Littérature argumentative

  • Dans le gigantesque massif de prose que nous a laissé (ou légué) Simone de Beauvoir, Yan Hamel, par-delà les histoires de la vie intellectuelle et artistique parisienne, les souvenirs de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre d'Algérie, les rappels d'engagements politiques, a préféré faire ressortir les pages que la philosophe a consacrées non pas aux marches revendicatives mais aux randonnées en montagne, turban au vent, escaladant des sentiers escarpés, partant à l'aventure pédestre avec quelques compagnons, constamment téméraire, défiant le danger quand Sartre peinait à la suivre... De toutes les figures du Castor, caricaturales ou admiratives, Yan Hamel - marcheur qui a emprunté les mêmes itinéraires - en offre une fraîche, originale, singulière et drôle, celle de la trekkeuse.

    « Chacun est libre d'imaginer Simone de Beauvoir comme il la désire. Des années avant la fatale journée du 14 avril 1986 qui allait l'abandonner aux griffes des vivants, elle était loin de pouvoir imaginer tout ce que nous allions faire d'elle. Les morts, enseigne avec raison la psychanalyse existentielle, sont des moulins dans lesquels on entre au gré de sa fantaisie. Depuis que la bière scellée a rejoint celle de Sartre sous la sobre pierre tombale au cimetière du Montparnasse, le souvenir, lui, ne s'arrête plus : il fuit en spirales d'images grumeleuses qui s'entraînent les unes les autres dans le tout-à-l'égout du régurgité assertif. Il m'aura néanmoins fallu choisir une perspective. Les pages qui suivent redonneront donc vie à Simone de Beauvoir, une femme qui a beaucoup marché. »

  • Wajdi Mouawad signe, avec Le Poisson soi, un texte à la fois fantomatique et intime, allusif et intense sur la recherche des origines. Il renoue ainsi avec les thèmes qui ont marqué son théâtre, et plus particulièrement le cycle « Le Sang des promesses »

  • Qu'est-ce qu'un roman québécois ? On s'est beaucoup interrogé sur l'adjectif jusqu'ici dans la critique et il va de soi qu'on n'étudie pas un tel corpus sans faire intervenir la question identitaire. Mais on peut aussi se demander quels types de roman le Québec a produits ou, en d'autres termes, ce que les romanciers du Québec ont apporté au roman, à l'art du roman. Dans cette synthèse, Michel Biron embrasse du regard la production romanesque québécoise depuis 1837 jusqu'à aujourd'hui. Il y découvre une pratique du roman qui se distingue du roman d'ailleurs par une sorte d'extravagance naturelle. Le roman québécois s'approprie les formes souples du conte ou de la chronique, combine la distance de l'écriture et la chaleur de la parole, refuse les lourdes architectures du roman réaliste au profit du désordre et de la liberté du récit. Rien ne lui est plus aisé que de mélanger les styles, d'aller vers ce qui s'invente, se réinvente sans cesse comme s'il n'avait que faire de toute filiation. L'auteur se penche également sur le rôle joué par la critique et sur le dialogue qu'elle a établi avec les romanciers.

  • « Le vieil homme qui, tout à l'heure, arpentait la véranda en regardant les arbres coloriés par l'automne, cherchant un mot qui ne voulait pas venir, remâchant des pensées inchoatives qui n'étaient que de vagues sentiments, enfermé dans sa boule de presque malheur, c'était moi. » Cette phrase aussi belle que poignante, Gilles Marcotte, qui allait avoir 83 ans, la notait le 29 septembre 2008 dans les carnets qu'il avait pris l'habitude de tenir depuis vingt-cinq ans et où il consignait « pour lui-même » les pensées et les sentiments que lui inspiraient, à travers les hasards de la vie quotidienne, les livres (innombrables) qu'il lisait, les oeuvres musicales qu'il ne se lassait pas d'écouter, les échanges avec ses collègues, les paysages qui se présentaient à lui, tel ou tel événement de la vie politique ou littéraire, ou encore les souvenirs qui le visitaient parfois, d'un ami disparu, d'un fait de son enfance, d'une émotion qui soudain refaisait surface. À travers ce désordre apparent, c'est toujours la même voix qui se fait entendre, tantôt ironique et légère, tantôt appliquée, la même présence qui se manifeste, celle d'un homme pétri de culture et de foi, mais qui ne finit jamais de s'interroger, d'attendre, d'espérer une meilleure connaissance non seulement de lui-même (rien n'est plus étranger à ces pages que le narcissisme) mais surtout du monde humain qui l'entoure, le plus proche (le Québec et sa littérature) comme le plus lointain (dans le temps et dans l'espace). Et cette soif d'humanité, cette attention de chaque instant, ne peut se réaliser que dans et par l'écriture, même cette écriture la plus humble qui soit, la moins endimanchée, la plus spontanée : celle du carnet.

    De cette matière accumulée au fil des années, Gilles Marcotte a tiré lui-même, en 2002, un premier volume intitulé Des livres et des jours, 1993-2001 (Boréal). Rassemblées par des membres de sa famille, voici maintenant, à titre posthume, les pages qu'il a écrites pendant la décennie qui a suivi, de 2002 à 2012, c'est-à-dire jusqu'à ce que la maladie l'oblige à se taire. Ce sont donc ses derniers mots.

  • Je suis devenu un vieil homme. La solitude qui est tombée sur moi, il m'arrive de la maudire. Si j'inscris dans un cahier bleu depuis une cinquantaine d'années des phrases extraites de mes lectures, ce n'est certes pas pour me rendre intéressant. Pendant des années, je n'ai parlé à personne de ma manie. Ces phrases que je retranscrivais m'étaient avant tout d'heureux souvenirs dont il n'était pas évident qu'ils fussent transmissibles. Ce qui ne m'empêchait surtout pas de les aligner avec gourmandise.

    Pourquoi ai-je décidé d'exhiber mon cahier bleu ? Bien modestement, en catimini, mais de le soumettre à un lecteur éventuel ? Je ne sais pas. Un écrivain n'écrit pas pour ses tiroirs. Il doit en être un peu de même pour ses notes de lecture qu'il n'a jamais montrées à personne. Il a tout à risquer. Puisque ses choix sont personnels, qu'il les a souvent tenus pour secrets. Avec l'âge, la discrétion s'en est allée. Du moins faut-il le croire. Peut-être.

    Gilles Archambault

  • Normalisation ou standardisation de la littérature nationale, libération et déchaînement sans précédent de l'écriture : ces phénomènes ne sont, pour François Ricard, que des indices parmi bien d'autres de la métamorphose que connaît depuis les dernières décennies du XXe siècle la littérature. Cette métamorphose touche à la fois le statut de cette dernière, sa place dans l'enseignement, les fonctions qu'on lui attribue, les critères d'après lesquels on détermine la valeur des écrits qui s'en réclament, et jusqu'à l'idée que les écrivains se font de leur métier comme de leur rôle, sans parler du fonctionnement de l'édition et de la librairie. Les mots ont beau rester les mêmes (littérature, écrivain, oeuvre, lecture, etc.), les significations, elles, ont complètement changé.

    Dans ce recueil d'essais, François Ricard part de ce simple constat : si la littérature a longtemps occupé une place souveraine dans le monde, cette souveraineté n'est plus et ne sera plus, et il ne sert à rien de le regretter. Mais, du même souffle, paradoxalement, il réaffirme l'importance plus grande que jamais de cette littérature, à laquelle il se dit attaché par toutes les fibres de son être. C'est ainsi qu'après nous avoir ouvert les portes de son atelier d'écrivain, il nous entraîne dans une suite de « lectures au grand air », qui le conduisent de Séféris à Kafka, de Michel Déon à Malaparte, de Philippe Muray à Gabrielle Roy, de Marek Bi´nczyk à Fleur Jaeggy et Yannis Kiourtsakis.

    Car, pour Ricard, les oeuvres littéraires ne sont pas un objet d'étude mais un art de vivre, une manière de préserver et d'approfondir en nous le petit espace d'humanité et de liberté qu'il nous reste : « Écrire ou lire après la littérature, je crois, c'est accepter de vivre comme un fantôme au milieu des fantômes. Et continuer de faire confiance à la littérature, malgré tout. »

  • Le réviseur linguistique est-il le gardien de règles immuables, un geôlier qui enferme les mots dans leur cachot imprimé, à l'abri des menaces qu'impose l'évolution de la société ? Est-il un ange gardien, protecteur éthéré qui veille sur la magnificence des écrits ? Est-il un gardien de phare qui guide dans la nuit tempêtueuse les auteurs désorientés ? Ou est-il un peu tout cela à la fois : un vigile incorruptible, redoutablement puriste ? un portier qui ne demande qu'à se laisser séduire par la créativité des élus pour engager sa clé dans la serrure du paradis ? un éclaireur à la torche dans le labyrinthe de la langue ?

    Garder, c'est surveiller, non pour prendre en flagrant délit, mais pour mettre à l'abri. C'est protéger, non contre le changement, mais contre la disparition, l'écroulement. Le tout dans le silence recueilli de la lecture.

    « Jean-Pierre Leroux (1952-2015) était un réviseur linguistique, un des meilleurs que le Québec ait connus. Il donne ici une réflexion fascinante sur la pratique de ce métier de l'ombre. Il trace également une série de portraits d'éditeurs et d'écrivains qu'il a côtoyés, qui comptent souvent parmi les plus grands, dont Yves Dubé, Jean-Marie Poupart et Victor-Lévy Beaulieu. Cet essai est un hommage aux livres, à ceux qui les aiment, à ceux qui les écrivent.»

  • La Parisienne autant que l'historienne se penche sur les romans de Patrick Modiano, la sociologue autant que la piétonne traverse l'oeuvre en parcourant comme autant de rues et de passages les leitmotivs et les obsessions de l'auteur de Rue des Boutiques obscures et de Dora Bruder. L'Occupation fantasmée, l'identité problématique, l'écriture de l'errance, le démêlé entre la mémoire qu'on tente de retenir et l'oubli qu'on essaye de combattre. Nulle autre que Régine Robin n'était plus à même de saisir et d'analyser la manière modianesque, cette petite musique jouée entre malentendus et ambiguïtés, dérives et arpentages, êtres flottants et zones neutres.
    « Je vais donc à mon tour présenter au lecteur mon Modiano tissé de tous les apports des spécialistes, de leurs réflexions, de leurs remarques ; tissé surtout des textes de Modiano qui m'habitent depuis tant d'années, avec lesquels je suis en dialogue permanent, parfois en conflit virulent, sans jamais qu'ils me soient indifférents. C'est aussi cela la littérature, un milieu, une ambiance, une confrontation vivante avec des textes et, à travers eux, avec leur auteur. »
    Ces lampes qu'on a oublié d'éteindre est une enquête littéraire qui distille un parfum de récit mémoriel où affleure le souvenir personnel et tourmenté du Paris occupé.

  • GRAND PRIX DU LIVRE DE MONTRÉAL 1995. Sur un mode direct et concret, dans une langue agréable et un style dune élégance peu commune dans la confrérie universitaire, cet intellectuel de haut vol suscite, alimente et approfondit avec son lecteur des réflexions fondamentales sur des sujets aussi importants les uns que les autres. [...] Cet essai arrive comme une rafraîchissante bouffée dair frais. Gilles Lesage, Le Devoir. Fernand Dumont signe ici un ouvrage de morale sociale, ceci sans jamais sombrer dans la nostalgie du moralisme dantan. [...] Raisons communes est une analyse de la faillite de nos valeurs : une débâcle bien plus grave que celle qui nous guette à lombre de la dette. Pierre Monette, Voir

  • « Comme tout un chacun, je ne suis pas un homme comme les autres », écrit André Major en présentant ce nouveau volume composé à partir des carnets personnels qu'il a tenus entre 1995 et 2000. Ne pas être tout à fait comme les autres et ressembler à tout un chacun : si paradoxale qu'elle paraisse, n'est-ce pas là, au fond, la définition la plus exacte de l'écrivain, individu absolument et radicalement singulier, mais qui se sait porteur de la condition la plus commune, celle de l'humanité vivant, souffrant, jouissant et mourant au milieu d'un monde qui est à la fois sa patrie et son exil ?

    Chez André Major, c'est avant tout aux lectures (des romanciers nordiques, en particulier), aux paysages (collines, forêts et lacs des Laurentides) et aux êtres proches (ses vieux parents, notamment) qu'appartient le privilège d'ordonner la suite des jours et d'en faire cette oeuvre la plus humble et la plus belle qui soit : une simple vie humaine.

    Au début de ces carnets, l'auteur arrive au milieu de la cinquantaine. C'est l'âge du détachement et de l'ouverture. Détachement de soi-même et des ambitions de jadis ; retraite à l'écart de la comédie sociale; repli sur l'essentiel; conscience de la fin qui approche. Mais ouverture, en même temps, à la beauté préservée de la nature, des êtres et des livres, d'autant plus proche et précieuse qu'elle représente tout ce qui importe désormais pour celui qui s'est éloigné, pour le déserteur qui ne demande plus qu'à « prendre le large ».

    Écrit dans une prose aussi limpide que dépouillée, d'une modestie et d'une justesse incomparables, cette chronique d'un homme « pas comme les autres » est en même temps le roman de « tout un chacun » d'entre nous, ses semblables, ses frères.

  • Il est de ces familles remarquables, de ces familles choyées par les dieux qui comptent en leur sein plusieurs créateurs de premier plan. C'est le cas, au Québec, du clan Ferron.

    Ce volume rassemble la correspondance croisée qu'ont entretenue Marcelle, Jacques, Madeleine, Paul et Thérèse Ferron, de 1944 à 1985. On les voit s'épauler, se quereller, débattre, s'aimer, se détester. Il est question de littérature, d'art, de société et de politique, mais aussi de la vie quotidienne, de divorce, des
    enfants et des joies et des soucis qu'ils apportent, d'amour, de la difficulté de gagner sa vie quand on est artiste.

    Ce livre se distingue des autres recueils de la correspondance du clan Ferron qui sont déjà parus, dans la mesure où ce n'est ni une édition critique ni une édition exhaustive. Presque toutes inédites,
    les cinq cents lettres qu'il rassemble ont été choisies de manière à former un grand roman épistolaire et familial. On y suit la destinée d'êtres exceptionnels : Jacques, le tourmenté, qu'on regarde comme le chef du clan mais dont on se méfie à cause de son goût immodéré de la provocation. Marcelle, l'infatigable combattante pour son art et pour sa liberté, qui doit réinventer la place qu'on accorde alors aux femmes dans le monde des arts plastiques, et dans le monde en général. Madeleine, qui jouit d'une vie en apparence libérée des soucis, mais qui doit néanmoins lutter pour imposer sa voix et son art. Thérèse, qui réussit peu à peu à surmonter des circonstances adverses pour voir son talent de journaliste reconnu juste avant d'être emportée, au début de la quarantaine. Paul, l'homme de raison, qui est un roc au milieu de ces personnalités explosives.

    Ce sont donc des personnages plus grands que nature que nous suivons sur plus de quarante ans, mais c'est également toute une histoire de la vie intime au Québec depuis l'après-guerre jusqu'au milieu des années 1980 qui se déroule sous nos yeux.

  • Cet ouvrage de flâneur, comme les deux précédents consacrés aux ruelles («Ruelles, jours ouvrables») puis aux cafés («Extraits de cafés»), porte témoignage, au fil des jours, sur un réseau spatial qui est aussi un espace humain. Durant cinq ans, j'ai en effet plongé mes racines et déployé mes antennes dans l'archipel des parcs montréalais. Il en ressort un patchwork de moments de parcs où les sens et la sensibilité furent sollicités. C'est d'ailleurs ce que signifie le titre de ce livre, que les parcs y sont saisis dans les moments de leur fréquentation. Voici donc onze douzaines de fragments aussi autonomes qu' interdépendants, en quelque sorte des stances de flâneur portées par le dessein de côtoyer, sans souci d'exhaustivité ni de synthèse, cette part du monde qu'est le familier quotidien.
    J'ai choisi d'écrire sans plan sur l'expérience de juste être là, parmi d'autres, dans un espace commun, sans trop épier, mais de manière à saisir des extraits du sous-texte des choses humaines.
    André Carpentier

  • Qu'est-ce au juste que Mirabel ? Un aéroport à vocation modifiée ? Une zone aéroportuaire maintes fois redessinée ? Un territoire exproprié puis réapproprié au bout d'une longue lutte ? Une ville à la campagne ? Une campagne en ville ? Une banlieue de la couronne nord de Montréal qui pousse comme un champignon ?

    Mirabel est un espace aux frontières floues et mouvantes où vivent pourtant des personnes bien réelles.

    Même si ce livre analyse l'échec du projet aéroportuaire, la géographe Suzanne Laurin considère d'abord Mirabel comme un territoire dynamique qui a du souffle et qui réussit à produire une culture spécifique.

    En voyant en Mirabel un territoire culturel à décoder, elle nous invite à nous interroger sur ce qui constitue l'âme des lieux que nous habitons.

  • Pourquoi le roman québécois est-il si peu lu et reconnu à l'étranger, alors qu'à nous, il a tant à dire et paraît si précieux ? Qu'est-ce qui fait que même les oeuvres les plus fortes de notre tradition romanesque ne réussissent à parler qu'à nous et à presque personne d'autre ? Et de quoi nous parlent-elles exactement, ces oeuvres, dont ne parlent pas celles qui viennent d'ailleurs ? Bref, en quoi consiste la vraie singularité du roman québécois ?

    Des « Anciens Canadiens » aux « Histoires de déserteurs » d'André Major, de « Maria Chapdelaine » et « Trente arpents » à « Poussière sur la ville » et « Une saison dans la vie d'Emmanuel », sans oublier les oeuvres de Gabrielle Roy, Réjean Ducharme, Hubert Aquin ou Jacques Poulin, ce que le roman québécois, à travers la diversité de ses formes et de ses sujets, a de tout à fait unique, constate Isabelle Daunais, c'est l'expérience existentielle particulière sur laquelle il repose et qu'il ne cesse d'illustrer et d'interroger inlassablement. Cette expérience, toujours renouvelée et cependant toujours la même quels que soient le contexte ou l'époque, c'est celle de l'impossibilité de toute aventure réelle dans un monde soumis au régime de l'idylle, c'est-à-dire un monde à l'abri du monde, préservé depuis toujours des conflits, des transformations, des risques et des surprises de l'Histoire. Comment, dans un monde pareil, le roman (qui depuis toujours se nourrit d'aventure) demeure-t-il possible ? Isabelle Daunais montre qu'il le demeure en continuant de faire ce que fait tout roman digne de ce nom : éclairer la réalité d'un tel monde, la suivre jusque dans ses derniers retranchements, afin « de nous éclairer sur nous-mêmes comme aucune autre forme de savoir ou de connaissance n'y parvient ».

  • Si la littérature québécoise des années 1960 et 1970 a pu accompagner l'esprit de renouveau et de fondation ayant marqué la Révolution tranquille et l'entrée du Québec dans une modernité si longtemps attendue, que nous disent de notre société et de nous-mêmes les oeuvres qui s'écrivent et se publient aujourd'hui ? Et inversement, qu'est-ce que les conditions nouvelles dans lesquelles nous fait vivre la société contemporaine nous permettent de comprendre aux oeuvres du passé ?

    C'est à cette double interrogation - à ce dialogue de la littérature et du monde, du présent et du passé, de l'ici et de l'ailleurs - que se livre Michel Biron dans les textes de ce volume, des textes qui relèvent à la fois de la critique littéraire la plus attentive et de la réflexion la plus audacieuse sur cette « conscience du désert » qui hanterait la littérature québécoise depuis ses origines, mais serait aussi l'une des marques de notre modernité libérée de toute contrainte, privée de tout repère. Qu'il s'agisse de lire la littérature québécoise (Réjean Ducharme, Suzanne Jacob, André Major, Pierre Nepveu ou Marie-Claire Blais) comme si on était un « lecteur étranger », de lire la littérature étrangère (Michel Houellebecq, Philip Roth ou les écrivains belges) en « lecteur d'ici », ou d'aborder les oeuvres du passé en dehors des interprétations convenues, l'essayiste use partout de la même liberté, de la même lucidité, du même souci de saisir ces « cassures » dans lesquelles notre monde étrange a pris forme.

  • Professeur de littérature québécoise, spécialiste de littérature américaine, romancier et essayiste, le quinquagénaire à tous crins qu'est Jean-François Chassay n'avait pas quitté l'incubateur qu'il projetait déjà, si l'on en croit l'infirmière de service, de faire se croiser dans l'espace immatériel de ses futures lectures tubes et cubes, narrateurs et respirateurs, science pure et littérature altérante. Ce Cosinus prématuré était né pour porter le sarrau de prof ou de médecin, d'ingénieur ou d'inventeur; bref, tel Sartre qui voulait être Stendhal et Spinoza, il entendait devenir Ferron et Vian, ou alors Marcel Aymé et Kurt Vonnegut. Il n'aura pas connu de guerre, sinon celle des nerfs devant la bêtise, il n'aura pas inventé la bombe, sinon celle glacée des soupers de fête, mais en grand artificier, comme sa Littérature à l'éprouvette le prouve, il est devenu spécialiste en amorçages et désamorçages dans les interactions quasiment insaisissables et pourtant réelles entre les cultures scientifique et littéraire.

  • Poète, professeur, critique, petit-fils d'un charpentier alsacien, Québécois depuis des lustres, plus paysan qu'homme de lettres, Jean-Pierre Issenhuth a publié des carnets (Chemins de sable, Le Cinquième Monde) qui rassemblent ses réflexions de jardinier et de promeneur, débusquant dans la littérature et la physique contemporaine les voix qui ouvrent des pistes, lisant le monde tel qu'il va, ruminant ses humeurs humanistes et misanthropes dans une cabane construite de ses mains. L'auteur est paradoxalement un ennemi de la littérature se nourrissant de littérature, « un ermite activement préoccupé de communauté », pour qui « la contradiction est le fond des choses, leur beauté, leur vérité possible et leur moteur ». Disparu en juin 2011, il laisse avec La Géométrie des ombres son testament de journalier du verbe.

  • L'essai, chez Jacques Brault, a toujours accompagné l'écriture poétique, comme en ont déjà témoigné superbement Chemin faisant (1975) et La Poussière du chemin (1989), parus tous deux dans la collection « Papiers collés », et comme en témoigne de nouveau le livre que voici, ultime volet de ce qui se découvre aujourd'hui comme une longue méditation ininterrompue dans laquelle un praticien réfléchit à son propre métier. Écrits au cours des deux dernières décennies, les vingt-huit essais qui composent ce recueil se présentent comme autant d'explorations à travers lesquelles se forme et s'approfondit une pensée, ou mieux : une conscience de la poésie, comme art, certes, mais aussi, et surtout, comme l'expérience à la fois obscure et lumineuse à la source et au terme de cet art. Ces explorations se font tantôt par le souvenir, l'autoportrait en « bricoleur » ou en professeur de poésie, tantôt par la réflexion philosophique, tantôt par la (re)lecture de quelques oeuvres toutes marquées à leur manière par l'avènement de la poésie. À la fois précises et « rêveuses », ces lectures abordent aussi bien des romanciers (Gabrielle Roy, Gilles Archambault, Yvon Rivard) que des poètes d'ici ou d'ailleurs, d'hier ou d'aujourd'hui, de Laforgue à Char, de Grandbois et Saint-Denys Garneau à Roland Giguère et Miron, de Robert Melançon à Marie Uguay, de Robert Marteau à Jean-Pierre Issenhuth. Mais dans tout cela, point de lourdeurs ni de démonstrations savantes, car « l'art de l'essai, dit Jacques Brault, chemine, à la fois écolier et vagabond, naïf et rusé, moqueur, mélancolique, perdu de finitude, éperdu d'infini, espérant toujours que plus tard, peut-être... ».

  • Les vingt textes réunis dans ce volume ont été écrits à l'occasion d'un colloque tenu à Montréal en octobre 2009 pour marquer le centenaire de la naissance de Gabrielle Roy.

    Rassemblant les contributions de critiques et de chercheurs venus de pays et d'horizons divers, spécialistes de Gabrielle Roy ou, plus simplement, lecteurs de son oeuvre, ce volume vise d'abord à favoriser l'ouverture de nouvelles pistes de lecture, d'interprétation et de recherche dans l'oeuvre de la grande romancière. Mais, de manière plus précise, il vise aussi à mettre en lumière la poétique romanesque de Gabrielle Roy et ce qu'on pourrait appeler sa « conscience du roman », c'est-à-dire sa manière de concevoir et de pratiquer le roman, dans ses dimensions aussi bien formelles et stylistiques que thématiques et philosophiques, afin de mieux comprendre son art et de le situer dans le contexte de la littérature québécoise et canadienne comme dans celui, plus large, du roman moderne.

    En ce sens, ces études sont une invitation à lire l'oeuvre de Gabrielle Roy dans un cadre plus vaste que celui où on l'inscrit généralement, un cadre qui n'est pas seulement celui du milieu qui l'a vue naître ou de la société qu'elle décrit, mais aussi celui de cette forme singulière - et proprement irremplaçable - de pensée, de connaissance et de sensibilité que constitue l'art du roman.

    À titre de document complémentaire, le volume reproduit un texte inédit de Gabrielle Roy intitulé Les Vacances, qui constitue l'une des premières esquisses du roman Alexandre Chenevert.

    Ont participé à cet ouvrage : Mathieu Bélisle, Michel Biron, Antoine Boisclair, Isabelle Daunais, François Dumont, Madeleine Frédéric, Lambros Kampéridis, Yvon Le Bras, Sophie Marcotte, Élisabeth Nardout-Lafarge, Lakis Proguidis, François Ricard, Massimo Rizzante, Christine Robinson, Yannick Roy, Tiphaine Samoyault, Sherry Simon, Maïté Snauwaert, Anca Mitroi Sprenger, Sonia S. Théberge et Marjolein van Tooren.

  • Il existe, dans les domaines français et anglo-saxon, une longue tradition de réflexion sur ce qu'on peut appeler l'art du roman. Curieusement, cette réflexion est rare au Québec. Les romanciers parlent volontiers de leur oeuvre ou de leurs projets, ou encore de la littérature en général, mais peu de l'art précis qu'ils pratiquent (les poètes, en cela, sont beaucoup plus prolixes).

    Pourtant, le roman constitue ici comme ailleurs une forme artistique majeure et il n'échappe en rien aux grandes questions - sur sa spécificité, son rôle, ses limites - qui partout se posent à lui. Mieux encore : à ces grandes questions s'ajoutent celles qui sont propres au contexte littéraire québécois comme aux conditions dans lesquelles s'exerce ici l'imaginaire romanesque.

    C'est pour répondre à cette lacune que l'équipe de recherche TSAR ("Travaux sur les arts du roman") de l'Université McGill a tenu, en mars 2011, une journée consacrée à la " La pratique du roman ". Ont participé à cette journée Nadine Bismuth, Trevor Ferguson, Dominique Fortier, Louis Hamelin, Suzanne Jacob et Robert Lalonde. S'ajoutent dans ce volume les contributions de Gilles Archambault et de Monique LaRue. Il était entendu que la réflexion des romanciers invités à cette journée serait la plus libre possible et qu'elle pouvait porter sur n'importe quel aspect de l'art romanesque, du plus singulier au plus général, la seule condition étant que cette réflexion soit celle non d'un critique, mais d'un praticien.

    Les textes réunis ici ont été écrits dans le cadre de cette journée, dont ils constituent le prolongement.

  • Pendant trente ans (1979-2009), dans les pages du magazine L'actualité, Jacques Godbout nous a parlé, de mois en mois, de ses lectures. Ou plutôt : à travers ses lectures il nous a parlé de lui-même,de nous-mêmes, de notre pays, de nos façons d'être et de penser,et du monde bigarré qui nous entoure, un monde qui demande constamment à être déchiffré, critiqué, compris. Or ce déchiffrement et cette critique, pour qui habite toujours la galaxie Gutenberg,passent d'abord par les livres, tous les livres, aussi bien les oeuvres de la littérature que les ouvrages de sociologie, d'histoire, de science,aussi bien les écrits des journalistes que ceux des philosophes et des romanciers. Tous ont des clés à nous offrir, tous ont quelque chose à nous apprendre. Sorte d'autobiographie d'un lecteur passionné, mais une autobiographie tournée vers le monde plutôt que vers le moi, ce livre raconte l'aventure d'un esprit en éveil. Livre de lecteur, donc, ce livre est aussi celui d'un écrivain ; écrit dans une prose alerte et précise, il nous fait entrer pour ainsi dire dans l'atelier d'un romancier, mais d'un romancier comme l'est l'auteur de Salut Galarneau ! et de La Concierge du Panthéon, c'est-à-dire un artiste de l'imagination pour qui la littérature, loin de naître dans la solitude et le mépris, se nourrit avant tout des bruits et des mouvements de son époque, des angoisses et des illusions qui la hantent, de ses laideurs comme de ses beautés, auxquelles il lui faut par conséquent demeurer constamment, éperdument attentif.

  • Les corneilles ne sont pas les épouses des corbeaux. Les épinettes noires ne sont pas des arbres de misère. Le monde dans lequel nous vivons nest pas nécessairement le paradis. Tout, en dehors de Montréal, nest pas forcément le désert. Notre histoire nest pas une épopée. Il ny a pas de bouleaux sur la rivière Mingan. Un camion nest pas le contraire de la poésie. Les Amérindiens ne forment pas une société archaïque et dépassée. Et le progrès moderne nest pas si simple quon le croit.

    Serge Bouchard nest pas un rebelle ni un contestataire. Cest un homme libre, un esprit lucide et cultivé, un prosateur quotidien qui prend pour matière les idées, les faits, les grands phénomènes aussi bien que les « petites affaires et moindres choses » qui composent la trame de son existence et de la nôtre, tantôt occasions de bonheur insoupçonné, tantôt pièges à bêtise ou causes de souffrance, mais signes toujours de notre humanité ancienne et moderne, à la fois orgueilleuse et comique, oublieuse autant que nostalgique, liée à la nature que pourtant elle détruit, aux dieux, aux oiseaux, au temps qui passe, à la mort qui vient.

    Quoique les convictions ny manquent pas lon découvrira ou retrouvera ici un Serge Bouchard écologiste, ami des nations amérindiennes, critique des idéologies à la mode , les quatre-vingts petits textes qui composent cet ouvrage (et qui ont dabord paru sous forme de chroniques dans le journal montréalais Le Devoir) forment surtout une uvre dobservation et de sagesse, écrite dans une langue toute de simplicité, rythmée, imagée, aussi proche que possible de la conversation entre gens dintelligence et de cur. Par la culture, par la finesse du regard, par loriginalité de limagination, Serge Bouchard sy révèle, encore une fois, un essayiste de premier plan.

  • « Les oeuvres dont il sera question dans ce livre font partie de la littérature québécoise. Il ne s'agit ici ni d'une "deffense et illustration", selon la formule célèbre de du Bellay, ni d'un essai de caractère historique, où les oeuvres seraient mises en relation avec le développement d'une nation, d'une société. Mon propos est différent, même si la réunion d'oeuvres parues dans le même espace géographique ne peut que suggérer des perspectives historiques, des relations entre texte et société. J'ai voulu plutôt que les oeuvres, les écrivains que je présente ici le soient pour eux-mêmes, en eux-mêmes, sans être conscrits par une sorte de développement collectif. Ce n'est donc pas une thèse qu'on lira, bien que les petites idées que j'entretiens sur la littérature s'y frayent forcément un chemin. Je n'ai pu me retenir, aussi bien, pour aérer un peu l'ensemble, de constituer des ensembles flous, suscités par des rencontres de diverses sortes, amicales si l'on veut, et de m'évader parfois dans quelques images de la vie littéraire. » - Extrait de la préface

  • Si on veut connaître un lieu, il faut commencer par connaître les histoires qui le hantent. Noah Richler, pendant trois ans, a sillonné le Canada à la rencontre de ses écrivains. Il leur a fait parler des paysages, des idées, des débats qui caractérisent ce pays fortuné mais incertain.

    Mon pays, c'est un roman est un livre audacieux, qui embrasse large. Noah Richler y révèle la richesse et la diversité d'un pays où s'affrontent des récits discordants, récits qui sont souvent beaucoup plus révélateurs que l'histoire officielle. Il en arrive à la conclusion que la littérature canadienne a connu trois âges : l'ère de l'invention, l'ère de la cartographie, l'ère du débat. Il montre comment la forme romanesque a imposé son hégémonie sur les récits des Premières Nations, comment elle s'est déployée avec chaque nouvel arrivant, comment les histoires que nos meilleurs auteurs ont couchées sur papier ont forcément une dimension politique. Au cours de ses pérégrinations, il a croisé pas une, mais plusieurs « sociétés distinctes » (il consacre des chapitres particulièrement intéressants au Grand Nord, à Terre-Neuve et au Québec), et il a pu observer la place prépondérante que tient la ville à notre époque.

    Ce livre est une fabuleuse invitation au voyage, pas seulement à travers les paysages du Canada, mais surtout à travers les histoires qui s'y racontent. C'est également un vibrant hommage à ses auteurs, et, surtout, à la littérature même.

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