• Au tournant du XXe siècle, la notion de possibilité s'impose chez les écrivains comme un moyen inédit de comprendre l'existence humaine et de définir sa trajectoire. De Proust à Sartre, en passant par Musil, Gracq et Queneau, les romanciers ont la conviction que la réalité vécue ne recouvre pas la totalité de l'expérience, qu'un « supplément » d'existence se trouve à la portée de celui qui dispose de suffisamment de mobilité et d'imagination pour se lancer sur la voie de la plus belle des aventures : celle de la vie rêvée.

  • Le dossier de ce numéro d'automne est le premier d'une série de deux consacrée à l'essayiste André Belleau, cofondateur de la revue Liberté et professeur à l'UQAM. Cet incontournable de la vie savante québécoise des années 1960 à 1980 s'est enflammé sur des sujets aussi importants que le nationalisme, la recherche en littérature ou le rôle particulier de l'intellectuel dans la société. Ce premier volume porte précisément sur l'écriture de l'essayiste, pour découvrir « comment ses énoncés de savoir se collent à une subjectivité, à une manière, à un style ». Une dizaine d'auteurs s'attaquent, avec une surprenante méthode critique, à l'héritage de celui que l'on a parfois nommé le Barthes québécois. Évaluation esthétique de l'oeuvre, essais autoréférentiels, traque ludique de l'« essayiste fictif », culture et classes sociales, autant de thèmes abordés dans ce numéro de la revue Voix et images : « Tout le problème serait peut-être qu'André Belleau s'avoua toujours intellectuel, et ne put jamais vraiment, jamais totalement, être écrivain ».

  • Voici enfin le volet 2 du numéro que Voix et Images consacre à André Belleau, sous la direction de David Bélanger, Jean-François Chassay et Michel Lacroix. La grande figure du monde savant des années 60 à 80 n'a jamais voulu être confinée à sa spécificité littéraire, et de nombreux fragments constitutifs de son rôle de penseur et de passeur engagés sont abordés par les chercheurs qui participent à ce numéro. Il y est notamment question de Belleau homme de radio, que celui-ci se penche sur la théorie littéraire ou sur la cybernétique; de son rapport à la poésie; de sa conception de la figure de l'intellectuel; de sa correspondance avec l'avocat, syndicaliste et écrivain Pierre Vadeboncoeur; de son penchant pour le carnavalesque et de l'importance fondamentale de Rabelais; ainsi que de la place des femmes dans sa conception de la pratique intellectuelle.

  • Deux décembre, huit heures le matin, dans un parc de Montréal. Des maîtres promènent leur chien. Neuf maîtres, dix chiens.

    À sa manière, le parc urbain joue souvent de nos jours le rôle de l'agora grecque. Lieu de débats, d'échanges, le parc permet des rencontres qui ne pourraient se produire autrement. Surtout si l'humain qui y circule est accompagné d'un chien. Si les chiens ne bavardent pas à l'instar des humains, ils provoquent un flot de paroles ininterrompues. Et ils réfléchissent, à leur manière, pendant que l'autre, au bout de la laisse, parle et parle, donnant souvent de l'existence une représentation d'une splendide vacuité. Mais l'humain, grâce à son chien, s'adressant à lui, trouve parfois le moyen de prouver son intelligence par quelques paroles bien senties. Le chien, s'il ne répond pas, n'en pense pas moins.

    Pour Jean-François Chassay, tout est prétexte à la réflexion, aux questions, sur le temps, sur le passé, sur la filiation, qu'elles soient sérieuses ou saugrenues. Depuis Obsèques jusqu'aux Taches solaires, il se fait l'implacable commentateur de la condition humaine. Mais, dans Laisse, le point de vue est parfois celui du chien.

  • Un ami se présente à vous en déclarant qu'il a pris la décision de se suicider à minuit, le jour-même. Voilà votre ultime chance d'aller au bout. De l'amitié et des devoirs qu'elle vous impose. Au bout des raisons qui font que vous avez choisi de ne pas vous tuer et de continuer à vivre. Au bout de ce que la parole est capable d'exprimer. À partir de cette prémisse extrême, Jean-François Chassay compose un roman à la fois ludique et désespéré.

  • Entre astrophysique et littérature, entre ciel et eau, entre objectivité (scientifique) et subjectivité (humaine, trop humaine), Charles Bodry affirme des choix, mais hésite parfois. Ses hésitations sont largement liées aux chocs quil va subir en découvrant un passé qui est beaucoup le sien. Lhistoire quil raconte (quil se raconte) lui fait remonter le cours du temps, jusquau milieu du XVIIIe siècle en France. Sa quête du passé le conduira de Montréal à la Louisiane, puis de la Louisiane à Montréal. En réfléchissant le passé dans son présent, de nombreuses questions modifient sa perception des choses : Quest-ce quune mémoire « vraie » ? Est-il possible de raconter les faits objectivement ? Jusquà quel point une interprétation peut-elle modifier la réalité ? Et surtout, surtout : Comment la volonté de construire un canal, sur le modèle du canal du Midi, a-t-elle pu conduire à autant dévénements aussi burlesques que tragiques ? Jean-François Chassay réussit le tour de force de donner à ce roman la précision dune mécanique parfaitement huilée tout en emportant le lecteur grâce à une écriture qui fuse avec une vitalité irrésistible.

  • Professeur de littérature québécoise, spécialiste de littérature américaine, romancier et essayiste, le quinquagénaire à tous crins qu'est Jean-François Chassay n'avait pas quitté l'incubateur qu'il projetait déjà, si l'on en croit l'infirmière de service, de faire se croiser dans l'espace immatériel de ses futures lectures tubes et cubes, narrateurs et respirateurs, science pure et littérature altérante. Ce Cosinus prématuré était né pour porter le sarrau de prof ou de médecin, d'ingénieur ou d'inventeur; bref, tel Sartre qui voulait être Stendhal et Spinoza, il entendait devenir Ferron et Vian, ou alors Marcel Aymé et Kurt Vonnegut. Il n'aura pas connu de guerre, sinon celle des nerfs devant la bêtise, il n'aura pas inventé la bombe, sinon celle glacée des soupers de fête, mais en grand artificier, comme sa Littérature à l'éprouvette le prouve, il est devenu spécialiste en amorçages et désamorçages dans les interactions quasiment insaisissables et pourtant réelles entre les cultures scientifique et littéraire.

  • Depuis les premières oeuvres importantes de Jules Vernes - figure fondatrice à la fois par le contenu de ses romans et par son succès populaire - jusqu'au début de la Deuxième Guerre mondiale, cet ouvrage porte sur l'anticipation dans la francophonie et en propose une archéologie. D'où vient ce nouveau genre? Comment s'est-il développé? Les désignations génériques « anticipation » et « science-fiction » n'étant intervenues que tardivement, comment cette identité a-t-elle pu se dégager au fil des décennies, tant dans l'espace médiatique que dans le discours social fin de siècle?
    Les auteurs de ce livre font valoir les dimensions historiques et sociales du genre et croisent des lectures axées sur la socialité des textes, tout en décodant les fictions et en les ancrant dans la réalité de leur époque. Ils offrent au lecteur - amateur de science-fiction, d'anticipation et, plus largement, d'histoire littéraire - une somme sur les premiers temps d'un genre indissociable des avancées de la science et des débats en cours.

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