P.O.L

  • Lire est de même se retirer du monde, peu ou prou, sapprocher de la fontaine, traiter de pair à compagnon avec la nuit. "Je ny suis pas", dit l'homme qui lit : je suis sorti de moi par lil, le souffle et la virgule, ce corps nest celui de personne, respectez-le comme tel, vous avez raison davoir peur. Toute phrase est une clef des champs. Mais les champs sont à leur tour autant dincipit, les bois des guillemets, dans cette ferme abandonnée nous aurions bien tort de ne pas reconnaître une victime, encore une, de la concordance implacable des temps. Je parle dune source : cest une source qui parle.

  • Etc ; abécédaire

    Renaud Camus

    Etc. Abécédaire d'une "oeuvre" en grande partie imaginaire, fantasmée, dérobée, d'un désir d'oeuvre, plutôt. Carte infiniment extensible, en son principe, et qui pourrait finir, n'y prendrait-on garde, augmenterait-on l'échelle, par devenir si vaste qu'elle recouvrirait entièrement le pays dont elle se prétend la carte - jusqu'à pouvoir se substituer à lui, qui sait (plus précise, même, en de certaines parties, que cette contrée élusive inachevée).

  • Le département de l'Hérault n'est pas ce que l'on croit. En fait il en est peu, parmi les départements français, qui ressemblent moins à leur image. On pense à lui, on voit des plaines viticoles et des plages. Pour la plus grande part, cependant, il ressemble plus à la Lozère qu'à la Côte-d'Azur. Entre Cap-d'Agde et Saint-Jean-de-Buèges, entre Lunel et Saint-Pons-de-Thomières, il ne ressemble même pas à lui-même. Et ce malentendu accroît sa solitude. Or, s'il est un des conservatoires de plusieurs civilisations à leur meilleur, et le laboratoire d'une ou deux autres - pas forcément très engageantes -, la solitude possède en lui nombre de ses hauts lieux. Mais elle est peut-être une civilisation, elle aussi ?

  • Vie du chien horla

    Renaud Camus

    «On fit pour lui un trou sous la façade au midi, un peu à l'écart des autres chiens : c'est ainsi qu'il avait vécu. Sa tombe se trouve exactement sous la fenêtre de son maître, celle d'où vient la lumière à la table de travail, toute la journée. Et quand le maître, pour mieux observer la campagne, fait quelques pas jusqu'à cette embrasure, la pensée du Horla monte vers lui, de la dépouille enterrée là, dix ou quinze mètres plus bas. Elle se mélange dans son regard au paysage, à ces plateaux et ces collines, ces bois, qu'ils ont tellement courus ensemble, l'homme et le chien.»

  • éloge du paraître

    Renaud Camus

    'Le paraître est du côté de la civilisation. C´est le moins qu´il puisse faire, puisque c´est lui qui l´a créée. L´homme est sorti de la barbarie le jour où il a commencé à se soucier du regard de l´autre sur lui, et de l´opinion qu´on pouvait entretenir à son sujet, en face. L´homme est sorti de la barbarie le jour où il s´est vu dans un miroir, ou dans le cours, Narcisse, d´une onde claire. L´homme est sorti de la barbarie le jour où il est sorti de l´être : il voulait voir un peu de quoi l´être avait l´air, vu de l´extérieur.
    Nous appellerons paraître cette légère couche de paranoïa qui a inventé la ville et même la cité, la civilité, la convention, l´art, la morale, la littérature et le geste inutile.
    Jeune, c´est par vanité qu´on se regarde dans les miroirs ; plus tard c´est par prudence, ensuite par politesse, et finalement par modestie.'

  • Renaud Camus, chez lui, à Plieux (Gers), abrite une des plus belles collections dart contemporain actuellement visibles en France. Le texte recueilli dans ce petit livre est une réflexion autour de ces uvres qui se tiennent exactement sur cette lisière, en ce lieu impossible, intenable, ce non-lieu, entre labsence et la présence, entre le silence et la parole, entre la profération et le retrait, entre le sens et le refus de sens, ou la totale ambiguïté. Elles représentent parfaitement cet art de la seconde moitié du XXe siècle, qui vient après Auschwitz, sans doute le plus grave, le plus profondément tragique, de toute lHistoire de lhumanité.
    'L'art contemporain tel du moins, encore une fois, qu'il est représenté à Plieux, et aujourd'hui à Flaran, donc, mais plus généralement en l'une de ses expressions, ou de ses tendances, que je crois compter parmi les plus hautes , l'art contemporain, autant ne pas le cacher, a quelque chose à voir avec le "rien", voilà ce que je pense. Par la même occasion, il a quelque chose à voir avec le sacré.'

  • Dans le présent volume du Journal de Renaud Camus, nous suivrons le diariste dans ses tribulations immobilières (vente et achat), son établissement dans le Gers au désormais fameux château de Plieux, et ses voyages (Italie, Espagne). Nous nous fâcherons avec lui de létat des murs, du peu de considération dans laquelle est tenu lart, et nous nous indignerons des mauvaises manières de nos contemporains. Nous connaîtrons tout de ses mésaventures éditoriales. Mais nous nous exalterons à la vision de telle perspective, à la douceur de telle lumière, au souvenir de tel moment, à celui de telle uvre. Et nous constaterons, comme lui, que, face au temps qui ne cesse de couler et de nous emporter, cette entreprise du Journal est le seul rempart possible.

  • De l'exposition du peintre Jean-Paul Marcheschi qui donne son titre à ce volume du Journal (1993) de Renaud Camus, il est peu question. Aussi bien est-il dans la nature du Graal de se dérober sans cesse à la consistance, à l'emprise et d'abord à la définition. C'est en quoi il ressemble à nos vies. Du moins voit-on du pays, le temps qu'on court après lui. Ce journal est, en ce sens, une manière de course heureuse et grave.

  • Par délicatesses on doit entendre ici, bien entendu, subtilités, et de préférence agréables : finesses, élégances, raffinements. Mais on ne peut pas ne pas entendre aussi, et peut-être surtout, délicates questions, points sensibles, occasions de débats, peut-être même de disputes. En ce sens, c´est l´auteur d´un tel livre qui risque fort, le publiant, de se mettre en délicatesse avec ses contemporains...

  • K. 310 ; journal 2000

    Renaud Camus

    «Il faut bien le savoir, on ne peut pas mener contre la presse une guerre médiatique. S'y essaie-t-on, on se trouve à peu près dans la situation d'une armée qui n'aurait d'autres munitions que celles que l'ennemi lui envoie pour donner l'illusion qu'il y a une vraie guerre, à la loyale. Il serait trop peu dire que l'adversaire a le choix des armes : il en dispose seul. Il dispose seul du choix du terrain, il dispose seul du choix du moment. Il dispose entièrement de vous. Vous n'êtes qu'une marionnette entre ses mains, qu'il revêt du costume ou de l'uniforme de son choix, et qu'il agite un peu de temps en temps, pour donner au public l'illusion que son pouvoir n'est pas absolu.
    Tout livre doit hurler à son lecteur : ne compte pour me connaître que sur toi. Ne me juge qu'avec tes propres yeux, et ton propre esprit. Cherche-moi par toi-même et cherche par toi-même les livres qui me suivront, comme ceux qui m'ont précédé. Ne m'oublie pas. N'oublie pas que je ne vis que par toi, et que tout est fait pour nous séparer. Ne compte pas sur le journalisme pour te parler de moi. À mon sujet, ne fais confiance ni à son silence, ni à sa parole. Souviens-toi que nous sommes en guerre, lui et moi. Souviens-toi que nous sommes en guerre. Souviens-toi qu'il occupe entièrement le pays. Ne m'oublie pas. N'oublie pas mes frères. Souviens-toi que nous serons de plus en plus difficiles à trouver, selon toute vraisemblance - de moins en moins visibles, de plus en plus entourés de silence. Souviens-toi que nous prenons le maquis, eux et moi, et que nous retournons à la nuit, dont nous ne sommes sortis qu'un moment, deux ou trois siècles.» K. 31O est le journal de Renaud Camus pour l'année 2000, celle de l'"affaire Camus" qui fit couler tant d'encre. Au milieu de cette campagne violente, l'andante cantabile de la sonate Köchel 310 de Mozart était la seule musique dont son oreille s'accommodât.

  • Commande publique

    Renaud Camus

    L'intervention d'artistes, peintres, sculpteurs, vidéastes et plasticiens divers dans chacune des stations du métro de Toulouse est une des «commandes publiques» les plus importantes, cohérentes, conséquentes et même exhaustives dont ville du monde ait été le théâtre en les dernières décennies. Dans ce livre qui est lui-même une commande publique, Renaud Camus s'interroge sur les possibilités et les conditions de pertinence artistique et sociale de pareille entreprise dans une société telle que la nôtre.

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