• L'objet de ce livre est d'aborder les frères Humboldt comme une fratrie, de souligner leur complémentarité et de mettre en évidence leur insertion dans une sociabilité savante européenne. On attribue à Wilhelm (1767-1835) la fondation de l'université de Berlin, à Alexander (1769-1859) la promotion d'un système de recherche scientifique qui se perpétue dans les actions de la fondation qui porte son nom. Le domaine de Wilhelm est la linguistique et la philosophie du langage : ayant écrit en allemand une oeuvre composée de textes brefs, il a joui d'une notoriété qui, dans un premier temps au moins, est restée cantonnée à l'Allemagne avant de féconder à travers le monde la pensée des anthropologues. Alexander, qui a largement fait usage de la langue française, et dont le long séjour à Paris est lié à la rédaction de son grand oeuvre, s'inscrit d'emblée dans une histoire internationale des savoirs. Ils sont au centre de toute l'histoire des sciences humaines en Europe.
    Sous la direction de Michel Espagne

  • Parmi les populations qui servent de vecteurs traditionnels aux échanges entre l'Allemagne et la France, le rôle des Juifs de rite allemand a été essentiel. L'étude de leur assimilation met en évidence une racine judéo-allemande de la culture parisienne. Ce contexte éclaire l'oeuvre et le rayonnement de Heinrich Heine, qui vit et écrit à Paris durant un quart de siècle.

  • Pour observer les transferts culturels entre l´Allemagne et la Russie au xixe-xxe siècles, il convient notamment de s´attacher à l´histoire des sciences humaines. Sans qu´ils aient besoin de traduction leurs représentants les plus éminents en Russie ont toujours été des lecteurs et interprètes assidus des travaux allemands de leur époque. Eux-mêmes étaient d´ailleurs parfois allemands ou germanophones ou avaient acquis une partie de leur formation dans des universités allemandes. Cette osmose, qui nourrit notamment les courants formalistes, a permis une accumulation d´éléments de mémoire allemande dans un contexte russe. À vrai dire, ce que la Russie retient d´impulsions empruntées à la science allemande n´est pas toujours ce que la mémoire allemande a elle-même conservé. On rencontre des auteurs qui ont perdu toute importance dans leur contexte d´origine mais en ont trouvé une nouvelle dans le contexte russe. Celui-ci en préserve les traces, en concurrence avec des traces françaises, et prépare cette fois-ci des exportations de la Russie vers le reste de l´Europe.
    Explorer la mémoire allemande ou franco-allemande de la Russie c´est suivre une dynamique d´importations mais aussi et surtout leur reformulation radicale et leur adaptation à un nouvel horizon dans une histoire des sciences humaines européennes fondée sur une suite de transferts.

  • Dès le début du XVIIIe siècle et jusqu'à la guerre de 1914, des négociants allemands, venus des ports de la Hanse puis de l'ensemble du monde germanique, émigrent à Bordeaux où ils contribuent d'une manière décisive à l'expansion économique. Soucieux à la fois d'abolir la distance qui les sépare du monde environnant - notamment par les mariages mixtes qu'ils contractent avec des protestants bordelais - et de préserver leurs racines germaniques, ils opèrent un des transferts les plus caractéristiques de la culture allemande dans le contexte français. Dans un même mouvement, ils marquent de leur empreinte non seulement la vie économique mais les formes esthétiques dans lesquelles se définit rétrospectivement la personnalité de la ville. Après la tourmente révolutionnaire, leurs enfants et petits enfants, devenus des notables, souvent responsables du commerce, de la vie politique et administrative, continuent à entretenir avec l'Allemagne un lien très étroit fondé sur des voyages, des préférences musicales, des choix universitaires, des modes de sociabilité. Peu de membres du groupe des Allemands de Bordeaux ont laissé leurs Mémoires. Aussi faut-il pour esquisser leur biographie collective rassembler les fragments de récits tenus par des voyageurs, les confronter aux aspects autobiographiques que recèlent les documents administratifs ou même les correspondances commerciales. Ainsi se dessine la genèse, parfois occultée, d'un gisement de mémoire allemande dans une ville de la France du sud.

  • Utilisant les thématisations littéraires de la philologie, l'auteur s'emploie à cerner la vertu des imbrications franco-allemandes (reconnues ou refoulées) dans la mise en place d'une réflexion sur le devenir des textes.

  • Les diverses aires culturelles ne constituent pas des sphères closes. S'il existe une part française de l'Allemagne et une part allemande de la France, la recherche sur les transferts culturels permettra de reconnaître le mécanisme de construction des spécificités nationales, mais aussi un socle historique commun échappant largement aux comparaisons.

  • Une étude de la région de Saxe qui, de la fin du XVIIe à la fin du XIXe siècle, malgré les corrections de frontière liées au traité de Vienne, a constitué un État important d'Europe centrale, et qui a beaucoup oeuvré à l'affirmation d'une identité nationale allemande.

  • Dans la seconde moitié du 19e siècle, le modèle scientifique allemand a parrainé la constitution de la plupart des disciplines de sciences sociales, et les deux guerres mondiales ont assez marqué l'inconscient collectif en France pour que le discours sur l'Allemagne, passionné et complexe, soit en même temps un discours sur soi-même.

  • L'histoire des savoirs sur l'Afrique ici esquissée se doit de mettre en exergue un tissu d'imbrications scientifiques et de transferts franco-allemands. La question du statut des langues révèle que l'africanisme a commencé, en France aussi bien qu'en Allemagne, comme une philologie progressivement détachée de l'orientalisme. On peut ensuite mettre en évidence que des cursus visant à la formation plus pratique d'africanistes ont progressivement été établis depuis les dernières décennies du XIX e siècle dans les écoles coloniales françaises ou allemandes ; elles sont en concurrence mais reprennent des modèles comparables.
    Les auteurs de ce livre font apparaître que les transferts de savoirs sur l'Afrique se fondent aussi sur des médias, ancrés dans des institutions, comme les instituts de recherche, les associations scientifiques, les maisons d'édition. Mais dans une asymétrie structurelle, il a été trop longtemps minimisé le rôle des Africains eux-mêmes.
    Mais il devient de plus en plus évident que les savoirs sur l'Afrique ont pu modifier fortement le cadre européen, son esthétique et sa perception du monde. L'ouvrage montre combien les transferts franco-allemands autour de l'africanisme sont un moment de l'histoire contemporaine des sciences humaines.
    Michel Espagne est directeur de recherche au CNRS, germaniste et spécialiste des transferts culturels.
    Hans-Jürgen Lüsebrink est professeur de romanistique à l'Université de Sarrebruck (Allemagne). Il est titulaire de la chaire « Études culturelles romanes et communication interculturelle ».

  • L'histoire des concepts, bien ancrée dans le paysage récent des sciences humaines, est aussi un outil précieux pour l'étude des imbrications transnationales, notamment celle des liens entre l'Europe et l'Asie. Loin de considérer que la traduction aboutit à une déperdition du sens des textes ou des concepts qui structurent la réflexion historique dans les sciences humaines, on s'accorde plutôt à penser en effet que leur circulation d'une langue et surtout d'un contexte culturel à l'autre peut aboutir à un enrichissement de leur sens, à un déplacement créateur de nouveaux contenus sémantiques. Les réappropriations chinoise de textes littéraires ou philosophiques européens comme les réappropriations européennes d'oeuvres chinoises promettent de livrer de nouvelles interprétations. Bien des notions sont passées d'Allemagne en France puis de France au Japon avant d'être adoptées en Chine d'une manière très transformée. L'histoire intellectuelle chinoise est de façon générale jalonnée de grandes entreprises traductrices. Ces reformulations se situent pleinement dans la continuité de reformulations non moins créatrices de sens nouveau dans le contexte européen. Elles trouvent un évident parallèle dans la circulation d'objets porteurs de sens, notamment des objets d'art.
    Étudier les formes de réappropriations qui s'opèrent entre l'Europe et l'Asie, entre la France et la Chine, c'est poser les jalons d'une philologie et d'une histoire intellectuelle de l'avenir, établir un cadre de débat entre les sciences humaines européennes et asiatiques autour des notions centrales essentielles à la compréhension de tout passage.

  • Première synthèse consacrée en France à Franz Boas, consideré comme le pionnier de l´ethnographie de terrain et père fondateur de l´anthropologie américaine. Cet ouvrage représente une lecture incontournable pour les étudiants en anthropologie et sciences humaines. Les contributions sont signées des meilleurs spécialistes français et américains et l´ouvrage comprend la traduction inédite d´un texte théorique important de Boas : L´étude de la géographie.

  • Le normalien Tran Duc Thao (1917-1993), ne fut pas seulement le premier agrégé de philosophie vietnamien, il a aussi été un des premiers en France à traverser toute la pensée de Husserl, jusqu´à ses zones les moins fréquentées. Il campe un Husserl entier, pris dans toutes les ramifications de sa réflexion. La physionomie de ce qu´est Husserl pour nous, aujourd´hui, dépend encore largement de la synthèse qu´il a effectuée. En même temps on ne saurait le comprendre sans tenir compte du passage entre cultures qu´il incarne, de sa langue maternelle vietnamienne, de son effort pour trouver une solution de continuité entre la phénoménologie et ce qu´il considère comme l´outil essentiel dans les luttes anticoloniales, à savoir une forme personnelle de marxisme.Au moment où son ouvrage sur la phénoménologie husserlienne, version étendue d´un mémoire présenté à Jean Cavaillès, paraît chez un éditeur confidentiel en 1951, son intérêt s´est déplacé vers le Vietnam et les mouvements annonciateurs des luttes pour l´indépendance en Indochine. Tran Duc Thao qui, d´Althusser à Derrida en passant par Kojève ou Sartre, a marqué tant de philosophes de l´après-guerre a également été un des premiers intellectuels du Vietnam indépendant. 

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