• Voici une longue nouvelle comme aurait pu en rêver Hemingway, où les circonstances comptent moins que le désarroi moral, les tâtonnements, les dialogues de ces quatre soldats en perdition, issus de l'Armée rouge, qui sortent d'une forêt où ils viennent de passer un hiver terrible, pendant l'année 1919. Il y a la beauté des scènes muettes: réquisitions dans les villages, baignades dans un étang, embuscade. Il y a ce gamin, enrôlé volontaire, dont la présence irradie les quatre hommes car il est, semble-t-il, le seul à savoir écrire. Mais "le ciel est sans fin" et rien ne sera sauvé.

  • Une mère absente, un père malade et un fils livré à lui-même qui gagne un peu d'argent en accompagnant les personnes âgées, voilà la trame qui compose ce roman.
    Mais aussi une quantité de choses presque inracontables : un milan en cage mis en vente sur un trottoir, totem dont le jeune garçon imagine sans cesse la capture, une équipée dans les collines et la neige pour perdre une chienne qu'on n'ose pas tuer, des sensations de corps engourdi, des vêtements fumants près du poêle, des sanglots silencieux dans l'oreiller, des rêves d'enfant...
    Comme dans une rivière verte et silencieuse, hubert mingarelli met ici en scène un père et un fils.
    Un fils qui, par son amour total, soutient et retient le père, lui rend sa dignité aussi.

  • «On entendit les pas sur la neige. On vit l'éclair d'une lampe et ils apparurent derrière le pignon de la maison. D'abord le garçon, puis l'homme. Ils dépassèrent le pignon, et l'une après l'autre leurs silhouettes se détachèrent aussi distinctement que la maison sur le ciel étoilé. Ils avançaient lentement et prudemment. Le garçon tenait une lampe électrique dans sa main. Il éclairait le chemin creusé dans la neige. Elle avait durci pendant la nuit et c'était pour eux comme de marcher sur de la glace.»

  • Maria était assise sur le bord du lit, et Homer sur la chaise en face d'elle. La chambre était exiguë, elle ne possédait pas de fenêtre, il y avait un lit, une chaise, et une patère suspendue à la porte. Les murs étaient montés en briques et peints en blanc. Une ampoule de faible intensité brillait dans une lampe en papier rouge, contre l'un des murs. En dessous il y avait un lavabo, et le lit était recouvert d'un drap propre. Maria souleva ses pieds du sol et tendit ses jambes. Homer accrocha sa casquette au montant de la chaise.

    - Tes jambes sont très jolies.

    - Merci.

    - Je les aime beaucoup.

    - Je sais.
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    - Comment peux-tu le savoir?

    - Tu les as beaucoup regardées tout à l'heure.

    - Tu m'as vu les regarder?

    - Oui, mais ça ne m'a pas gênée.

  • Au début du premier récit, il y a ce nuage atomique qui s'élève dans le Pacifique sud. Des marins regardent, sidérés, lorsque soudain le vent tourne, et le souffle tiède de cet événement sans nom passe au-dessus d'eux, les traverse. Mais ils n'en parleront pas, car le nuage nucléaire, c'est l'indicible même. Dans le second récit, un chien monté à bord depuis longtemps porte le nom d'un homme : Giovanni. C'est le nom de son ancien maître, la couchette appartient désormais au chien qui devient une sorte de personnage sacré sur le navire, à travers lequel se transmet le besoin de consolation des hommes. C'est encore de consolation que parle le troisième récit : histoire d'un père et d'un fils, qui rappelle d'autres histoires de pères et de fils, dans la lignée de ces bouleversants dialogues auxquels nous a habitués Hubert Mingarelli.

  • La promesse

    Hubert Mingarelli

    Naviguer sur un lac peut réserver des émotions tellement particulières qu'il est impossible de les partager avec qui que ce soit. D'habitude, Fedia emmène son fils avec lui, mais cette fois non. Et pourtant, Fedia ne cessera de penser à lui. Aux paroles qu'il va devoir trouver pour lui dire ses intentions, ce qu'il était parti faire sur l'eau ce jour-là. Dans le fond de sa poche, une petite boîte en carton fermée par un élastique. Le chagrin est dépassé, du moins le croit-il. La nuit s'avance, la rivière a remplacé le lac, et Fedia continue de frapper avec ses avirons la surface baignée de lune. Il était une fois deux âmes en perdition. Deux jeunes matelots qui s'étaient fait une promesse.

  • Un groupe de guérilleros en perdition pénètre dans une maison d'un village d'Amérique centrale.
    Ils en sortent avec pour seul butin une paire de bottes, que leur chef enfile afin de remplacer ses chaussures usées, et qui lui font mal. Mais surgit un vieux domestique, habitant la maison voisine, Eladio, pour qui le vol des bottes d'Alvaro Cruz est un acte inacceptable, une offense à la dignité. En réponse à ses protestations, le vieux est assommé d'un coup de crosse. Une heure s'écoule, Eladio se réveille migraineux.
    Sa décision est prise, un choix dont il ne mesure pas encore combien il est au-dessus de ses forces : partir à pied vers les montagnes sur la trace des soldats, récupérer les bottes d'Alvaro Cruz. Acte de pure abnégation, héroïsme discret d'un serviteur pour son maître. Eladio se traîne, les montagnes sont immenses, à des jours de marche.

  • « Alors il pensa aux forêts sous la neige et aux premières branches des sapins, si lourdes qu'elles ploient jusqu'au sol. Il se souvint du renard qui dormait au pied d'un sapin, sous l'une de ces branches, à l'abri du froid et de la neige. Il avait les couleurs de son lit d'aiguilles de pin. Il se souvint de l'impression de chaleur qu'il avait ressentie en le voyant, pour lui-même et pour le renard, alors que la température était tombée en dessous de zéro. Il l'avait laissé dormir, le museau posé sur ses pattes de derrière, soufflant des petits nuages d'haleine blanche. En s'en allant il lui avait dit : « Je te laisse parce que tu dors. » Puis il lui avait souhaité que leurs chemins ne se croisent plus jamais. » Souvenir d'une partie de chasse, d'un renard qui dort. Construire un feu et écouter la voix paisible du vent. Oublier que les hommes ont été ennemis. « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier », écrivait Stig Dagerman.

  • « Je ne vais pas mentir à propos de ma jambe. Je n'ai pas envie de me faire plaindre en disant qu'elle me faisait mal. Parce que, aussi loin que je me rappelais, ma jambe ne m'avait jamais fait mal. Elle ne m'empêchait pas non plus de marcher aussi vite que n'importe qui. Peut-être même que je marchais plus vite que la moyenne des gens. [...] C'était pour être le moins longtemps possible ridicule à marcher de la sorte, en me déhanchant à cause de ma jambe droite qui était raide depuis toujours. [...] Je marchais comme un demeuré, quelqu'un qui aurait eu un problème dans la tête. Mais je n'avais pas un problème dans la tête. J'avais seulement que ma jambe refusait de plier. Voilà tout ce qu'il y avait, ma parole. »

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