Plon (réédition numérique FeniXX)

  • La grande poésie veut donner un sens au monde, donc à l'Histoire, où l'aventure humaine se déploie à l'échelle de la terre. Mais comment lui en donner un, dès lors que le Dieu dé Bossuet ne tient plus « tous les fils de l'univers dans sa main » ? Alors l'épopée bute sur l'assassinat ; et le poète ne sait plus comment répondre à l'essence meurtrière de l'Histoire. Il essaie donc des cosmogonies de substitution au coeur desquelles, toujours, un cadavre vient étouffer sa voix. Cette errance du poète moderne, ces pages voudraient l'illustrer à propos de Chateaubriand, exemplaire témoin. Mais à travers le nomadisme cosmogonique, en quelque sorte, de la parole poétique, c'est le problème de l'« engagement » qui se dévoile enfin, non plus seulement du point de vue des exigences propres à l'Histoire, mais de celles particulières à la grande création littéraire. Car un mythe poétique semble révéler ici son profond empire, celui d'Orphée. N'est-ce pas une manière de descente à l'Hadès du poète que cette recherche des ruines et des tombes, des cités évanouies et des déserts, ostensibles sépulcres où l'homme se complaît à son propre effacement ? Mais l'Eurydice que ce poète va chercher aux enfers pourrait bien n'être que le cadavre de l'Histoire elle-même. Quelle loi du sang, au coeur de l'Histoire, empêche donc cette Eurydice-là de ressusciter ? « Poésie, connaissance orphique de la terre », dit Mallarmé. Si la haute poésie est donc aussi une résurrection, comment peut-elle s'accomplir lorsque le poète est épique, c'est-à-dire lorsque le meurtre lui saute à la face ? La réponse à cette question est peut-être dans une comparaison de la poésie de Chateaubriand avec celle, non moins épique, mais toute résurrectionnelle, de Saint-John Perse. Enfin, si la mort et la résurrection d'un dieu parlent au plus secret de la poésie, peut-être un lien pourrait-il se faire voir entre la poésie et le sacré, et nos civilisations elles-mêmes commencer de s'éclairer sur les pentes opposées qui descendent à la nuit ou remontent du tombeau.

  • Est-il encore possible de soutenir que Dieu existe hors du coeur de l'homme qui forge à travers lui son élévation et son destin ? Il faudrait alors proclamer du moins que les musulmans, les juifs et les chrétiens adorent le même Dieu sans le savoir, car sur la planète devenue plus petite, les divers monothéismes s'affrontent, nous plaçant devant un véritable polythéisme de fait. Mais que deviendraient alors les religions polythéistes ? Interrogeant les quatre plus grands apologistes français du christianisme à l'aide de la méthode critique mise au point dans l'Écrivain et son langage, l'auteur cherche à cerner le Dieu humain qui parle au coeur de ces grandes voix. Il constate d'abord que le système du monde (ou cosmogonie) sur lequel s'appuie le christianisme, n'est pas du tout le même chez nos quatre apologistes, et que leur théologie diffère davantage de l'un à l'autre que s'ils appartenaient à des religions différentes. Bossuet veut un Dieu roi du Ciel et de la terre, jetant avec superbe « juifs et gentils au tombeau » ; Pascal veut un Dieu du vertige et du vide, Dieu étranger à la physique et aux sciences, et qui ne permet pas de lire l'histoire des rois, des empires, des capitaines ; Chateaubriand veut voir mourir les civilisations pour nourrir un christianisme désespéré par la fuite du temps. Claudel, enfin, veut égaler la strophe poétique au cycle de l'éternité, et faire du coeur humain l'horloge de l'univers. Il faut donc chercher le sacré dans ce que ces voix ont de commun, non dans ce que leurs théologies diverses ont d'inconciliable. Et c'est un cycle de la mort et de la résurrection ; une descente à l'abîme et une remontée à la lumière. Chez Bossuet, un verbe régnant se penche éternellement sur le gouffre de la colère divine et s'en arrache par la pompe et la gloire de la parole de prédication : il y faut un Dieu qui soit assis comme un roi sur son trône, et qui manie la foudre. Chez Pascal, une pensée logicienne s'enferme rigoureusement dans les évidences euclidiennes, et en formule les tautologies avec trois siècles d'avance sur les logiciens modernes, afin d'assurer le cycle de la chute dans l'infiniment petit et la remontée à l'infiniment grand de sa voix. Chez Chateaubriand, le système des « harmonies de la nature » se plaque comme une pièce rapportée sur le cycle de la descente dans l'oubli et d'un avènement du règne de la mémoire. C'est que ce poète manque de la théologie nécessaire à sa voix. Chez Claudel le cycle de la mort et de la naissance s'exprime par une véritable reconstruction cosmogonique de l'univers où l'Art Poétique dit la théologie. Le poète enfante délibérément le système du monde nécessaire à son chant. Tous ces cycles d'une descente à l'Hadès et d'une remontée au jour réconcilient la démarche orphique avec celle des dieux eux-mêmes, qui descendent tous aux enfers pour ressusciter. A partir de là s'ouvrent deux voies : l'une permet d'écrire une histoire orphique, donc religieuse, de la poésie de Baudelaire au surréalisme, que ses dimensions n'ont pas permis d'insérer dans le présent volume, l'autre est d'ordre philosophique, et s'interroge sur la portée du cycle de la nuit et du jour dans le destin de l'esprit. Elle aboutit à une histoire de la raison comme arme mystique par excellence, toujours s'arrachant au savoir arrêté, et rouvrant un champ de ténèbres à l'esprit. En ce siècle de la remise en question des croyances, peut-on désembourber l'exégèse, arrêtée depuis la Profession de foi du vicaire savoyard entre l'impossibilité de séparer le sacré de l'histoire terrestre, et l'absurdité de faire trôner des dieux dans le ciel ? Entre le matérialisme et l'orthodoxie, y a-t-il un chemin qui dise le drame de l'amour et de l'offrande, le sens du sacrifice humain et de la renaissance de l'homme à partir de sa cendre ?

  • La grande poésie veut donner un sens au monde, donc à l'Histoire, où l'aventure humaine se déploie à l'échelle de la terre. Mais comment lui en donner un, dès lors que le Dieu dé Bossuet ne tient plus « tous les fils de l'univers dans sa main » ? Alors l'épopée bute sur l'assassinat ; et le poète ne sait plus comment répondre à l'essence meurtrière de l'Histoire. Il essaie donc des cosmogonies de substitution au coeur desquelles, toujours, un cadavre vient étouffer sa voix. Cette errance du poète moderne, ces pages voudraient l'illustrer à propos de Chateaubriand, exemplaire témoin. Mais à travers le nomadisme cosmogonique, en quelque sorte, de la parole poétique, c'est le problème de l'« engagement » qui se dévoile enfin, non plus seulement du point de vue des exigences propres à l'Histoire, mais de celles particulières à la grande création littéraire. Car un mythe poétique semble révéler ici son profond empire, celui d'Orphée. N'est-ce pas une manière de descente à l'Hadès du poète que cette recherche des ruines et des tombes, des cités évanouies et des déserts, ostensibles sépulcres où l'homme se complaît à son propre effacement ? Mais l'Eurydice que ce poète va chercher aux enfers pourrait bien n'être que le cadavre de l'Histoire elle-même. Quelle loi du sang, au coeur de l'Histoire, empêche donc cette Eurydice-là de ressusciter ? « Poésie, connaissance orphique de la terre », dit Mallarmé. Si la haute poésie est donc aussi une résurrection, comment peut-elle s'accomplir lorsque le poète est épique, c'est-à-dire lorsque le meurtre lui saute à la face ? La réponse à cette question est peut-être dans une comparaison de la poésie de Chateaubriand avec celle, non moins épique, mais toute résurrectionnelle, de Saint-John Perse. Enfin, si la mort et la résurrection d'un dieu parlent au plus secret de la poésie, peut-être un lien pourrait-il se faire voir entre la poésie et le sacré, et nos civilisations elles-mêmes commencer de s'éclairer sur les pentes opposées qui descendent à la nuit ou remontent du tombeau.

  • Est-il encore possible de soutenir que Dieu existe hors du coeur de l'homme qui forge à travers lui son élévation et son destin ? Il faudrait alors proclamer du moins que les musulmans, les juifs et les chrétiens adorent le même Dieu sans le savoir, car sur la planète devenue plus petite, les divers monothéismes s'affrontent, nous plaçant devant un véritable polythéisme de fait. Mais que deviendraient alors les religions polythéistes ? Interrogeant les quatre plus grands apologistes français du christianisme à l'aide de la méthode critique mise au point dans l'Écrivain et son langage, l'auteur cherche à cerner le Dieu humain qui parle au coeur de ces grandes voix. Il constate d'abord que le système du monde (ou cosmogonie) sur lequel s'appuie le christianisme, n'est pas du tout le même chez nos quatre apologistes, et que leur théologie diffère davantage de l'un à l'autre que s'ils appartenaient à des religions différentes. Bossuet veut un Dieu roi du Ciel et de la terre, jetant avec superbe « juifs et gentils au tombeau » ; Pascal veut un Dieu du vertige et du vide, Dieu étranger à la physique et aux sciences, et qui ne permet pas de lire l'histoire des rois, des empires, des capitaines ; Chateaubriand veut voir mourir les civilisations pour nourrir un christianisme désespéré par la fuite du temps. Claudel, enfin, veut égaler la strophe poétique au cycle de l'éternité, et faire du coeur humain l'horloge de l'univers. Il faut donc chercher le sacré dans ce que ces voix ont de commun, non dans ce que leurs théologies diverses ont d'inconciliable. Et c'est un cycle de la mort et de la résurrection ; une descente à l'abîme et une remontée à la lumière. Chez Bossuet, un verbe régnant se penche éternellement sur le gouffre de la colère divine et s'en arrache par la pompe et la gloire de la parole de prédication : il y faut un Dieu qui soit assis comme un roi sur son trône, et qui manie la foudre. Chez Pascal, une pensée logicienne s'enferme rigoureusement dans les évidences euclidiennes, et en formule les tautologies avec trois siècles d'avance sur les logiciens modernes, afin d'assurer le cycle de la chute dans l'infiniment petit et la remontée à l'infiniment grand de sa voix. Chez Chateaubriand, le système des « harmonies de la nature » se plaque comme une pièce rapportée sur le cycle de la descente dans l'oubli et d'un avènement du règne de la mémoire. C'est que ce poète manque de la théologie nécessaire à sa voix. Chez Claudel le cycle de la mort et de la naissance s'exprime par une véritable reconstruction cosmogonique de l'univers où l'Art Poétique dit la théologie. Le poète enfante délibérément le système du monde nécessaire à son chant. Tous ces cycles d'une descente à l'Hadès et d'une remontée au jour réconcilient la démarche orphique avec celle des dieux eux-mêmes, qui descendent tous aux enfers pour ressusciter. A partir de là s'ouvrent deux voies : l'une permet d'écrire une histoire orphique, donc religieuse, de la poésie de Baudelaire au surréalisme, que ses dimensions n'ont pas permis d'insérer dans le présent volume, l'autre est d'ordre philosophique, et s'interroge sur la portée du cycle de la nuit et du jour dans le destin de l'esprit. Elle aboutit à une histoire de la raison comme arme mystique par excellence, toujours s'arrachant au savoir arrêté, et rouvrant un champ de ténèbres à l'esprit. En ce siècle de la remise en question des croyances, peut-on désembourber l'exégèse, arrêtée depuis la Profession de foi du vicaire savoyard entre l'impossibilité de séparer le sacré de l'histoire terrestre, et l'absurdité de faire trôner des dieux dans le ciel ? Entre le matérialisme et l'orthodoxie, y a-t-il un chemin qui dise le drame de l'amour et de l'offrande, le sens du sacrifice humain et de la renaissance de l'homme à partir de sa cendre ?

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