• Michel de Certeau est assurément une des figures les plus singulières, donc les plus importantes, de l'école historique française. Sans attendre le sauf-conduit au poste frontière ni solliciter l'agrément des gardiens des lieux, il a traversé les frontières entre les champs de savoir, devinant l'appauvrissement de l'histoire par confinement, anticipant l'ouverture aux disciplines autres à laquelle s'est aujourd'hui résolue cette discipline. Il a porté un regard incisif sur l'entrecroisement des méthodes, des visées et des modèles qui déterminent les manières d'écrire l'histoire. De cette interrogation toujours reprise, de ce va-et-vient entre passé et présent, les textes ici rassemblés nouent les fils : il y est question de Foucault, de Freud et de Lacan, mais aussi de l'analyse du pouvoir, du corps, de la folie et de la fiction en histoire. Non pas qu'il s'agisse, entre histoire, psychanalyse, linguistique ou anthropologie, de mélanger les genres et les méthodes, voire de brouiller les identités des savoirs, mais de se déplacer nécessairement d'un savoir à l'autre pour suivre une question née sur un autre bord, où elle ne peut recevoir un traitement satisfaisant. Il se marque, dans cet ouvrage, une exigence, rare, de pensée.

  • Comment le diable est-il possible ?
    En 1632, la ville de Loudun est durement éprouvée par la peste. Les croyants se retirent, s'enterrent dans leurs petites communautés assiégées par cette épreuve de la colère divine. Parmi elles, les ursulines.
    La possession des soeurs prend alors le relais de la peste : les premières apparitions - fantôme d'un homme de dos - sont nocturnes, puis elles deviennent diurnes, se précisent, et revêtent la forme obsédante d'un curé, Urbain Grandier.
    L'affaire commence. Loudun, ville ouverte, devient le centre et le théâtre d'un monde : six mille spectateurs assisteront à la mort de Grandier, sur le bûcher, le 18 août 1634. Entre-temps, les pouvoirs s'affrontent, les savoirs s'inquiètent, l'âme catholique s'émeut. Le corps social se déchire ; partout le diable est là, mais il est partout ailleurs : dans le silence des textes, les lacunes du langage.
    Michel de Certeau montre, dans ce grand ouvrage, comment guérit une société malade d'elle-même.

  • Historien fasciné par l'aventure mystique, anthropologue attentif à l'existence des gens ordinaires, voyageur inlassable à travers les pays, les cultures et les hommes, spécialiste d'un pluriel de savoirs passés et présents, Michel de Certeau (1925-1986) fut habité par la question de Dieu. Entré dans la Compagnie de Jésus (1950), il n'a cessé de chercher à définir une manière de penser et de vivre aujourd'hui la singularité d'une option chrétienne. Une série de textes, écrits entre 1964 et 1983 ,marque quelques moments de cet itinéraire. Il y est question de la prière dans la tradition ou de l'illusion, pour un ordre religieux, de prétendre retrouver la volonté du fondateur, mais surtout de l'articulation du mystique au politique, saisie à travers la misère de la théologie et le malheur des hommes opprimés. On y voit à l'oeuvre une intelligence éblouissante, une pensée incisive, alliée à une radicalité qui écarte les consolations et les conventions du discours religieux pour aller droit à l'essentiel. Alors s'ouvre au marcheur ce chemin non tracé où l'appelle un désir venu d'ailleurs - un excès, un feu, une passion qui font partir sans se retourner.

  • L'étranger ou l'union dans la différence
    Dans cet ouvrage (publié en 1969), Michel de Certeau dit l'essentiel, à ses yeux, de l'expérience chrétienne : la rencontre de l'autre, de tous les autres, chacun reçu dans sa différence sur le chemin du Dieu Tout-Autre. Les récits des Écritures, la prière des croyants, la force d'une tradition, mais aussi les incertitudes d'une société quand le langage commun s'érode, la violence de l'histoire, l'affrontement des cultures, tout vient nourrir, inspirer, altérer, mettre en mouvement, dans la particularité d'une vie qui prend le risque d'un voyage vers l'Autre, comme autrefois Abraham s'en alla vers la promesse d'un autre pays.
    Michel de Certeau (1925-1986)
    Jésuite, historien, membre de l'École freudienne de Paris, auteur d'une œuvre ample et forte, dont, au Seuil, La Faiblesse de croire (1987 et 2003), La Prise de parole (1994), La Culture au pluriel (1993).
    Édition introduite et établie par Luce Giard

  • Michel de Certeau (1925-1986) eut comme objet privilégié l'histoire religieuse aux XVIe et XVIIe siècles. De ces croyants querelleurs et inquiets, marqués par la fracture de la Chrétienté, il interrogea le trouble, la ferveur, les écrits, les réformes.Analysant des travaux exemplaires (Henri Bremond dans l'Histoire littéraire du sentiment religieux, Robert Mandrou sur les procès de sorcellerie), il montre comment il s'en distingue. Chez lui, l'élucidation historiographique ne se sépare pas de l'enquête historique, d'où son insistance sur l'altérité du passé, sur une distance critique, sur un respect sans complicité. Servi par une familiarité rare avec les écrits de théologie et de spiritualité, l'historien peut varier les registres. Tantôt un personnage central tient la scène (René d'Argenson, intendant du roi, ou Charles Borromée, réformateur tridentin de Rome à Milan); tantôt il s'agit d'un moment décisif pour une institution (la Compagnie de Jésus sous le généralat d'Aquaviva) ou d'un texte fondateur (les Exercices spirituels de saint Ignace). Parfois l'historien fait resurgir un enchevêtrement de milieux dévots désireux de réformer l'Église, une multiplicité de réseaux collectant lettres et récits où résonne l'écho passionné de débats mystiques. À tous, il rend vie et signification en cherchant le lieu de l'autre, dans l'altérité de Dieu, dans le conflit des différences entre croyants, dans la rencontre d'autres sociétés. D'où le regard tourné vers l'anthropologie naissante, avec Montaigne, qui jugeait les cannibales du Brésil, entrevus à la Cour, comparables aux sujets du roi, avec Lafitau, qui allait inscrire les moeurs et coutumes des Amérindiens dans la longue histoire de l'humanité.«Hautes Études» est une collection de l'École des hautes études en sciences sociales, des Éditions Gallimard et des Éditions du Seuil.

  • Comment naît une langue nationale ? La Révolution française a été confrontée d'emblée au problème linguistique, dès lors que, fondant un ordre politique et social neuf, elle entendait rallier à son projet des masses patoisantes. Entre les projets fédéralistes de 1790 et les mesures jacobines de destruction décidées en 1793-1794, l'enquête sur les patois de l'abbé Grégoire tient une place stratégique. Sous les yeux des correspondants de Grégoire, pouvoirs, savoirs et croyances bougent ensemble. Dangereux et fascinant, le monde du patois est pour eux le proche mais l'autre. Dans la géographie des Lumières, un monde impensé surgit : la campagne. Qu'est ce peuple à qui la Révolution assigne désormais la mission de faire l'histoire ? Cette campagne, à la fois jardin des origines et noire réserve de l'animalité ? Comment mobiliser un savoir local au service d'un dessein politique : le triomphe du français, qui doit être celui de la Nation et de la Raison ?
    Paris dicte le geste qui retranche dans la marginalité et bientôt le folklore les cultures régionales.

  • OEuvre monumentale, parue de 1932 à 1995, voici donc Le Dictionnaire de Spiritualité enfin publié intégralement de A jusqu'à Z, avec un index particulièrement utile. A beaucoup de points de vue, c'était un défi. Le pari a été tenu. On peut même dire que les fruits dépassent le projet primitif, car très vite les perspectives du début ont été amplifiées et précisées. Dans les années 30, lancer l'idée et assurer la réalisation d'un tel dictionnaire pouvait paraître, face au bloc solide du dogme catholique, une entreprise marginale concernant les techniques de prière, les états mystiques et les divers phénomènes qui parfois les accompagnent... A cette époque, la réflexion chrétienne, encadrée et limitée par une théologie dogmatique, en grande partie déductive et obligatoire, avait besoin d'un nouveau souffle. Voici que la spiritualité, fondée en même temps sur l'expérience et sur la liberté qui président à l'invention des divers chemins conduisant à Dieu, renouvelait toutes les questions... Cette révolution tranquille s'est faite lentement, sans bruit, sans excès. A sa place, avec d'autres éléments similaires, elle a préparé l'éclosion irrésistible de Vatican II ; et aujourd'hui, patiemment, elle aide à bien comprendre l'originalité et le dynamisme de ce concile... Des milliers de collaborateurs, provenant du monde entier et de tous les horizons, ont contribué à faire de ce Dictionnaire ce qu'il est : particulièrement utile à tous ceux qui veulent mieux connaître les auteurs spirituels de divers pays, suivre l'évolution des mentalités, des institutions, des grandes notions fondamentales... et plein d'intérêt pour tous les curieux. Ainsi s'est-il répandu à travers le monde entier et dans tous les milieux.

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