• L´idée la plus courante aujourd´hui, parfois explicite, mais le plus souvent implicite, sur la nature des rapports entre les arts d´un côté, les sciences et les techniques de l´autre, est de considérer le problème à l´ordre du jour comme celui d´une réconciliation : il s´agirait de favoriser la convergence de la création artistique et de la recherche technoscientifique, afin d´atténuer, ou d´abolir une coupure douloureuse. Mais l´histoire de l´humanité, dans sa dimension culturelle en particulier, n´est-elle précisément pas celle de la séparation de ses divers champs d´activité, de leur autonomisation ? L´idée d´une réunification oecuménique, des grandes retrouvailles de l´art et de la science, me paraît relever d´une nostalgie naïve plus que d´un projet informé, fut-il utopique. Et puis, je dois l´avouer, cette séparation ne m´est nullement pénible. Peut-être est-ce une affaire de tempérament personnel, mais je me trouve fort bien de la différence essentielle entre l´Art et la Science - et de leurs diversités propres (les arts et les sciences) au surplus. Si, scientifique professionnel, mon intérêt pour l´art aboutissait à m´y faire retrouver des attitudes et des oeuvres semblables à celles que je connais (trop) bien, cet intérêt s´émousserait vite... L´art, et l´art contemporain en particulier, m´attire en raison directe de ses différences avec la science, et non pas de leurs éventuelles similarités. Je n´ai aucunement la nostalgie d´une Unité perdue de la création - pas plus naturelle (c´est la diversité du monde des pierres, des fleurs, des oiseaux qui en fait la beauté) qu´humaine.

    Jean-Marc Lévy-Leblond, physicien et essayiste, est professeur émérite de l´université de Nice-Sophia Antipolis.

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