• À la fin du xixe siècle se développe dans le sillage des efforts décadents et symbolistes une poétique du silence « dont Mallarmé est généralement tenu pour l'initiateur et le responsable », et ce, en raison de sa promotion comme chef de file de ces nouvelles tendances. Que l'aîné soit demeuré circonspect à l'égard de ses émules avec lesquels il était loin de partager toutes considérations n'enlève rien à l'évidence d'un legs persistant dans la façon d'aborder son oeuvre, cet héritage fût-il soumis à des variations de perspective au gré des préoccupations de la critique. En effet, les études qui articulent silence et modernité sous l'égide de Mallarmé sont légion. De simples considérations formelles et stylistiques sur l'écriture du fragment ou sur la notion d'hermétisme et d'obscurité sémantique (le « silence » du sens), elles peuvent aller jusqu'à appuyer le constat d'Adorno du défaut d'une parole poétique qui ne soit obscène après la barbarie politique du xxe siècle en suggérant exemplairement les limites du dire.

  • Bernanos! On ne peut songer à meilleur exemple pour tenter de saisir les liens possibles entre littérature et théologie. Son oeuvre romanesque est sous-tendue par la théologie du christianisme, singulièrement par le dogme de la communion des saints où toute l'humanité est constituée en un grand Corps mystique où se joue l'histoire du Salut, et où la souffrance des uns peut contribuer à la rédemption des autres. La structure même de la narration romanesque est en correspondance avec ces schèmes théologiques. On prêtera notamment attention au traitement particulier de la chronologie où certains instants narratifs sont à l'intersection du temps et de l'éternité. Mais il n'y a pas que les oeuvres strictement littéraires : l'auteur, de surcroît, dégage ce soubassement théologique aussi bien dans des textes plus personnels, écrits par Bernanos au début de son exil pendant la Seconde Guerre mondiale, que dans ses positions littéraires et politiques à l'égard de certains de ses contemporains comme François Mauriac. L'essai d'Éric Benoit offre au lecteur une subtile et rigoureuse exploration de Bernanos, exemple parfait de magnifique osmose entre une conscience théologique et le geste littéraire où elle se déploie.

  • L'histoire est connue : tout commence quelque part en Grèce antique, alors que logos et mythos se confondaient en une seule voix dans la parole sacrée (hieros), jusqu'à ce qu'au siècle de Platon, une méfiance philosophique provoque la séparation entre les légendes fabuleuses et la recherche de la sagesse. La philosophie n'a peut-être d'autre origine que cette méfiance à l'égard du mythos, méfiance fascinée cependant, qui maintient à distance en même temps qu'elle semble répondre sans cesse au chant des sirènes narratives, attachée au mat de la raison. Cependant, la narrativité, comme l'a montré Paul Ricoeur à maintes occasions, notamment à propos de l'histoire, cette autre discipline soupçonneuse, ne se limite pas au simple fait de raconter de la fiction. Il y a de la narrativité jusqu'à la limite de la pure syntaxe, pourrait-on dire. À partir du moment où les mots sont arrangés de façon à représenter un monde, parler de ce monde ne peut aller sans le présenter d'une certaine manière, sans lui donner une cohérence quelconque, c'est-à-dire en somme sans le raconter, ce dont ne se prive pas bien sûr la philosophie, ni l'histoire d'ailleurs, comme le soulignent heureusement depuis quelques décennies de nombreux historiens et non des moindres, que l'on pense à Michel de Certeau. La racine du fait narratif est ainsi enfouie beaucoup plus creux que ne le laissent croire les récits philosophiques d'affranchissement du narratif (dont il faudrait dresser un inventaire exhaustif, si la chose était possible). Mais affirmer cela, c'est du même coup prendre en compte l'inverse, à savoir que la racine philosophique est elle aussi très profondément enfoncée dans le terreau narratif et que le récit ne fait pas que raconter, il fait mieux : il pense en racontant. Ce dossier voudrait donc, à partir de quelques exemples, montrer ce double jeu de la pensée et du récit en examinant à l'oeuvre la pensée se racontant ou le récit pris en flagrant délit philosophique.

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