Gallimard

  • "Il paraîtra plaisant de parler de nation européenne à l'heure où certains peuples de l'Europe affirment leur volonté de s'accroître aux dépens de leurs voisins avec une précision que l'histoire n'avait jamais vue, où les autres s'attachent, avec une force accrue d'autant, à conserver leur être menacé, où les moins appétents, parce que les mieux repus, n'admettent pas de résigner la plus petite partie de leur souveraineté. Pourtant, au sein de chacun de ces peuples, il existe des hommes qui veulent unir les peuples, des hommes qui pensent à "faire l'Europe". C'est à eux que je m'adresse. Souhaitant de donner à leur désir au moins l'incarnation verbale, je les nomme la nation européenne.

    Je ne m'adresse pas à tous. Parmi ces hommes, les uns cherchent ce que l'Europe, pour gagner l'existence, devra faire dans l'ordre politique, d'autres dans l'ordre économique, d'autres dans l'ordre juridique. Je n'ai point qualité pour retenir leur audience. D'autres pensent à la révolution qu'elle devra accomplir dans l'ordre intellectuel et moral. C'est à ceux-là que je parle."

  • Suite et commentaire à La Trahison des clercs, le plus célèbre livre de Julien Benda, La Fin de l'éternel affirme de nouveau avec force ce que doit être un clerc : écrivains, savants ou philosophes, ce sont ceux qui se vouent à la recherche de la vérité, mais ne s'engagent jamais dans un parti, dans une action politicienne. Qui jamais n'acceptent de faire un mensonge, un seul mensonge, au profit d'une cause. Quelles que soient les circonstances historiques, il importe aux sociétés que certains hommes choisissent de penser. Et, ajoute Étiemble dans la préface écrite spécialement pour cette réédition : "Le clerc dit la vérité, prêche la justice, en toute liberté ; et la flicaille fait son métier : l'arrête, le torture, l'assassine."

  • Dans une première partie, l'auteur s'emploie à montrer, sous ses aspects multiples dont certains pourraient donner le change, la volonté de la littérature actuelle de rompre brutalement avec les moeurs de l'intellectualisme et de constituer une activité spécifique, celle de la littérature pure ; entre autres sa volonté, maintes fois signifiée par ses représentants les plus patentés, de ne valoir que par la forme et de tenir l'idée pour de nulle importance. C'est ce qu'il appelle l'attitude byzantine de cette littérature. Dans une deuxième partie, l'auteur se demande si l'anti-intellectualisme, et plus généralement le byzantinisme, ne serait pas l'essence même de la littérature, l'histoire consistant dans une succession d'intrusions de l'intellectualisme dans la littérature puis de contre-attaques de celle-ci pour recouvrer sa vraie nature. Il montre ce double mouvement dans la littérature grecque, dans la littérature latine, dans la littérature française, où le retour de la littérature à sa pureté native connaît enfin, avec les Gide, les Valéry, les Giraudoux, un triomphe total. Il esquisse à ce sujet une psychologie originelle du littérateur, qui semble n'avoir été jamais tentée. Il termine en se demandant si cette littérature byzantine ne pourrait pas connaître, en raison notamment des circonstances politiques, un avenir beaucoup plus assuré que certains ne croient. Julien Benda (1945)

  • "Le présent écrit est sorti directement de mes deux précédents ouvrages, La Trahison des Clercs et La Fin de l'Eternel, dont il est comme la conclusion nécessaire. Réfléchissant de plus en plus profondément, sous la pression même de mes lecteurs, à l'opposition que j'avais marquée dans ces ouvrages entre 'laïcs' et 'clercs', j'en vins à me persuader qu'elle manifeste, au fond, l'opposition de deux éternelles volontés de l'Être : d'une part, sa volonté de s'affirmer, et de plus en plus, en tant que déterminé ou phénoménal ; d'autre part, sa volonté de se nier en tant que tel pour revenir à l'Être infini. Promu à cette pensée, je ne m'employai plus qu'à clarifier ces idées d'Être infini, d'être phénoménal et celle de leur rapport mutuel. C'est le fruit de ce travail que je publie aujourd'hui. Ceux qui trouvèrent considérable l'opposition que je dénonçai dans mes deux premiers livres la retrouveront donc ici, mais entre des vouloirs éternels, non entre des personnes. Certains regretteront que je n'aie pas tout de suite adopté ce plan de l'impersonnel, oubliant que ma condition d'homme m'imposait de n'y monter que par la voie de l'incarné, selon le soupir du poète : Mens hebes ad verum per materialia surgit !" Julien Benda

  • Pour connaître Julien Benda, il ne suffit pas d'avoir lu ses livres les plus fameux : Belphégor, La Trahison des clercs, La Fin de l'Eternel, ou les plus discutés : cette France byzantine qui lui fit, outre ceux qu'il comptait déjà, beaucoup d'ennemis nouveaux. Quelque intérêt qu'on prenne à ses romans, quelque profit à sa critique du bergsonisme, c'est dans les trois volumes de Mémoires qu'on aimera l'homme, j'espère ; qu'on jouira de ce diable de clerc. Lorsque Paulhan, contre l'avis de Gide, qui n'aimait pas Benda (lequel le lui rendait bien) publia dans La Nouvelle Revue Française cette Jeunesse d'un clerc qui enchanta notre jeunesse, il prouva une fois de plus la sûreté de son goût et que, contrairement à la légende, l'esprit de chapelle ne le possédait pas. Puis ce fut Un régulier dans le siècle ; plus tard, sous l'Occupation, l'Exercice d'un enterré vif ; enterré vif par les lois racistes qui frappèrent ce juif pourtant fort peu enclin à célébrer le judaïsme ; laïc parfait qu'il se voulait au milieu de toutes ses religions. Baudelaire nous met à nu son coeur, qu'il dit ; Rousseau nous montre ses fesses. Nous crions au chef-d'oeuvre. Pourquoi non ? Mais pourquoi ne prendrions-nous pas autant au moins de plaisir à cet écorché vif d'un esprit lucide, sensible, sensuel ? Et même, mondain bien plus qu'on ne pense : ce qui nous vaut, outre un tableau parfait de la Troisième République à ses débuts, des anecdotes vives, des mots féroces, l'analyse d'amours nombreuses et celle du cerveau d'un clerc. Quelle complexité chez cet homme que sa fable présente hargneux, rageur mesquin ! Sans pudeur, sans impudeur, voilà donc un clerc, un vrai, qui sans défroquer se défroque. Quiconque aime les hommes libres aimera ces Mémoires d'Eleuthère. Il eut cent ans le 26 décembre 1967. Je le crois assuré de vivre plus que centenaire : aussi longtemps que nos lettres. Etiemble

  • "Je donne à cette étude le titre d'un de ses chapitres parce que c'est de ce chapitre qu'elle est sortie. C'est en m'interrogeant sur le style d'idées, d'abord mon seul propos, que j'en suis venu à réfléchir sur la pensée. Je paye avec ce titre une dette de reconnaissance. Ce titre d'ailleurs n'étrécit point le sujet de l'ouvrage. Le style d'idées est au fond le même sujet que la pensée. Le style d'idées a en effet cela de particulier, par quoi il diffère du style littéraire, qu'il doit se mouler exactement sur la pensée, de même qu'en retour celle-ci lui demande de ne lui valoir qu'un vêtement transparent sans rechercher de beauté pour lui-même, sa beauté consistant dans le parfait de cette transparence. On pourrait observer à ce propos que les fameux vers de Boileau prêtent à l'esprit une action en deux temps, laquelle au vrai n'en présente qu'un. Il ne semble point que l'esprit commence par « concevoir bien », c'est-à-dire par former une idée claire et que ce soit ensuite que pour exprimer cette idée les mots « arrivent aisément ». La vérité est que ces deux opérations n'en font qu'une et que, lorsque l'esprit forme vraiment une idée claire, les mots voulus sont là dans le même moment, par la raison que notre esprit est ainsi fait que la formation d'un concept et l'évocation d'un mot sont un seul et même acte. Si le lecteur objecte qu'il lui advient couramment de former des idées claires et de ne pourtant point trouver les mots propres à les exprimer, je lui répondrai que c'est que ses idées qu'il croyait claires ne l'étaient point et l'inviterai à constater que, lorsque après maint tâtonnement il trouve enfin le mot voulu (quitte à le forger), il découvre qu'à ce moment son idée devient vraiment claire alors qu'elle laissait de l'être auparavant. Son esprit ne contenait que de la clarté en puissance, alors qu'avec le mot elle est devenue réelle. Tout cela revient à dire que, lorsqu'il s'agit de pensée logique, comme il arrive pour cet ouvrage, étudier la pensée ou étudier l'expression de la pensée ne sont au fond qu'un seul problème ; ce qui n'est point le cas pour la pensée du romancier et moins encore du poète. Parler du style d'idées est presque exclusivement parler de l'idée." Julien Benda

  • Precision

    Julien Benda

    I - Fonction du clerc II - Méthode III - Littérature IV - Nationalisme et pacifisme V - Communisme VI - Choses de France

  • Les hommes qui occupent aujourd'hui la portion du globe appelée France présentent des conditions, que je préciserai plus loin, par lesquelles ils forment une nation. Je voudrais, considérant les occupants de cette même terre il y a plusieurs siècles et la chaîne de leurs successeurs, suivre comment ils parvinrent à acquérir ces conditions.

  • "Eleuthère reste les yeux fixés sur le carton qui supporte cet avis. Il sent quelque tristesse à évoquer la rancoeur de ces bons hobereaux, forcés de mêler leur sang à ce sang roturier, la résignation de cette grande jeune fille au visage doux et grave, avec laquelle il aime de converser dans quelque coin de fumoir quand il s'égare dans le siècle. Toutefois son âme est ainsi faite qu'elle ne s'arrête pas longtemps aux personnes, fussent-elles dans la peine, lui fussent-elles amies. Ce qui le tient maintenant, c'est la vue de toute une classe contrainte de plus en plus à des unions de ce genre. Puis il ne s'arrête même plus à son temps, cet autre accident. C'est au long de toute l'histoire qu'il découvre les grands s'évertuant à maintenir la pureté de leur essence - caste, c'est-à-dire chaste, qui refuse l'apport impur ; cette équation le séduit - et finissant toujours par succomber, par subir le mélange, par l'appeler." Julien Benda

  • "Le présent ouvrage est né de l'examen d'un dictat dont on peut dire qu'il constitue aujourd'hui un véritable article de foi, en ce sens qu'on ne le discute même pas, auprès du monde moderne, philosophique comme séculier ; à savoir que 'tout est dans le devenir'. Il est apparu à l'auteur que, contrairement à ce dogme, il existe dans l'esprit humain certains comportements qui, derrière l'infinie diversité de leurs manifestations, demeurent les mêmes depuis que nous avons des documents sur cet esprit, c'est-à-dire depuis trois mille ans, et continuent de demeurer tels ; qu'en d'autres termes il existe certaines constantes de l'esprit humain ou encore que tout dans cet esprit n'est pas 'dynamisme', mais qu'il s'y montre des statismes. Le présent livre pourrait s'appeler : 'Pour le statisme'." Julien Benda

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