des éoliennes, des insectes, et une pelote de fil.

  • 'Les personnages de ces nouvelles ne se trouvent pas au milieu du récit, ils restent dans les marges, ils se tiennent au bord de leurs vies, de leur maison, de leur pays, ils marchent au bord des routes, à côté de leur mémoire, à la lisière de l'ordinaire et de la raison, comme il leur arrive de faire du stop : au cas où on s'arrêterait pour les prendre. Je les ai pris dans mon livre.'

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