Éditions Les Herbes rouges

  • Dieu et Désir : deux termes qu'on a l'habitude d'opposer. Pourtant, si Dieu est bien la puissance créatrice de toutes choses, le « moteur » de ce qui est, le Désir n'est-il pas chez l'homme ce qui, par excellence, le pousse à être et à créer, moteur de ce qu'il cherche et oeuvre à faire apparaître, à porter à l'existence ? Dès lors, n'est-ce pas sa part divine, ce en quoi, par quoi, le « divin », Dieu, agit en lui ?

    M. M.

  • Le second volet du Territoire imaginaire de la culture cherchera, essentiellement, à penser la singularité de l'Amérique du Nord sur le plan culturel et politique par rapport à l'Europe et les sociétés indiennes, ainsi qu'à dégager la configuration historique et imaginaire propre au Canada français.

    Mais avant, l'auteur devait régler ses comptes avec ce monstre aux mille têtes qu'est l'Idéologie. La première partie de l'ouvrage, intitulée « Au-delà des idéologies, l'individu », pourrait être considérée comme une subtilemachine de guerre théorique visant à saper à la base le ressort interne de l'investissement idéologique qui se nourrit du « désir d'auto-annihilation du sujet » en lui faisant miroiter une possible « reconstitution de l'unité perdue ». Or, l'individu, croit Morin, se doit de résister « à toutes les tentatives de récupération de sa singularité au profit de représentations totalisantes qui donnent aux problèmes inédits qu'il se pose des réponses toutes faites ».
    Cherchant à penser dans un deuxième temps la singularité de l'expérience américaine, l'auteur fera ressortir le caractère « inaugural » de la Révolution américaine, qui fait éclater le principe européen des nationalités. En fait, le déplacement de l'Europe vers l'Amérique introduit une rupture radicale, une discontinuité essentielle avec tous les contenus organiques (famille, nation, religion), voire avec l'Histoire elle-même, entendue comme histoire des peuples et de leurs États. Mais cette discontinuité historique demeure pour une large part occultée. Le Nouveau est pensé en des termes anciens. De ce fait, le ressourcement en ces « terres nouvelles » de la culture européenne détachée de ses contenus organiques n'a pas pu prendre l'essor qu'il aurait pu prendre. Le destin culturel de l'Amérique reste à penser. Le règne de la Productivité intensive en Amérique ne fait que révéler cet impensé.

    L'échec historique des Canadiens français à se constituer un État-nation pourrait être l'occasion, selon Morin, si le fantasme de l'État salvateur et de la Paternité historique retrouvée se trouvaient écartés, de « penser la culture hors substance, comme territoire d'exploration et d'expérimentation ». « L'orphelinat assumé », loin de tout fantasme d'un retour à l'origine (la France) ou d'une normalisation historique (l'État-nation), pourrait permettre « l'exploration de nouveaux espaces imaginaires » en larguant tout Regard inhibiteur. Encore faudra-t-il avoir le courage de cet orphelinat ! Les coureurs des bois ne sont-ils pas les premiers en Amérique du Nord à avoir pris acte (pratiquement) de cette discontinuité historique ? Cette discontinuité, ils l'ont vécue ; à nous maintenant de la penser et de lui donner son sens.

    Si le lecteur cherche le « confort identitaire », L'Amérique du Nord et la culture n'est pas un livre pour lui. Ce livre s'adresse au « créateur de demain », citoyen d'un monde pluriel. L'avenir, croit l'auteur, n'est pas du côté des nations mais de l'individu ; c'est de ce côté qu'il faudra chercher de plus en plus la « pluralité des mondes ». Morin pense dans ce livre que l'État et la culture de demain seront universels. Peut-être est-ce finalement ce qu'aura signifié la « découverte de l'Amérique » : sortir l'Europe de son Histoire, de son Territoire, de ses Nationalités et de ses contenus organiques de manière à en ressaisir l'Idée, c'est-à-dire l'essence, et ainsi la rendre véritablement universelle. Mais cette signification n'est pas encore advenue, elle travaille les continents et tout particulièrement l'Amérique.

  • Les intellectuels et écrivains actuels n'ont que rarement cette distance intérieure vis-à-vis du territoire réel et des mythes historiques liés à une pure «?québécitude?». Cette distance seule permet de faire advenir un nouveau territoire imaginaire favorisant la création de mythes nouveaux et la mise en rapport du territoire réel avec «?d'autres territoires, à la fois réels et imaginaires?». La situation historique du Québec se prête à la constitution d'un espace social de liberté tout aussi large qu'original. Utopie sans doute, mais utopie motrice. Si l'ordre social est indépassable, sa contestation l'est tout autant.
    Marc Turgeon, Livres et auteurs québécois

    Toute proportion gardée, Le territoire imaginaire de la culture est au Québec des années 1970 ce que, cent ans plus tôt, les Considérations intempestives ont été à l'Allemagne d'Otto von Bismarck : une bombe culturelle pour miner, faire voler en éclats les certitudes bétonnées, fondées en Allemagne sur l'unité politique retrouvée, et au Québec, sur l'avènement du Parti québécois, espoir pour beaucoup d'une souveraineté à portée de main. C'est précisément son «?intempestivité?» radicale qui fait que l'essai, ostracisé dans les milieux nationalistes qui tenaient alors le haut du pavé, est resté toujours actuel, n'a pas perdu sa puissance d'interpellation, justement parce qu'il allait à contre-courant des slogans unanimistes des porte-drapeaux et porte-voix nationalistes de l'époque.
    Heinz Weinmann, Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec

  • Se transpose ici en signes, s'écrit une voix qui cherche à se faire entendre. Qu'a-t-elle à dire? Sa solitude, sa «misère», son désir d'au-delà; sa vocation à faire exister un monde autre; sa recherche d'amitié, seul lien social authentique.

    Mais elle résonne dans un monde dépoétisé, de plus en plus ramené à une seule dimension, celle du réel ordonné par la technique, qui cherche à noliser l'imagination en discréditant la rêverie.

    Cette voix aspire à la Parole. Mais qui parle aujourd'hui? Les médias? Les collectifs à prétention rassembleuse? Et toi, parles-tu? Ou répètes-tu la vulgate sociale ou nationale? Se pourrait-il même que cette culture que l'on appelle «québécoise» ne soit en fait qu'une contrefaçon, fondée sur l'occultation et le déni d'une plus ancienne culture émanée de ce qui s'appelait «Canada français»? Quoi qu'il en soit, le pays qui t'attend n'a pas de nom, à toi de le faire exister à travers tes signes, de faire entendre ta voix, unique et inimitable.

    M.M.

  • Étant donné l'état de veille et de tension permanentes où se trouve l'homme d'aujourd'hui, adonné à produire et à « communiquer », ne faut-il pas de toute nécessité l'introduire à une autre manière d'être, de vivre et de penser, qui prenne acte du vide en lui et en ce qui est, s'y ouvre, l'apprivoise et laisse se dégager de lui une authentique fécondité ?

    Être et ne pas être : apprendre à vivre et à penser en les alternant plutôt qu'en les opposant. Suivre la voie d'un certain Orient jusqu'au coeur même de l'Occident.

    M. M.

empty