• Descartes, selon Hegel, est le héros de la philosophie moderne. Si l'affaire de la philosophie était déjà pour Platon celle de la « vérité de l'étant », il s'agit donc d'une nouvelle décision concernant l'essence même de la vérité. Au sens de Descartes, celle-ci est, dans son fond, certitude. À la différence des philosophes modernes pour qui, de Descartes à Nietzsche, l'entreprise grecque était déjà projet de certitude, Heidegger conçoit la certitude et le mode d'assurance qu'elle comporte comme l'interprétation cartésienne de la vérité. De conséquence qu'elle était pour les Grecs, la sûreté devient avec Descartes principe. Là où s'établit l'homme nouveau, autrement dit le Sujet, certitude et méthode vont de pair. Leur combiné se nomme science. La philosophie moderne est alors le pays même des sciences dont elle exige le développement.
    Pour la méthode au sens moderne, les sciences avec leur certitude constituent cependant un domaine encore trop étroit. C'est pourquoi Nietzsche oppose à la méthode scientifique qui demeure en deçà du bien et du mal un nouveau « projet méthodologique » qui se déploiera au-delà de leur distinction, jusque-là où les deux « coïncident ». En quoi Nietzsche provient de Descartes, dont il promeut à son insu et pousse à bout l'initiative, mettant plutôt un point final aux « temps modernes » qu'il n'ouvre un nouvel horizon.

  • Les textes jusqu'ici proposés au lecteur ne rejoignaient Heidegger qu'à partir des penseurs dont la parole avait avant lui porté au langage la question de l'être en mode philosophique. Heidegger cependant n'est pas un nouveau philosophe. Sa pensée n'est pas une nouvelle « thèse sur l'être » qui répondrait encore une fois à la question de l'étant par où il est. Avec lui, c'est bien plutôt cette question qui devient à son tour question. Sur quoi repose donc la possibilité même de la question posée traditionnellement par toute philosophie, sans que jamais aucune ne se soit avisée de ce qu'abrite en elle, dans l'inapparence du « non-dit », une telle question ? Cette tentative d'approche de la question de l'être est par elle-même l'unique approche possible de la pensée de Heidegger.

  • Les études qui composent ce recueil sont autant d'étapes dans l'approche d'une pensée encore secrète, celle de Martin Heidegger. Son unique question est peut-être : Qu'est-ce que la philosophie ? On peut dire de toute grande philosophie ce que Hegel disait de la philosophie de Descartes, à savoir que c'est « tout à son départ qu'elle reprend à nouveau la question ». Cette reprise initiale d'une même question apparaît chaque fois qu'elle est portée à la parole, comme ayant la portée d'une thèse sur l'être. C'est ainsi que, selon le mot de Valéry : « Penseurs sont gens qui re-pensent et qui pensent que ce qui fut pensé ne fut jamais assez pensé. » Mais ces thèses sur l'être, dont le début est grec, et qui, pendant plus de deux millénaires, a rempli l'espace d'une histoire dite de la philosophie, d'où tient-elle son commencement ? Et de là peut être son unité encore non pensée ?
    Commencer (entrer dans la question) et débuter (y prendre le départ) font deux. Dans tout début s'abrite l'énigme d'un commencement qu'il appartient au début de laisser dans l'ombre. Les Grecs sont, en philosophie, nos débutants. C'est à partir d'eux et d'eux seulement que philosophie il y a. Mais d'où ont-ils commencé ? D'où ont-ils été eux-mêmes commencés, c'est-à-dire initiés à leur propre début ? La parole grecque, sur ce point, demeure énigmatique.

  • Dans le quatrième et dernier volume de son Dialogue avec Heidegger, Jean Beauffret invite le lecteur à le suivre sur « le chemin de Heidegger », lequel répond, à sa façon, au chemin de Cézanne. Un tel itinéraire ne procure aucun secours moral, n'assure aucun confort intellectuel. Seuls sauront s'émerveiller avec Jean Beaufret de la présence de Heidegger en son « atelier de pensée » ceux qui auront su faire preuve de l'« humilité questionneuse » dont parle René Char.

  • Leibniz écrivait à Malebranche : « Les mathématiciens ont autant besoin d'être philosophes que les philosophes d'être mathématiciens. » Il fallait sans doute être Jean Beaufret pour répondre dans sa totalité à cette recommandation de Leibniz. Car, s'il était convaincu que le philosophe a tout à gagner à s'ouvrir à l'esprit des mathématiques, riche d'idées philosophiques, il était pleinement conscient de ce qu'un mathématicien qui n'est que mathématicien risque de perdre, lorsqu'il se refuse à découvrir l'implantation philosophique de son propre savoir.Les trois conférences publiées ici ont été prononcées à l'École normale supérieure de Paris en 1979, 1980 et 1981, dans le cadre du Séminaire de philosophie et mathématiques.Jean Beaufret (1907-1982). Professeur de philosophie à l'École normale supérieure et en classe préparatoire, il a formé et profondément marqué plusieurs générations d'étudiants.

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