La Table ronde (réédition numérique FeniXX)

  • Ce qui importe, et doit occuper l'attention de chacun, c'est de connaître la vie et les moeurs des premiers Romains, de savoir quels sont les hommes, quels sont les arts qui, dans la paix comme dans la guerre, ont fondé notre puissance et l'ont agrandie ; puis de suivre, par la pensée, l'affaiblissement insensible de la discipline et ce premier relâchement des moeurs qui, bientôt entraînés sur une pente tous les jours plus rapide, précipitèrent leur chute jusqu'au temps présent où nous ne pouvons plus supporter ni nos vices ni leurs remèdes.

  • J'ai voulu, dans ce livre écrit par élans et par éclairs, diagnostiquer les raisons du désastre, du désordre et du désespoir qui plie les genoux d'un Occident à bout de souffle, de mythes, de style et de morale. Longtemps j'ai moi-même pensé à l'unisson de notre décadence et j'y ai trouvé toutes les délices et toutes les facilités. Après tout, se laisser rouler par les vagues, même si la mer est polluée, procure d'évidents plaisirs. Un bel avenir de mouton intellectuel bêlant les utopies moralistes du temps m'était ainsi promis. Encore faut-il, au long de ses réflexions, pouvoir se supporter en étranglant chaque matin, à l'aube, des lucidités toujours renaissantes. Le siècle est fou. Fou de lâchetés, de démissions, de mensonges, d'impostures et de laideur, et ce qu'on y appelle « crise de civilisation » n'est en vérité que le refus apeuré de toute hauteur. Je n'en pouvais plus. J'ai voulu témoigner. Il faut tout de même - lorsqu'un temps à venir s'étonnera de nos débâcles - que nos petits-neveux sachent que quelques soldats refusèrent de jeter les armes et de lever les bras.

  • Les Dieux (entendez les passions qui nous donneront force non raisonnée de vivre) ne viendront que si nous les méritons. Dans l'état sinistre où nous sommes, je ne peux me demander - et vous demander, à vous, petit nombre - qu'une disposition à les accueillir. Ne pas succomber. Ne pas rompre. Ne pas plier les genoux. Ne pas accepter la défaite qui en nous s'installe. Récuser la laideur qui nous lèche, en vue de jouissances immondes, de sa langue tiède. Dire non pour sauver l'éclat de notre oui. Notre courage, pour l'heure, est solitaire en cette forêt. Que faire ? Défricher. Tracer un sentier et, là-bas, au loin, qui vers nous s'avancera ? Je ne le sais pas. Personne en tout cas si nous ne nous efforçons pas d'ouvrir la voie. Quelqu'un, peut-être, si nous avons battu le sentier et si nous sommes quelques-uns à le garder ouvert afin que les jungles toujours recommencées ne l'engloutissent. Et si nous sommes toujours obligés de tailler et d'élaguer, qu'importe ! J. C.

  • Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.

  • Au coeur de la forêt allemande, les oiseaux se taisent. Les daims, derrière les halliers, tremblent, pétrifiés, sur leurs pattes de verre et, dans le miroir humide de leurs larges yeux aux cils ras, vogue le chevalier de fer et d'effroi. Ils ne bougent pas. La fuite est impossible quand vibre trop aigu - jusqu'à son effilement dans le silence absolu - le cri de cristal de la terreur. Un lièvre aussi le regarde passer dont le coeur tonne plus sourd et cogne plus vite. Un bloc de vie prêt à jaillir. Une peur qui se ramasse pour mieux exploser. L'oiseau, le daim, le lièvre, toutes créatures de panique, tassées au creux de la forêt, regardent passer le chevalier solennel. Le vent lui-même s'est arrêté de souffler et les arbres sont attentifs de toutes leurs feuilles, de tous les noeuds de leur tronc et certainement de toute leur sève qui dans leurs veines se glace. La forêt est cette foule silencieuse qui s'ouvre sur le passage du grand criminel s'avançant vers l'échafaud dressé sur la place, là-bas. Au pied duquel le bourreau et ses aides attendent, bras croisés. Et ils étaient appelés, au XIXe siècle, je ne sais pourquoi : « Les hussards de la veuve »... La foule qui s'ouvre aussi comme marche le héros.

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