• Il faut aller là-bas tout de suite, pour aller de l'avant. Et y aller pour de vrai.
    Ce sera le nouvel exercice du programme : faire les choses pour de vrai.
    D'ailleurs il n'y a pas le choix. Le vieux mas croule sous les ronces.

  • Papiers

    Violaine Schwartz

    "Un jour, j'ai réussi à passer.
    Dans un camion de kiwis.
    J'avais déplacé les cartons de fruits pour me cacher derrière.
    Trente-huit heures, je suis resté dans ce camion fermé.
    Trente-huit heures.
    Toutes les demi-heures, ils allumaient le froid.
    On était deux dans les kiwis, mais l'autre, il est parti en Finlande."

  • Il était une fois une petite fille nommée Lilou. Non, dit le Docteur ès peur. Il était une fois une vieille dame nommée Lola. Non plus, dit le Docteur ès peur. Il était une fois une vieille petite fille nommée Lola à la recherche de sa soeur jumelle nommée Lilou dans les tiroirs de sa mémoire. Mais non, c'est le contraire, dit le Docteur ès peur. Le père éclata de rire. La mère essuya quelques larmes. La salle à manger changea brutalement de couleur.

  • Elle est chanteuse lyrique. Sans travail, depuis des mois et des mois.
    Elle prépare une improbable audition pour jouer dans La Voix humaine de Poulenc, elle tourne en rond avec sa petite fille, dans sa grande maison, trop grande pour eux trois, une maison qui appartient à sa belle-famille, vous verrez, c´est la maison du bonheur, leur a-t-on dit en leur remettant les clés. Et aussi : il faudra penser à purger les radiateurs et tondre la pelouse et une maison pleine de phrases et de choses à faire, dans laquelle ils flottent, trop d´escaliers, trop de pièces mortes, elle se dissout dans le papier peint, elle s´égare dans les fissures du plafond, et les problèmes matériels prolifèrent comme les pucerons dans le jardin, quelle chance d´habiter là, les voix ne s´arrêtent jamais dans sa tête, et la panique grandit, de tout ce qu´il y a à faire, que les gens font, qu´elle n´arrive pas à faire, à commencer par trouver du travail. Mais plus elle s´acharne en vocalises, plus sa voix s´abîme, moins l´argent rentre et plus les tuyaux fuient, plus les rues sont venteuses dans l´hiver qui arrive, et plus elle a la tête qui part en arrière : le sol se dérobe sous ses pieds, le monde danse tout à coup, mais inspire, expire, elle se rattrape toujours, jusqu´à la fois d´après...
    Ce livre est le portrait d´une femme au pire d´elle-même, la radiographie d´un cerveau chauffé à blanc, rongé par la paranoïa, miné par le chômage, envahi d´herbes folles et de voix, mais qui cherche furieusement à sortir de la spirale et déploie une énergie démente pour rester debout. C´est le solo d´une imagination à fleur de nerfs, une partition minimaliste, obsessionnelle et trouée de silences, comme le texte lui-même, construit autour de ces points de butée où la pensée tombe dans le vide de la page blanche, mais repart aussitôt, toujours plus aiguisée, toujours plus vive, comme une machine à spéculer, lancée à toute vitesse, et plus le réel est pauvre, taiseux, plus il engendre un monde intérieur prolifique et ramifié, qui s´empare du moindre détail pour en faire un roman.

  • Comment on freine

    Violaine Schwartz

    Taille 2. 100 % viscose. Made in Bangladesh. Lavage 30o. Repassage doux. Chlore interdit.

  • Une nuit d'insomnie, rythmée par les gorgées de whisky comme un métronome. Cabaret intime.
    Une femme, Madame Pervenche, se prend pour la grande chanteuse réaliste Fréhel.
    Fréhel était une grande vedette, mais qui la connait encore ?
    Heureusement Madame Pervenche est là. Archéologue des années folles.
    Elle écrit depuis très longtemps un livre sur Fréhel. Et se noie dans ses brouillons. Tant de questions sans réponse. La vie est une énigme.
    Elle est envahie par les chansons de Fréhel qui s'emmêlent à ses pensées. Elle mélange sa vie à la sienne, même chagrin d'amour, même coiffure, même grain de beauté, même alcool, même solitude, mêmes habits. Soeurs de sang.
    Elle est aussi présidente de l'association« Pour Fréhel ». Elle voue sa vie à Fréhel. Mais est-ce que cette association existe vraiment ?
    Tous les jours, Madame Pervenche écrit au Président pour demander le rapatriement des cendres de Fréhel au cimetière de Montmartre car Fréhel est enterrée misérablement au Cimetière Parisien de Pantin et c'est inadmissible !
    Heureusement Madame Pervenche est là. Le jour du rapatriement, elle fera un grand discours. Cette nuit d'alcool et d'insomnie, elle prépare ce qu'elle va dire. Elle répète. Elle s'habille. Cérémonie. Théâtre en chambre. Olympia solo.
    Mais qui est vraiment Madame Pervenche ? Et quel est son prénom ? Marguerite ou Pierre ? Quand elle était petite, elle s'appelait Pierre.
    Un homme, Pierre, se prend pour une femme, Marguerite, qui se prend pour Fréhel, qui est née Marguerite Boulc'h, puis a choisi comme premier nom de scène Pervenche.
    Jeux de rôles multiples.
    Dans la glace fêlée de la salle de bain, les vies se dédoublent à l'infini. Paris reflète Constantinople qui reflète la Foire du Trône qui reflète un cimetière désert qui reflète une chambre de bonne sous les toits.

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