• Marées d'équinoxes

    Louis Pouliquen

    Extrait
    Le restaurant blanc
    C’est dans ce restaurant blanc, le long de l’autoroute, à l’entrée de Rennes quand on vient de Paris, c’est là que Line me fit part de sa décision. Je sus d’emblée qu’elle serait irrévocable. Jamais Line n’en démordrait.
    Nous étions seuls. La lumière de midi sur les murs blancs, sur les nappes blanches, éblouissait.
    Nous avions quitté Paris trois heures plus tôt. Trois heures de route monotone, chacun emmuré dans son silence avec, en tête, une même idée fixe.
    Line mettait toute son énergie à masquer la fatigue qui endolorissait son corps amaigri. Elle avait traversé la salle sans rien laisser paraître, se redressant et accélérant le pas comme si de rien n’était, puis elle s’était assise à cette table où nous avions coutume de prendre place à chacun de nos voyages en Bretagne.
    Elle a vite consulté le menu que la serveuse, habituée à la clientèle pressée du restaurant, nous avait tendu à peine assis.
    Le voyage, une nuit sans sommeil, avait singulièrement creusé son visage déjà bien marqué par la maladie. Deux grands cernes donnaient à son regard quelque chose d’inquiétant. Ils s’élargissaient, empiétaient sur la pâleur livide des joues. Une rosée perlait sur le haut du front, au ras de la perruque, sur la lèvre supérieure. Line était épuisée, au bord de l’évanouissement.
    Quand la serveuse s’est éclipsée, Line a levé les yeux de son menu. Elle m’a longtemps fixé avec une intensité extrême, une supplique à laquelle il me serait interdit de résister. Dans l’éclat de ses prunelles, j’ai lu une imploration, une prière :
    « Laissez-moi tous mourir. Jacques, laisse-moi. Je n’en peux plus, tu sais…
    — Line…
    — Je t’en supplie. Laisse-moi, Jacques. »
    La serveuse est revenue. Elle nous a demandé notre choix. C’est Line qui a donné la commande : deux soles et une bouteille de Tokay, avec un naturel déroutant. Puis elle s’est levée pour se rendre aux toilettes. Elle a dû traverser la salle. Elle s’est faufilée entre les tables, les épaules rentrées, la démarche hésitante mais soulagée, comme libérée. Et moi, seul à ma table, dans la salle vide, inondée de lumière, écrasé par les mots de Line.
    C’est la fin, toute proche. Nous marchons vers elle. Personne ne fera changer d’avis à Line. Ni moi ni un autre. Je la connais trop bien. Elle a décidé ! Je n’y pourrai rien.
    De grands carrés de soleil se découpent sur les murs et s’étalent sur le plancher. La réverbération me brouille les yeux. J’aimerais pleurer. Je ne le peux. Abasourdi, groggy, sur moi une horde de chevaux noirs déboulent de l’horizon dans un roulement assourdissant. Ils foncent, galopent. Ils sont sur moi et me piétinent sous leurs sabots.
    Ils impriment pour toujours dans mon corps ces derniers mots de Line :
    « Je t’en supplie, laissez-moi mourir. Je n’en peux plus ! »
    Pour toujours, je sentirai au tréfonds de moi les meurtrissures de leur passage.
    C’est ainsi que j’ai su que j’avais perdu. Depuis hier où elle a opposé un non formel au chirurgien, à René Valmaure notre ami, je n’ai cessé d’espérer. Tout au long du voyage, jusqu’à cette seconde où elle a parlé, j’ai cru à la possibilité d’un revirement. Au fil des kilomètres, le morne ronronnement du moteur me ramenait à la confiance. J’étais persuadé de la force de mes arguments, de la puissance de mes convictions pour la faire revenir sur son refus d’hier.
    J’ai perdu. Je suis vaincu mais malgré le tourbillon infernal des cavales noires, malgré leurs hennissements cyniques, malgré la nuit dans laquelle je me débats, tout s’explique tout à coup, tout s’éclaircit, tout devient lumineux.
    Notre départ précipité de Paris, au petit matin, notre départ en cachette, pourrait-on dire, est une fuite. C’est une fuite de Line vers notre maison de Bretagne qu’on appelle le Presbytère, vers sa maison, pour y trouver refuge, s’y cacher et mourir.
    Dans la salle vide de ce restaurant blanc, en attendant le retour de Line, comment pourrais-je ne pas me souvenir de ce qu’elle m’avait dit, heureuse et radieuse, éclatante de joie et de beauté, quand les dernières pierres du Presbytère avaient été posées ? Elle m’avait sauté au cou.
    « C’est ici que j’aimerais mourir. »



  • Extrait
    Prologue
    Quand le voyageur se dirigeant vers Brest par les routes intérieures de la Bretagne, à travers landes et solitudes, quitte les monts d’Arrée à hauteur de Roc’h Trevezel pour gagner le port de Roscoff, il descend vers les terres de culture et atteint bien vite un lieu dit Sainte-Brigitte : une chapelle, une école aujourd’hui désaffectée, une ferme et une auberge. À quelques centaines de mètres, sur sa droite, quand il va vers la mer, un épais rideau de pins ne peut lui échapper. Derrière celui-ci, la ferme qui m’a vu naître dans cette période qu’on appelle l’entre-deux-guerres. J’y ai grandi jusqu’à ces mois qui ont suivi la Libération et qui m’ont vu partir pour le collège. Pendant onze ans, j’y ai puisé les ressources de la terre et découvert les richesses de la famille et des amis.
    Ces champs appartenaient à cette région qu’on appelle le Léon et qui s’étend du versant nord des monts d’Arrée jusqu’à la mer et, très tôt, je fis connaissance de ces étendues qui me semblaient alors immenses. En effet ce vieux pays entrait presque en entier dans les limites de mon horizon. Au sud, barré par les crêtes des monts d’Arrée, fermé par des collines boisées à l’est, il s’ouvrait vers le nord sans cependant jamais laisser apparaître la mer, dont seule la présence se devinait à ces reflets bleus qui s’élevaient au-dessus des terres finissantes. Mais c’est vers l’ouest qu’il prenait toute sa dimension et, dans les apothéoses de soleil couchant, ses limites explosaient et noyaient dans un même feu le ciel et la terre.
    Au-delà débutaient les mondes inconnus qui me rebutaient alors. Et si d’aventure je quittais mes paysages familiers, je me sentais perdu. Un soir, devant me rendre chez des cousins en compagnie de ma mère, il nous fallut dormir à la ville chez des amis. Les bruits de la nuit et les perspectives bornées me parurent insupportables et je ne songeais qu’à retrouver ma chambre et son silence.
    Dans ce territoire bien défini, je situais trois points d’ancrage la ferme, le village de Sainte Brigitte et le bourg communal distant de six kilomètres. Ce n’était pas la beauté de son église ni celle de son calvaire qui me le rendait sympathique. Ces vieilles pierres et ces sculptures qui attiraient déjà la curiosité des touristes n’éveillaient pas encore l’intérêt que je leur porterais plus tard. Mais j’appréciais déjà la sérénité des maisons et des commerces tassés sur le versant de la colline et la sympathie des habitants dont les visages, très tôt, me devinrent familiers.
    Ce chef-lieu de canton portait le nom du saint fondateur. On le désignait par ce mot commun de « Bourg » qui avait valeur de nom propre, car pour nous tous il ne pouvait en exister qu’un, le nôtre.
    Entre le « Bourg » et la maison, à peu près à égale distance, se trouvait la gare. Là, s’arrêtaient tous les jours quelques omnibus. D’autres trains passaient leur chemin à heures fixes et filaient vers Brest ou Paris.
    Le village de mon enfance, qui n’avait que deux habitations, reposait sur le haut d’une colline, à la lisière des bruyères et des landes. On y accédait par un chemin creux qui montait en pente raide. Bordé de grands peupliers en quittant la vallée, celui-ci amorçait des courbes sinueuses sous une voûte de noisetiers qui formait, au printemps et en été, un tunnel d’ombre et de fraîcheur ; puis il se faufilait entre deux grands talus de pierres dressées en muraille et sur lesquelles s’élevait en majesté le rempart de pins protecteurs. Il débouchait dans la cour de ferme.
    La maison d’habitation avait du caractère. Elle paraissait bien assise sur ses quatre murs de longueur presque égale qui lui assuraient un air robuste et sérieux. Sur le devant, les ouvertures étaient simples ; la porte encadrée sur sa droite et sa gauche d’une fenêtre, trois fenêtres de même taille à l’étage donnaient à la façade crépie de blanc une harmonie qui frappait les visiteurs dès le premier coup d’œil.
    Le dos de la maison donnait sur un jardin fleuri tout l’été. Sur cette façade tournée vers l’ouest, deux grandes baies à petits carreaux au rez-de-chaussée, surmontées à l’étage de deux ouvertures semblables, créaient une austérité froide encore accrue par le gris de la pierre qui, par temps de pluie, se colorait de noir.
    Le toit était fait de fortes et solides ardoises du pays dont la teinte bleutée s’harmonisait aux couleurs environnantes. Sur son versant antérieur, deux chiens-assis rompaient la monotonie et apportaient une touche de sobriété à cette façade, alors que, sur le versant arrière, une cheminée massive sortait en plein milieu et en alourdissait l’aspect.
    Chaque pignon était coiffé d’une cheminée de taille égale dont une seule fonctionnait. L’autre ne jouait qu’un rôle de décoration mais cette symétrie voulue procurait à l’édifice une indiscutable prestance.
    Une construction plus récente s’appuyait sur le pignon nord. Elle avait été élevée pour agrandir la surface. Elle assurait à l’ensemble une assise plus solide, mais elle en rompait l’unité. À l’étage, sur l’ouest, s’ouvrait une fenêtre étroite. Là se nichait ma chambre. C’est de cette fenêtre, où souvent je venais m’asseoir, que j’ai découvert peu à peu ce qui allait être l’univers de mes premières années.
    Un beau navire sous sa voile grise dans les brumes d’automne : ainsi apparaissait ma maison sous son toit d’ardoises, ses murs de grisaille et ses cheminées dressées comme des mâtures.
    Passant la porte, dès l’entrée, ce qui frappait, c’était ce mélange de discrétion et d’aisance. Aucun confort en effet, ni eau courante, ni électricité, ni salle de bains, mais de vieux meubles de chêne sombre, brillants sous l’encaustique, comme on en découvre souvent dans les vieilles familles paysannes. Ils donnaient aux vastes pièces du rez-de-chaussée – une cuisine et une salle pour les jours de fête – une apparence cossue.
    Dans le pignon de la cuisine s’ouvrait une imposante cheminée où, l’hiver, dormaient quelques braises qu’on allumait le soir pour les veillées. Lui faisant face, à l’autre bout de la pièce, un escalier montait vers les chambres, toutes spacieuses, au parquet centenaire qui craquait sous les pas à des endroits bien précis connus de tous.
    À l’entour, les communs – étables, écuries et granges – se dispersaient dans un désordre apparent. Construits sans plan défini, selon les nécessités et à travers le temps, le sévère granit de leurs murs et leur toiture d’ardoises créaient une certaine unité pleine de charme.
    Les bâtiments et la maison d’habitation réalisaient un ensemble sérieux qui, sans être impressionnant, en imposait. Il ressemblait en tous points à ces fermes disséminées dans la campagne léonarde qui appartenaient, ou avaient appartenu, à des familles paysannes aisées. Celles-ci avaient tiré quelques profits, dans les siècles précédents, de la culture du lin, puis du tissage et des ventes des toiles. Elles s’étaient alors enrichies, avaient fait l’acquisition de terres et bâti des maisons alliant noblesse et discrétion. Comme les mariages se faisaient souvent dans la communauté, les biens, loin de se disperser, ne pouvaient que s’accroître. Mais le plus grand mérite de ces gens fut de reconnaître très tôt l’importance de l’instruction et de comprendre tout l’intérêt des études. Avec les connaissances disparaissait la misère. Ils expédièrent donc leurs enfants au collège. L’aîné des garçons, quand il s’était ouvert l’esprit, restait à la terre, succédait à son père, développait la ferme et maintenait la tradition. Les autres fils se tournaient vers la médecine, l’armée ou la prêtrise. Quant aux filles, après un séjour plus court que leurs frères dans les pensions religieuses, elles trouvaient un mari dans une famille de même type, apportaient quelques terres en guise de dot et perpétuaient la lignée. Celles qui ne se mariaient pas entraient volontiers dans les ordres. Ainsi, au fil des générations, s’était constituée une classe paysanne qui, par son travail et son savoir, avait pu vaincre la pauvreté. On avait donné à ces familles le nom de « Julot », terme qui venait de Hollande, pays avec lequel le commerce de la toile et du lin s’était établi et avait été autrefois fructueux.
    Mon père et ma mère appartenaient à ces lignées de « Julots ». Tous deux habitent encore ces lieux de mon enfance ; au plus profond de moi, sous la cendre des souvenirs, je vois un tableau, toujours le même, et qui me rappelle une peinture en clair-obscur de l’école flamande. Une porte de maison entrebâillée, sur la margelle un enfant de quatre à cinq ans joue avec un chien blanc piqué de taches rousses. Dans la pénombre de la pièce se tient un couple debout. Il regarde l’enfant qui s’amuse. On devine leurs visages et leurs mains. L’homme n’a pas d’âge. Très droit, un peu cambré, il porte de fortes moustaches noires. Noirs aussi sont les cheveux. Quelques rides burinent son front. Les pommettes saillantes, un peu couperosées, son regard sévère sous de larges sourcils laisse deviner une grande douceur. Le nez marqué, loin d’enlaidir le visage, en accuse les traits. Les mains à hauteur de poitrine – les pouces glissés dans l’échancrure d’un gilet – sont fortes et épaisses, leurs dos gonflés de veines saillantes et sinueuses. Le costume n’apparaît pas dans l’ombre, peut-être de lourds sabots de bois chaussent les pieds.
    La femme plus petite et frêle se tient à la gauche de l’homme. Sa tête s’enfonce légèrement dans les épaules et imprime au buste une allure un peu voûtée. Une chevelure, d’une blancheur laiteuse, plaquée aux tempes, se termine sur l’occiput en chignon et la pâleur des pommettes fragilise ce visage encore jeune. Les joues sont creuses et les lèvres fines esquissent un sourire un peu triste. Des yeux clairs donnent au regard un air à la fois serein et tourmenté. Les épaules semblent emmitouflées dans un large châle à dominante grise et retenu sur le devant de la poitrine par les deux mains maigres et diaphanes.



  • Extrait
    En cette année de 1944, les mois noirs commen- cèrent pour moi avec quinze jours d’avance. En langue bretonne, on désigne novembre et décembre du nom de mizioù du, c’est-à-dire les mois noirs, non pas parce qu’ils débutent par les fêtes de la Toussaint et par le jour des Morts mais parce que, à cette époque, soufflent les vents de galerne qui roulent au-dessus des terres les nuages sombres d’avant l’hiver, obscurcissent la nature et rabougrissent les âmes.
    Cette année-là donc, le 15 octobre, je rentrais en pension et prenais aussitôt le deuil, un deuil qui allait durer bien plus longtemps que ces mois de désespérance.
    La rentrée mettait fin à ces vacances somptueuses et folles que je venais de vivre et où j’avais assisté à l’arrivée des colonnes blindées américaines qui avaient libéré nos campagnes. Avec cette délivrance des troupes alliées, venait aussi de s’achever la guerre, tout au moins pour notre pays. Ainsi se terminait dans la liesse d’un été lumineux une période de cinq années noires comme ces mois où j’allais entrer, mais années si fascinantes qu’elles devaient s’imprimer à jamais dans la mémoire de tous comme une période inoubliable et peut-être heureuse. Pour beaucoup, malgré tous les drames, ces temps resteraient gravés comme une histoire d’épouvante, riche de frissons mais dont la fin reste merveilleuse. Pour tous s’achevaient donc les grandes vacances de la guerre et, pour moi, les années d’enfance.
    Aussi, lorsque l’auto me conduisait vers le collège, j’avais mille difficultés à contenir mes larmes. Je regardais défiler la route et tournais la tête pour ne pas laisser voir mes yeux qui s’humidifiaient par vagues. Pour reprendre courage, je glissais furtivement ma main dans celle de ma mère assise à mes côtés sur la banquette arrière, cette main maternelle qui m’avait tant serré et qu’en grandissant j’avais peu à peu abandonnée pour prendre mon indépendance.
    Nous approchions. Le trajet ne durait qu’une demi-heure et déjà nous apercevions les flèches des clochers qui pointaient vers l’horizon et signalaient la ville. Un cousin qui venait de remettre en état de marche son auto en pénitence dans une remise pendant les années de guerre s’était proposé de nous conduire et de transporter la malle calée au fond du coffre. Ah ! ces malles de collège ! Depuis ma plus jeune enfance, j’avais assisté à leur ballet qui rythmait le cycle des années de pension. Quand les malles apparaissaient, une année se terminait. Elles se reposaient dans le grenier durant les vacances d’où elles descendaient à l’approche de la rentrée nouvelle pour aussitôt repartir. Avec elles, la maison se remplissait de ses enfants, avec elles, elle se vidait. À mon tour, je venais d’hériter d’une malle de bois et de toile épaisse. Elle aussi, pendant sept années, me suivrait tout au long de mes allées et venues ou, pour mieux dire, de mes cafards et de mes joies.
    L’auto s’arrêta devant les grilles du collège et l’étau qui oppressait depuis des jours ma poitrine se referma subitement. Je ne pouvais plus reculer. Pris au piège, j’étais prisonnier. Cependant la façade en U de l’imposante bâtisse semblait m’ouvrir les bras. Mais ni l’harmonie austère de la construction de granit et d’ardoises, patinée par les ans et les tempêtes, ni le jardin encore piqué de fleurs qui s’étalait à ses pieds, ni même, dressée sur l’autre versant de la rue, la flèche du clocher du Kreisker, joyau de l’architecture bretonne, rien de tout cela ne trouvait grâce à mes yeux. Rien, en cet instant, ne pouvait m’attendrir. En effet cette façade masquait, je le devinais, des lieux qui prenaient déjà des allures de prison ; ce jardin trop figé et rigide ne souffrait nulle comparaison avec l’originalité de celui de ma mère fleuri de campanules. Quant au clocher chanté par les poètes, je lui trouvais déjà une allure de sentinelle veillant sur mes malheurs.
    La malle prit la direction de la lingerie où les vêtements devaient être rangés dans un casier personnel numéroté. J’avais hérité du numéro 410 qui me désignerait pendant sept ans. Ma mère avait cousu, les jours précédant la rentrée, ce chiffre sur chacune des pièces de mon trousseau. Comme elle n’avait pu se procurer ce numéro dans les merceries dégarnies par la guerre, elle avait dû se résoudre à coudre en deux temps un numéro 4 suivi d’un numéro 10.
    La lingère, une religieuse, régnait sur ces lieux. De ma vie, je n’en avais jamais approché. Celle-ci tout de blanc vêtue glissait, légère et silencieuse, sur le plancher ciré de son domaine. Sa présence n’était signalée que par le bruit sec d’un sac de noix qu’on roule, que faisait son chapelet pendu à la ceinture, à chacun de ses pas. Elle répondit par un sourire au salut de ma mère tandis que, tout gauche et emprunté, je ne sus quoi bredouiller à ses mots de bienvenue.



  • La nuit d'obsidienne

    Louis Pouliquen

    Extrait
    La Maison Bleue
    On la voit de très loin, la Maison Bleue. Que l’on vienne du côté de la mer ou du côté des terres par la route de la gare, on l’aperçoit à très grande distance dans le jour du bouquet d’arbres sur le dos de la butte. On sait que la ville est là, à ses pieds, et, comme beaucoup de villes bretonnes, se cache dans une vallée qui s’en va, s’élargissant, s’ouvrir vers les rivages. Pour tout voyageur, la Maison Bleue est un signal, un repère, un amer, un phare. Il est bientôt arrivé. L’étape est au bout de sa route
    À vrai dire, la Maison Bleue n’est pas un nom propre. C’est un nom commun donné par les gens du pays. Il lui vient de ces persiennes d’un bleu cru qui tranche sur le blanc de la façade mais aussi de son toit d’ardoises qui, surtout après la pluie, luit d’un exquis bleu cendré et, sous le soleil, brille d’un bleu métallique.
    Depuis qu’elle se dresse sur la colline, voilà bientôt deux cents ans, aucun de ses maîtres n’a tenu à la baptiser. On ne la connaît donc que sous le nom de « Maison Bleue » ou encore, et seulement par les plus anciens qui se font de plus en plus rares, de « Ker-Martin », en mémoire de son bâtisseur, un personnage oublié de tous, sauf de sa famille, et dont le parcours fut bouleversé par les circonstances de l’Histoire. L’Histoire avec un H majuscule.
    François Martin était un paysan breton qui avait quelques biens et un peu d’instruction – il parlait la langue de France ! – quand, vers ses trente ans, éclatèrent les prémices de la Révolution française. Aussitôt cet homme s’engagea. On le vit, un peu partout dans les assemblées, réclamer la justice, défendre le peuple, se battre pour la liberté. Il était de toutes les réunions. Il fut remarqué et élu pour représenter le tiers état aux états généraux. Puis, député à la Convention, le paysan François Martin, gonflé d’espérance, quitta ses lopins de terre et ses horizons bretons pour Paris afin de préparer les temps nouveaux et un monde meilleur. Très vite, il fut emporté par le tourbillon révolutionnaire. On perd un peu sa trace. Les archives permettent de savoir qu’il fut emprisonné sous la Terreur et qu’il ne sauva que de peu sa tête. On sait aussi qu’il ne vota pas la mort du roi. Après son épopée dans la capitale – elle dura quatre ans –, il revint vers les siens et reprit le manche de la charrue. Mais le cœur n’y était plus. Il parlait peu et vieillit vite. Il construisit la Maison Bleue, s’y retira avec son épouse, la citoyenne Martin, qu’il aimait tendrement comme le prouvent les lettres qu’il lui écrivait des geôles révolutionnaires. Jusqu’à la fin de ses jours, les yeux sur son vieux pays qu’il chérissait, il vécut là, ressassant en silence ses souvenirs.
    Ker-Martin pour de rares familiers, Maison Bleue pour tous, depuis des siècles, elle n’a pas changé. Seuls les arbres à l’entour – quelques sapins, quelques ormes – ont grandi. Elle fait partie du paysage. On ne peut imaginer la ville qu’elle annonce sans elle. Elle est un de ses monuments. Aussi, comme l’église, comme les façades à encorbellements, comme les ruelles médiévales, figure-t-elle sur les cartes postales. C’est seulement en arrivant à sa hauteur que se découvre la ville accrochée à ses pentes. Elle s’offre aux visiteurs – de nombreux touristes de par le monde viennent jusqu’à elle – qui, sous la surprise, ralentissent ou arrêtent la voiture sur le bas-côté pour la contempler. Dans les soirs d’été, sous le soleil rasant, elle se présente sous ses atours les plus pittoresques. C’est en ces jours qu’il faut la voir. Un jeu d’ombres et de lumières dessine au-dessus des toits bleus et des pierres grises une géographie étonnante de ruelles étroites et sinueuses, de jardinets de poupée, de cubes entassés pêle-mêle. Une cascade de toitures pentues dévale la vallée au fond de laquelle se dessine le cœur de la cité : une longue place plantée d’arbres, un clocher gothique au-dessus de la masse sombre de l’église et quelques édifices publics d’importance. Sous les rayons blonds du couchant, c’est un chaos harmonieux, une ville pelotonnée sur elle-même, assoupie dans la tombée du soir. Elle ne semble pas vieillir et paraît se figer dans un temps immobile si on ne tient pas compte de ces constructions sans âme qui, depuis de récentes années, se dressent à la périphérie et lancent de tous côtés de laids tentacules. Ces quartiers neufs, quoi qu’on fasse, n’appartiendront jamais à la vieille ville. Ils ne font que de la figuration, mais la défigurent
    C’est en ces lieux, sous ce ciel de Bretagne, à la lumière divine qui enchante et inspire les plus célèbres des artistes, que l’histoire qui vient s’est passée, en ces mois de 1942 et 1943. C’était la guerre. Dans cette ville bretonne dont, par discrétion, je tairai le nom, et sous le toit de la Maison Bleue. Et derrière les murs du collège Saint-Pol, à l’abri dans son parc, sous une forêt d’arbres, qui, hors la ville, du côté de la gare, plante sa large tache sombre. Cette tache dont la couleur varie avec les saisons, je l’avais sous les yeux de la fenêtre de ma chambre en cette année de guerre où, chassé de chez moi par des malheurs familiaux, j’avais dû prendre pension chez les grands-parents, Grand-Père Guillaume et Manna, ma grand-mère Anna, pour suivre la classe de troisième au collège Saint-Pol. J’allais vers mes quinze ans lorsque, un matin de septembre, je débarquai, tout ensommeillé et bouleversé par le séisme qui m’arrachait aux miens et me condamnait à l’exil, fût-il doré et choyé, à la Maison Bleue. C’est mille fois plus bouleversé que, dix mois plus tard, proche de mes seize ans, je pris le train du retour pour retrouver les miens. Cette année donc n’avait duré que dix mois et cependant – et j’ose cette antithèse – elle fut la plus délicieuse et la plus cruelle de ma vie, tant elle a imprimé tout mon être de son sceau immarcescible.
    Il s’appelait Siméon Bernard et moi c’était Bernard Martin comme encore aujourd’hui. Nous fûmes amis. Une amitié d’adolescence, lumineuse, excessive, explosive, qui soulève des montagnes, part à la conquête du monde et se croit éternelle.
    On lui disait Sim pour Siméon et à moi Barn pour Bernard. Je n’ai jamais su ce qui me valut ce diminutif. Est-ce une contraction approximative de mon prénom ? Je me souviens quand il me fut donné pour la première fois. C’était dans la cour de récréation dans les semaines qui suivirent la rentrée d’octobre. Nous jouions au foot, une balle en mousse en guise de ballon. Je l’avais à mes pieds et ne savais qu’en faire quand j’entendis dans mon dos : « Passe, Barn ! » La voix répéta : « Barn, Barn, passe ! » C’était un élève de troisième, très habile dans ce jeu. Je me débarrassai de la balle et la lui lançai. « Merci, Barn. » La partie se poursuivit jusqu’à la fin de la récréation. J’avais des ailes. Par ce diminutif amical, moi l’étranger, j’étais désormais adopté. Le nom de Barn me fut comme un adoubement. Désormais, il devint le mien.



  • Extrait
    Souvent le matin, de ma fenêtre de chambre d’hôtel, je la vois passer, frêle et fragile, mystérieuse. Elle apparaît avant que la foule des vacanciers n’envahisse les rues. Elle débouche à bâbord vers l’un des angles de la place, toujours tirée à quatre épingles, vêtue de clair, jupe beige ou grise, chemisier pastel et chaussures blanches. Chapeautée de paille si le soleil est déjà chaud, une petite laine sur les épaules s’il fait encore frais, elle affiche toujours une élégance raffinée. Elle s’avance à petits pas, jette un œil sur la carte du restaurant, hésite en descendant la marche du trottoir et s’élance. Elle se dirige vers l’église. Parfois elle passe le porche et y pénètre quelques instants. Parfois elle se contente de lever le nez vers les cloches dans leur niche au sommet de la flèche. Quoi qu’il en soit, elle s’oblige à faire le tour de l’enclos paroissial en ralentissant l’allure comme si elle tenait à goûter la paix que verse l’édifice de pierres sacrées. Elle marque une pause, toujours au même endroit, devant le cadran solaire au pignon du transept. Elle semble réfléchir. Je ne sais si elle s’efforce de lire l’heure solaire sur le dessin des ombres ou si elle médite sur la sentence en lettres de deuil écrites en gothique sous les chiffres romains et qui dit aux passants : « Craignez la dernière. » C’est après cette station qu’elle disparaît à mes yeux, fluette et gracile et toujours aussi secrète…
    Depuis mon arrivée à l’hôtel des Trois Chardons, où j’ai pris pension pour les vacances, il en est ainsi sous ma fenêtre de chambre, tôt le matin. C’est le rituel de la vieille dame. Je l’attends et l’épie. Elle manque rarement à sa promenade et si je ne la vois, c’est à moi qu’elle manque. Elle m’intrigue. Elle sort du lot courant des touristes de notre petit port et des clients de la station de cure. Sa distinction et son raffinement tranchent sur le commun des mortels vacanciers. Impossible de ne pas la remarquer.
    La curiosité m’a poussé. Je n’ai pu y résister. J’ai voulu savoir qui elle était et fait mon enquête. J’ai questionné mes amis, les propriétaires de l’hôtel, mais ils n’ont su me renseigner. Elle ne met jamais les pieds dans leur restaurant. Je suis passé un peu partout en ville, à la boulangerie rose dans l’encoignure des vieilles maisons de pierres grises, à l’unique épicerie de la rue principale, à la boucherie qui la jouxte, à la crêperie verte de la même rue, à la pâtisserie à deux pas de l’église où, je suppose, elle doit venir se régaler de quelques douceurs, et chez le marchand de journaux chez lequel elle fait sa moisson journalière d’un quotidien régional et national qu’elle complète à l’occasion d’un hebdomadaire politique ou d’une revue d’art. Discrètement, sans avoir l’air d’y toucher, j’ai posé des questions. « Cette vieille dame de si belle allure ?… »
    Tous m’ont répondu d’une seule voix : « Ah ! Vous voulez parler de madame Dieu… » Dieu n’est pas son nom. Ce n’est qu’un surnom qui lui a été donné faute d’en savoir le vrai, qu’elle semble bien décidée à garder secret, pour la raison qu’elle use pour saluer ou couper court à la conversation d’une de ces formules invoquant Dieu, telle : « Dieu vous garde », « Dieu vous bénisse », « À la grâce de Dieu », et bien d’autres du même registre dont elle semble connaître toute une litanie.
    Ce nom et le secret qui l’accompagne tissent au personnage une aura de mystère que tous, sans beaucoup de succès, ont tenté d’éclaircir. Qui est-elle ? D’où vient-elle ? Que cache-t-elle ? Quel âge ? Pourquoi avoir posé son sac dans ce petit port breton où elle semble n’avoir guère d’attaches ? En fait, pour la ville comme pour moi, madame Dieu reste une énigme. Aussi, faute de réponses, les rumeurs vont bon train. Certaines ou certains parlent de comtesse richissime ou de princesse désargentée, d’autres de demi-mondaine au rancart ou d’espionne en retraite. Quelques-uns l’auraient vue avec un homme. Mari ou pas, qui pourrait l’affirmer ? D’autres, mais ceci est certain, avec une compagne, servante ou dame de compagnie. Quand les courses sont d’importance, cette femme se trouve à ses côtés en qualité de portefaix, aussi hermétique que sa maîtresse. Un teint olivâtre, des yeux en amande et bridés sous les paupières, un visage plissé de femme sans âge lui ont valu le nom de « Chinoise ». D’autres bruits courent, clabaudés ici et là. Ainsi ai-je entendu d’une bouche moqueuse et malveillante qu’il s’agit d’une vieille fille, un peu bigote aux entournures parce qu’elle se rend à l’église à des heures pas catholiques. Et ceci malgré l’anneau d’or matrimonial qui s’affiche ostensiblement à son annulaire gauche. Il ne serait là, paraît-il, que pour mieux tromper son monde. D’autres mauvaises langues, un brin anticléricales, en raison des nombreuses références à Dieu, affirment qu’il pourrait s’agir d’une religieuse en rupture de ban. On raconte de ces choses…
    Cependant, je ne suis point sorti bredouille de mon enquête, tant s’en faut. Des témoignages concordants permettent d’établir un début de vérité, un commencement d’histoire.
    Madame Dieu est apparue sous les ciels d’ici voici trois ans, le jour de Pâques. Ce n’est point une plaisanterie. C’est bien ce jour de résurrection du Christ qu’elle s’est montrée pour la première fois sous ces ciels bretons. Tous les témoins se souviennent encore de la voir flâner le long des quais dans les jours qui suivirent, trotte-menu chapeauté de paille, la tête tournée vers le large, heureuse, les yeux comme illuminés d’une jubilation intense. On l’a prise d’abord pour une touriste sensible à la beauté du site. Puis, comme elle demeurait sur place, on a cru à une curiste. Mais trois semaines plus tard, durée habituelle d’une cure, elle était toujours fidèle au poste. À l’été, on la voyait moins, fuyant l’invasion des touristes, mais elle était toujours là au petit matin, occupée à ses courses ou à ses marches le long de la mer ou par les ruelles. Peu à peu, au déclin de l’été, elle reprenait sa place dans la ville sous l’œil scrutateur de ses habitants. À l’automne, toujours présente, on commençait à l’adopter. Elle était devenue madame Dieu, avec beaucoup d’affection et, on l’a vu, un zeste de suspicion. C’est alors à la Toussaint qu’elle a disparu aussi vite qu’elle était venue. Quelque chose manqua au paysage. C’était l’hiver. Amènes ou fielleuses, peu à peu à son sujet les langues se tarirent. On allait l’oublier quand, à Pâques de l’année suivante, avec les hirondelles, madame Dieu fut de retour et se rappela au souvenir de tous.
    Elle reprit ses habitudes de promenades matinales vers la ville ou vers le port. Elle commençait par les courses domestiques, boulangerie rose, épicerie, boucherie, maison de la presse, seule ou en compagnie de la Chinoise. Si elle était seule, elle poursuivait. Elle traversait la place de l’église, en faisait le tour, s’en allait vers la mer. Elle entrecoupait sa marche de haltes, suivait l’animation du port, levait les yeux vers les nuages, se perdait dans leur dérive et s’abîmait dans une méditation. Souvent, elle poussait une pointe sur la jetée aux cinquante piliers qui s’avance vers la haute mer et que les gens du cru nomment l’estacade. C’est à son musoir qu’accostent les navettes qui font le lien entre les îles et le continent quand la marée basse ne leur permet plus d’atteindre le port. Cette extrémité est, semble-t-il, l’un des buts privilégiés de madame Dieu.



  • Extrait
    C’est un soir de novembre que le pli me fut remis en main propre par un porteur : « Monsieur Thomas Desbruyères ? » C’était bien moi. Il venait d’un notaire qui me priait de prendre contact avec son étude pour une succession me concernant. La surprise fut totale. Je ne connaissais pas le notaire et personne de proche qui aurait pu me coucher sur son testament n’était décédé dans les mois derniers.
    Je téléphonai sur-le-champ. Je semblais très attendu. J’obtins un rendez-vous pour le lendemain et après une nuit d’impatience, dévoré par la curiosité, je pénétrai à onze heures tapantes dans le bureau du notaire.
    « Monsieur Desbruyères, heureux de vous recevoir, veuillez donc vous asseoir… Vous connaissez Mme Aurore Dargol, n’est-ce pas ?
    Aurore Dargol ? (J’eus peine à masquer mon étonnement.) Oui, nous nous sommes connus il y a bien longtemps.
    — Et pourtant, elle ne vous a pas oublié. Elle semblait tenir beaucoup à vous… Une amie, une parente, peut-être ?
    — Oui, une amie de ma famille. La sienne et la mienne étaient très liées. Nous nous sommes perdus de vue depuis plus de vingt ans.
    — Peu m’importe. Surtout ne croyez pas que je fais une enquête sur vous. L’essentiel est que vous soyez là. Mme Dargol est décédée voici quatre mois. Peut-être l’ignorez-vous ? Pardonnez-moi de vous l’apprendre. Je suis chargé de régler sa succession. Elle est veuve et avait un fils unique qui a été tué à la guerre d’Algérie. Elle n’a plus d’héritier et voici la raison de votre présence ici. Oh ! ne vous attendez pas à devenir millionnaire. Non, elle a légué la totalité de ses biens immobiliers à une œuvre charitable qui s’occupe de jeunes mères en difficulté. Vous voyez le genre… Tous ces biens reviennent à cette institution, mais sur son testament, elle a rédigé un codicille à votre nom où elle a spécifié que je dois vous remettre le coffret que voici… »
    Le notaire s’interrompit et se pencha pour sortir d’un des tiroirs de son bureau une boîte d’un bois blond.
    « Mme Dargol tenait à tout prix à ce qu’il vous revienne. Il est à vous. Mais auparavant vous devez l’ouvrir devant moi pour m’assurer du contenu. Je dois le noter pour mes archives. J’ai conservé la clef précieusement dans cette enveloppe. À vous, cher monsieur, d’opérer…
    — Non, je préfère que ce soit vous. »
    Il y eut un crissement métallique et le couvercle se souleva, comme mû par un ressort. Une enveloppe blanche parut. Le notaire lut à haute voix :
    « À Thomas Desbruyères. » Il me la tendit.
    « Voyez, tout ceci est bien à vous. Lisez… »
    Je décachetai l’enveloppe. Elle contenait un billet : quelques lignes à l’encre noire d’une écriture harmonieuse aux lettres soigneusement formées. Je survolai le texte :
    Cher Thomas. Tu es le seul au monde à qui je peux remettre ces objets qui m’ont servi de viatique durant toute la fin de ma vie… Ces souvenirs sont à toi. Ils furent les miens. Ils ont consolé ma solitude. Je te les confie. Tu en feras ce qu’il te conviendra. Je t’embrasse. Aurore Dargol.
    Le notaire avait quitté son bureau et se tenait maintenant devant moi, le coffret ouvert sous mes yeux.
    « Regardez… »
    Deux écrins reposaient sur un lot de photos. L’un, de forme allongée et d’un noir brillant, abritait un stylo d’un même noir bagué d’or. Ce stylo cher à Aurore ne me parlait pas. Je ne l’avais jamais vu. Dans l’autre, d’un cuir bordeaux relevé d’une nervure dorée, reposait une montre de gousset en or. Oh, je reconnaissais celle-ci ! Je l’avais déjà tenue entre les mains comme on serre des reliques, et cela remontait à bien longtemps. Aucun doute, c’était bien elle. Je saisis la montre et ouvris le boîtier. Je savais ce qu’il était écrit à l’intérieur et lus le nom : Martin, en lettres anglaises. Je restai muet. Les yeux du notaire étaient sur moi.
    « Belles pièces, n’est-ce pas ? Mais à vous voir, cher monsieur, leur valeur sentimentale vaut cent fois plus que leur prix réel. Je sens votre émotion. Et les photos sont d’autres trésors. Ne les découvrez pas ici devant moi. Je crains que vous ne soyez submergé. Rangez le tout et réservez l’inventaire à plus tard dans l’intimité de l’isolement, en compagnie du souvenir de Mme Dargol. Vous l’aviez perdue, me disiez-vous, et voici qu’elle réapparaît par mon intermédiaire parce qu’elle nous a tous quittés. Je vous sens très remué. Quel âge avez-vous, monsieur Desbruyères ? Je suis peut-être indiscret…
    — J’ai bien entamé la soixantaine. Pourquoi ?
    — Je m’en doutais. C’est l’âge où les hommes se retournent derrière eux pour regarder par-dessus les épaules du temps le chemin parcouru. Si le contenu de ce coffret parlait, il me raconterait des bonheurs et peut-être de grands malheurs. À vous, il vous parle déjà et je lis sur votre visage surpris et ému des reflets de tendresse. Vous voici en ces secondes bien loin du bureau où nous sommes. Des images défilent, n’est-ce pas ? Je partage votre âge et sais ce qu’il en est de cette hypersensibilité qui nous vient avec les ans. Mais je vous laisse. Encore une signature et je vous libère. La succession de Mme Dargol sera close dans les temps imposés par la loi. Posez votre paraphe au bas de ces feuillets et prenez votre bien.
    — Je peux vous poser une question ?
    — Dites.
    — Que savez-vous de Mme Dargol ?
    — Ah ! La profession m’impose le secret. Mais en l’occurrence, il n’y a guère de secret. Je n’en sais pas grand-chose. Je ne l’ai rencontrée que trois ou quatre fois, justement pour la rédaction de son testament. Elle souhaitait mes conseils. Comment avait-elle eu mon adresse ? Je ne m’en souviens plus. La vie ne l’avait pas gâtée : veuve très jeune et mort brutale de son fils à l’âge de vingt ans. Elle a vécu dans le culte de ses êtres chers et, en leur mémoire, elle n’a jamais souhaité refaire sa vie. La solitude, donc, lui tint compagnie toute son existence. Elle désirait mettre de l’ordre dans ses affaires “avant le grand départ”, me disait-elle. Rien ne laissait supposer qu’il fût si proche. En avait-elle le pressentiment ? Je ne peux répondre…



  • Extrait
    Balthazar Dorlane
    L’accident du professeur Balthazar Dorlane avait été annoncé ce soir d’octobre 1980 au journal de vingt heures. C’était un jour maigre de nouvelles et le journaliste s’était étendu sur le sujet. Aucun témoin n’avait assisté au drame. Il avait eu lieu en pleine ligne droite sur une route déserte de l’Ouest. La voiture avait dû subir plusieurs tonneaux avant de s’écraser sur un bas-côté. Les circonstances étaient inconnues. Route sèche, sans vent, visibilité parfaite, immatriculation récente, le compteur marquait à peine cinq mille kilomètres. Réputé pour sa sobriété, Dorlane n’avait aucun goût pour la vitesse. Aucune explication ne venait à l’esprit. Une enquête était en cours. Les images du reportage soulignaient l’importance du choc. Un amas de ferraille et de tôles tordues, et c’était miracle que Dorlane ne fût pas mort. Les pompiers avaient mis plus d’une heure à le sortir de sa prison. Il avait été transporté dans un état de choc par hélicoptère au CHU de Rennes.
    Bien qu’il ne fût pas un habitué des plateaux de télévision, le professeur Balthazar Dorlane était connu du grand public. Chacune de ses apparitions à l’écran créait l’événement. Souvent, le lendemain, les critiques des journaux étaient élogieuses. Impossible d’oublier cette silhouette longiligne, ce visage aux yeux clairs, carré, taillé à la serpe, rude mais qu’un sourire un peu triste transfigurait. Une épaisse chevelure séparée par une raie et une mèche sur le front qu’il s’essayait vainement à remonter de la main lui donnaient une allure d’étudiant prolongé qui contrastait avec l’impression des premières rides et cela le rendait éminemment sympathique. Mais c’est lorsqu’il prenait la parole que Dorlane devenait éblouissant. Tous les auditeurs habitués à son numéro attendaient avec impatience qu’il sorte de son mutisme. Tapi dans son silence, attentif aux uns et aux autres et à tout ce qui se disait, Dorlane patientait sans jamais interrompre. Sorte de lion à l’affût, ne perdant pas un mot, il se préparait à bondir. Enfin, le journaliste se tournait vers lui. Venait son tour. Un morceau de bravoure.
    Ses yeux pétillaient, son visage rayonnait, ses larges mains s’ouvraient, s’animaient comme si elles s’emparaient du sujet et le pétrissaient. Avec une verve étourdissante, une passion à soulever des montagnes, un enthousiasme juvénile où se mêlaient sérieux et humour, le tout truffé d’anecdotes, Dorlane vous ouvrait son univers et vous transportait par les chemins les plus déroutants en son royaume. Et son royaume était un empire. Ses connaissances étaient encyclopédiques. Historien de renommée mondiale, spécialiste de la Rome antique, ses travaux faisaient référence dans les cercles universitaires. Mais il y avait belle lurette que sa célébrité avait dépassé ce milieu. Dorlane avait conduit de nombreuses missions archéologiques et participé à plusieurs expéditions à travers le monde qui avaient plus contribué à sa réputation que ses recherches historiques. Ainsi avait-il mené des séries de fouilles sur plusieurs sites de l’Empire romain au Moyen-Orient, mais on l’avait vu aussi dans les coins les plus perdus de la terre, dans les déserts, sur les pentes de l’Himalaya ou du côté des pôles. De ses voyages il avait tiré de nombreux livres écrits d’une plume aussi captivante que l’étaient ses talents de conteur sur les plateaux de télévision.
    Son numéro terminé, Dorlane retombait dans le silence et reprenait peu à peu son expression si attachante de vieil étudiant triste. Survenait souvent, à la fin de l’exposé, un petit flottement tant la magie des paroles mettait du temps à s’estomper. Le journaliste, meneur du débat, sous le charme, en perdait le fil de son émission. Les applaudissements crépitaient et le public transporté par cette foi qui l’avait émerveillé, peu à peu, redescendait sur terre. Discret, Dorlane savourait.
    Que de minutes de bonheur l’acteur Dorlane m’avait données ! Toutes les interviews de l’historien ou du voyageur étaient un régal, trop court certes, et qui me laissait toujours sur ma faim. J’aurais aimé l’entendre des heures, sans me lasser. Aussi la nouvelle de l’accident et la pensée que, peut-être, je ne le reverrais plus m’avaient attristé. Je me remémorais certains morceaux qu’il nous avait joués et qui auraient pu figurer dans une anthologie du théâtre. Je revoyais sa silhouette féline, son visage cabossé et rugueux mais duquel émanait une si vive intelligence qu’il en irradiait beaucoup de charme.
    Depuis longtemps, je connaissais le professeur Dorlane par ses écrits et ceux-ci m’avaient procuré des instants de bonheur bien plus intenses que ses brèves apparition à la télévision.
    Il pleuvait. Une pluie battante avait versé tout au long du jour sur Paris et l’averse cinglait encore la fenêtre. Un vent d’ouest soufflait l’automne. Je pensais à Dorlane, à cette heure entre la vie et la mort – à cette fraction de seconde peut-être mort – sur son lit d’hôpital du grand Ouest. C’était pour moi aussi, comme pour le journaliste, une soirée creuse. Aucune obligation ne s’imposait. Rien de précis à faire. Je me retirai dans mon bureau et cherchai à dénicher, sur les rayons de ma bibliothèque, Dorlane.
    J’avais beaucoup lu Dorlane, non pas ses ouvrages d’histoire réservés surtout aux initiés mais ses récits de voyage ou certaines de ses biographies sur des personnages célèbres ou perdus de vue, part de son œuvre dans laquelle il excellait et qui lui avait mérité un vaste public. Elles se lisaient comme un roman et je ne sais la vie de qui, de l’empereur Constantin, de Théodora, de Savorgnan de Brazza ou encore de Charles de Foucauld, m’avait le plus emballé. C’est toujours avec regret que je refermais le livre et, en le rangeant, je me réjouissais de savoir où le retrouver.



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