• La France est malade de son passé. Depuis 1944, le souvenir de l'Occupation n'en finit pas d'agiter la mémoire "collective". Soixante-dix ans après la fin de cette guerre civile, Vichy est encore d'actualité, dans la presse, dans le débat politique, au cinéma ou dans la littérature, dans les prétoires d'une justice constamment sollicitée. Le Syndrome de Vichy n'est pas un livre de plus sur cette époque trouble, mais l'histoire de sa difficulté résorption ou de sa survivance, celle des mythes constitutifs, du pétainisme au résistantialisme, qui ont tenté de reconstruire et travestir une réalité plus complexe que les images d'Epinal, tout en perpétuant des clivages ancestraux. L'auteur s'interroge sur la transmission comme sur la réception des représentations mouvantes et contradictoires de quatre années que certains auraient souhaité rayer de notre histoire.

  • Avant la Seconde Guerre mondiale, jamais un conflit n'avait causé autant de pertes humaines en aussi peu de temps. Jamais une guerre n'avait concerné autant de belligérants sur les cinq continents - la guerre de 1939-1945 est bien la première guerre véritablement « mondiale ».
    Jamais, surtout, une guerre n'avait donné lieu à des politiques d'extermination de populations entières sur des bases religieuses, culturelles ou ethniques. Encore omniprésent dans notre culture contemporaine, le souvenir de la Seconde Guerre mondiale revient trop souvent sous forme d'images simplifiées, erronées ou manipulées. Avec clarté et simplicité, Henry Rousso revient à la réalité de l'événement : expliquer cette guerre, c'est expliquer comment les hommes se sont battus, certes, mais aussi comment des millions d'hommes, de femmes et d'enfants ont pu vivre et survivre des années durant au coeur de cette violence extrême. C'est expliquer à quel point cette expérience de guerre est à la fois proche et lointaine. Un retour à l'essentiel indispensable aujourd'hui, alors que ses survivants disparaissent les uns après les autres.

  • Plus que d'autres, les historiens le savent : le pouvoir des mots peut aussi être celui de la confusion.
    Lorsqu'on parle de Vichy, il convient désormais de préciser si l'on entend : le régime installé avec l'ambition de conduire en profondeur, dans un pays occupé, une 'Révolution nationale' ; le gouvernement et son administration dont la mémoire nationale, ces dernières décennies, privilégie le souvenir de la déportation des juifs ; ou l'objet de recherches menées par des historiens et dont la perspective globale sur l'époque diverge de plus en plus de celle que nourrit la justice.
    C'est à une traversée de ces trois acceptions qu'invite l'ouvrage d'Henry Rousso, reflet de plus de vingt ans de recherches et de travaux consacrés aussi bien à l'impact de l'événement sur la société (à travers l'économie, la politique et la culture), qu'à la postérité de l'événement (du bilan des épurations militaires, civiles et administratives au sortir de la guerre jusqu'aux tentatives contemporaines de juger ce passé dans les prétoires).
    Une réflexion, en quelque sorte, sur les manières d'écrire l'histoire contemporaine comme les usages qu'en font les générations successives.

  • Naguère suspecte, voire rejetée, l'histoire du temps présent a pris aujourd'hui une place sans commune mesure dans l'espace public comme à l'Université ? avec l'explosion du nombre d'étudiants en cette matière. À cela, plusieurs raisons : la mémoire et le patrimoine ont envahi l'espace public et scientifique ; le témoignage a pris l'allure d'un impératif social et moral ; la justice temporelle s'est muée en tribunal de l'histoire pour juger de crimes politiques vieux de plusieurs décennies mais dont l'après-coup continue de cheminer dans notre présent.
    Une évidence, dira-t-on. Mais mesure-t-on pour autant le revirement qui se joue ici? Car le passé n'est plus cet ensemble de traditions à respecter, d'héritages à transmettre, de connaissances à élaborer ni de morts à commémorer ; c'est un constant 'travail' de deuil ou de mémoire à entreprendre, tant s'est enracinée l'idée que si le passé doit être arraché des limbes de l'oubli, seuls des dispositifs publics ou privés peuvent l'en exhumer, avec ou sans l'aide de l'historien.
    Tel est le 'présentisme' : devenu un problème à résoudre, et désormais un champ de l'action publique, le passé ? et singulièrement le passé proche, celui des dernières catastrophes en date ? n'est pas oublié, il est constamment mobilisé et reformulé selon les urgences du jour. L'exigence de vérité propre à la démarche historique s'est muée en exigence sociale de reconnaissance, en politiques de réparation, en discours d'excuses à l'égard des victimes.
    La question de la contemporanéité n'est pas nouvelle : elle s'est posée à travers les âges, mais Henry Rousso prend la mesure de sa profonde transformation au cours des deux grands après-guerres du XXe siècle et définit ses enjeux fondamentaux : comment écrire une histoire en train de se faire? Comment mettre à distance la proximité apparente? Comment se battre sur deux fronts à la fois ? celui de l'histoire et celui de la mémoire, celui d'un présent que l'on ne veut pas voir passer et celui d'un passé qui revient hanter le présent? La nouvelle histoire du contemporain, toute entière inscrite dans cette tension, est plus que jamais marquée par l'incertitude, l'instabilité et l'inachèvement.

  • Le terme de « mémoire » n'est plus seulement un mot galvaudé, c'est un mot usé. Il a fini par désigner sans distinction tout type de rapport entre passé et présent, reléguant au second rang, non sans de vives querelles, d'autres modalités comme la tradition ou l'histoire. Si la mémoire continue de fonder toute identité collective, elle a donné lieu ces dernières décennies à des formes inédites de revendications sociales et de politiques publiques. Elle est devenue une valeur cardinale de notre temps, un nouveau droit humain, un marqueur des sociétés démocratiques, qui repose sur l'idée qu'il faut agir rétroactivement sur l'Histoire, même révolue, pour la « réparer » et la réécrire au nom de principes qui fondent notre présent.Dans cet ouvrage, Henry Rousso, l'un des premiers historiens à avoir travaillé sur l'histoire du souvenir des grands traumatismes collectifs, s'intéresse aux évolutions récentes des usages et politiques de mémoire en France mais montre aussi à quel point la compréhension de ces phénomènes doit se penser à une échelle globale, européenne ou mondiale. L'enjeu est d'importance : l'investissement considérable des sociétés modernes pour entretenir le souvenir des catastrophes historiques ne les a pas prémunies contre un retour du tragique et de la violence de masse qu'elles pensaient ainsi conjurer.

  • Sigmaringen (Allemagne), 1944-1945. Par des itinéraires différents, Pétain et quelques uns de ses fidèles, Pierre Laval et plusieurs de ses ministres, Céline, Rebatet et de nombreux journalistes et écrivains compromis par quatre années de collaboration, les membres de la frange armée de la Milice et leurs familles, sous la conduite de Darnand, enfin les militants du PPF, emmené par Doriot, passent le Rhin pour échapper à l'épuration et maintenir vivante une certaine idée de la France. Cet ouvrage fait revivre les illusions et les déceptions, les angoisses alimentaires, les grands projets et les petites joies de la « France allemande » pour partie exilée volontairement, pour partie captive des nazis à Sigmaringen et dans les environs, une ville princière du Bade-Wurtemberg dominée par le célèbre château des Hohenzollern. Dans cette chronique haute en couleur, fondée sur une large documentation, souvent inédite et un humour corrosif, l´auteur ressuscite les fantômes de Sigmaringen, pétainistes et collaborateurs, entrêtenant leurs vieilles querelles, tout en se disputant le contrôle d'un royaume irréel: 30.000 collaborateurs en cavale accrochés au rêve d'un retour triomphal à Paris et deux millions de prisonniers de guerre et de requis du STO supposés servir de base légitime à un « gouvernement d´exil » singeant la France libre.

  • Ce livre est un classique dont Pluriel reprend la parution après qu´il a été épuisé plusieurs années. Car ce texte conserve une étonnante actualité et rend compte des faiblesses et des dérives des logiques de commémoration autour de la Seconde Guerre mondiale. Il part d´une question simple : "Faut-il ranger le devoir de mémoires au pupitre ? Non pas, mais que cesse ce rituel consistant à s'indigner tous les six mois parce qu'un scoop révèle que des Français ont collaboré, ou que Vichy fut complice de la "Solution finale". (...) L'important aujourd'hui n'est plus de dénoncer ou de dévoiler des secrets. Il est de comprendre et plus encore d'accepter. Non pas se résigner, mais accepter que ce passé, et peut-être plus encore la manière dont il a été géré après la guerre par la génération qui I'a subie, est révolu. D'autant que l'insupportable avec " Vichy " ce n'est pas tant la collaboration ou le crime politique organisé que ce qui fut au fondement même de l'idéologie pétainiste et qui eut, un temps, les faveurs du plus grand nombre : la volonté de mettre un peuple tour entier hors de la guerre et le cours de l'Histoire entre parenthèses. (...) Le souvenir de l'occupation est le reflet permanent non pas de "nos" crimes, commis toujours par une minorité, mais de notre indifférence et de la difficulté de rompre, comme le firent naguère les premiers résistants. (...) Le devoir de mémoire donne-t-il le droit d'ouvrir un procès perpétuel à la génération de la guerre ? D'autant que, pour la nôtre, l'obsession du passé, de ce passé-là, n'est qu'un substitut aux urgences du présent. Ou, pis encore, un refus de l'avenir."

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