Editions Boréal

  • Dans le gigantesque massif de prose que nous a laissé (ou légué) Simone de Beauvoir, Yan Hamel, par-delà les histoires de la vie intellectuelle et artistique parisienne, les souvenirs de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre d'Algérie, les rappels d'engagements politiques, a préféré faire ressortir les pages que la philosophe a consacrées non pas aux marches revendicatives mais aux randonnées en montagne, turban au vent, escaladant des sentiers escarpés, partant à l'aventure pédestre avec quelques compagnons, constamment téméraire, défiant le danger quand Sartre peinait à la suivre... De toutes les figures du Castor, caricaturales ou admiratives, Yan Hamel - marcheur qui a emprunté les mêmes itinéraires - en offre une fraîche, originale, singulière et drôle, celle de la trekkeuse.

    « Chacun est libre d'imaginer Simone de Beauvoir comme il la désire. Des années avant la fatale journée du 14 avril 1986 qui allait l'abandonner aux griffes des vivants, elle était loin de pouvoir imaginer tout ce que nous allions faire d'elle. Les morts, enseigne avec raison la psychanalyse existentielle, sont des moulins dans lesquels on entre au gré de sa fantaisie. Depuis que la bière scellée a rejoint celle de Sartre sous la sobre pierre tombale au cimetière du Montparnasse, le souvenir, lui, ne s'arrête plus : il fuit en spirales d'images grumeleuses qui s'entraînent les unes les autres dans le tout-à-l'égout du régurgité assertif. Il m'aura néanmoins fallu choisir une perspective. Les pages qui suivent redonneront donc vie à Simone de Beauvoir, une femme qui a beaucoup marché. »

  • Qu'est-ce qu'un roman québécois ? On s'est beaucoup interrogé sur l'adjectif jusqu'ici dans la critique et il va de soi qu'on n'étudie pas un tel corpus sans faire intervenir la question identitaire. Mais on peut aussi se demander quels types de roman le Québec a produits ou, en d'autres termes, ce que les romanciers du Québec ont apporté au roman, à l'art du roman. Dans cette synthèse, Michel Biron embrasse du regard la production romanesque québécoise depuis 1837 jusqu'à aujourd'hui. Il y découvre une pratique du roman qui se distingue du roman d'ailleurs par une sorte d'extravagance naturelle. Le roman québécois s'approprie les formes souples du conte ou de la chronique, combine la distance de l'écriture et la chaleur de la parole, refuse les lourdes architectures du roman réaliste au profit du désordre et de la liberté du récit. Rien ne lui est plus aisé que de mélanger les styles, d'aller vers ce qui s'invente, se réinvente sans cesse comme s'il n'avait que faire de toute filiation. L'auteur se penche également sur le rôle joué par la critique et sur le dialogue qu'elle a établi avec les romanciers.

  • « Le vieil homme qui, tout à l'heure, arpentait la véranda en regardant les arbres coloriés par l'automne, cherchant un mot qui ne voulait pas venir, remâchant des pensées inchoatives qui n'étaient que de vagues sentiments, enfermé dans sa boule de presque malheur, c'était moi. » Cette phrase aussi belle que poignante, Gilles Marcotte, qui allait avoir 83 ans, la notait le 29 septembre 2008 dans les carnets qu'il avait pris l'habitude de tenir depuis vingt-cinq ans et où il consignait « pour lui-même » les pensées et les sentiments que lui inspiraient, à travers les hasards de la vie quotidienne, les livres (innombrables) qu'il lisait, les oeuvres musicales qu'il ne se lassait pas d'écouter, les échanges avec ses collègues, les paysages qui se présentaient à lui, tel ou tel événement de la vie politique ou littéraire, ou encore les souvenirs qui le visitaient parfois, d'un ami disparu, d'un fait de son enfance, d'une émotion qui soudain refaisait surface. À travers ce désordre apparent, c'est toujours la même voix qui se fait entendre, tantôt ironique et légère, tantôt appliquée, la même présence qui se manifeste, celle d'un homme pétri de culture et de foi, mais qui ne finit jamais de s'interroger, d'attendre, d'espérer une meilleure connaissance non seulement de lui-même (rien n'est plus étranger à ces pages que le narcissisme) mais surtout du monde humain qui l'entoure, le plus proche (le Québec et sa littérature) comme le plus lointain (dans le temps et dans l'espace). Et cette soif d'humanité, cette attention de chaque instant, ne peut se réaliser que dans et par l'écriture, même cette écriture la plus humble qui soit, la moins endimanchée, la plus spontanée : celle du carnet.

    De cette matière accumulée au fil des années, Gilles Marcotte a tiré lui-même, en 2002, un premier volume intitulé Des livres et des jours, 1993-2001 (Boréal). Rassemblées par des membres de sa famille, voici maintenant, à titre posthume, les pages qu'il a écrites pendant la décennie qui a suivi, de 2002 à 2012, c'est-à-dire jusqu'à ce que la maladie l'oblige à se taire. Ce sont donc ses derniers mots.

  • Je suis devenu un vieil homme. La solitude qui est tombée sur moi, il m'arrive de la maudire. Si j'inscris dans un cahier bleu depuis une cinquantaine d'années des phrases extraites de mes lectures, ce n'est certes pas pour me rendre intéressant. Pendant des années, je n'ai parlé à personne de ma manie. Ces phrases que je retranscrivais m'étaient avant tout d'heureux souvenirs dont il n'était pas évident qu'ils fussent transmissibles. Ce qui ne m'empêchait surtout pas de les aligner avec gourmandise.

    Pourquoi ai-je décidé d'exhiber mon cahier bleu ? Bien modestement, en catimini, mais de le soumettre à un lecteur éventuel ? Je ne sais pas. Un écrivain n'écrit pas pour ses tiroirs. Il doit en être un peu de même pour ses notes de lecture qu'il n'a jamais montrées à personne. Il a tout à risquer. Puisque ses choix sont personnels, qu'il les a souvent tenus pour secrets. Avec l'âge, la discrétion s'en est allée. Du moins faut-il le croire. Peut-être.

    Gilles Archambault

  • Normalisation ou standardisation de la littérature nationale, libération et déchaînement sans précédent de l'écriture : ces phénomènes ne sont, pour François Ricard, que des indices parmi bien d'autres de la métamorphose que connaît depuis les dernières décennies du XXe siècle la littérature. Cette métamorphose touche à la fois le statut de cette dernière, sa place dans l'enseignement, les fonctions qu'on lui attribue, les critères d'après lesquels on détermine la valeur des écrits qui s'en réclament, et jusqu'à l'idée que les écrivains se font de leur métier comme de leur rôle, sans parler du fonctionnement de l'édition et de la librairie. Les mots ont beau rester les mêmes (littérature, écrivain, oeuvre, lecture, etc.), les significations, elles, ont complètement changé.

    Dans ce recueil d'essais, François Ricard part de ce simple constat : si la littérature a longtemps occupé une place souveraine dans le monde, cette souveraineté n'est plus et ne sera plus, et il ne sert à rien de le regretter. Mais, du même souffle, paradoxalement, il réaffirme l'importance plus grande que jamais de cette littérature, à laquelle il se dit attaché par toutes les fibres de son être. C'est ainsi qu'après nous avoir ouvert les portes de son atelier d'écrivain, il nous entraîne dans une suite de « lectures au grand air », qui le conduisent de Séféris à Kafka, de Michel Déon à Malaparte, de Philippe Muray à Gabrielle Roy, de Marek Bi´nczyk à Fleur Jaeggy et Yannis Kiourtsakis.

    Car, pour Ricard, les oeuvres littéraires ne sont pas un objet d'étude mais un art de vivre, une manière de préserver et d'approfondir en nous le petit espace d'humanité et de liberté qu'il nous reste : « Écrire ou lire après la littérature, je crois, c'est accepter de vivre comme un fantôme au milieu des fantômes. Et continuer de faire confiance à la littérature, malgré tout. »

  • Le réviseur linguistique est-il le gardien de règles immuables, un geôlier qui enferme les mots dans leur cachot imprimé, à l'abri des menaces qu'impose l'évolution de la société ? Est-il un ange gardien, protecteur éthéré qui veille sur la magnificence des écrits ? Est-il un gardien de phare qui guide dans la nuit tempêtueuse les auteurs désorientés ? Ou est-il un peu tout cela à la fois : un vigile incorruptible, redoutablement puriste ? un portier qui ne demande qu'à se laisser séduire par la créativité des élus pour engager sa clé dans la serrure du paradis ? un éclaireur à la torche dans le labyrinthe de la langue ?

    Garder, c'est surveiller, non pour prendre en flagrant délit, mais pour mettre à l'abri. C'est protéger, non contre le changement, mais contre la disparition, l'écroulement. Le tout dans le silence recueilli de la lecture.

    « Jean-Pierre Leroux (1952-2015) était un réviseur linguistique, un des meilleurs que le Québec ait connus. Il donne ici une réflexion fascinante sur la pratique de ce métier de l'ombre. Il trace également une série de portraits d'éditeurs et d'écrivains qu'il a côtoyés, qui comptent souvent parmi les plus grands, dont Yves Dubé, Jean-Marie Poupart et Victor-Lévy Beaulieu. Cet essai est un hommage aux livres, à ceux qui les aiment, à ceux qui les écrivent.»

  • La Parisienne autant que l'historienne se penche sur les romans de Patrick Modiano, la sociologue autant que la piétonne traverse l'oeuvre en parcourant comme autant de rues et de passages les leitmotivs et les obsessions de l'auteur de Rue des Boutiques obscures et de Dora Bruder. L'Occupation fantasmée, l'identité problématique, l'écriture de l'errance, le démêlé entre la mémoire qu'on tente de retenir et l'oubli qu'on essaye de combattre. Nulle autre que Régine Robin n'était plus à même de saisir et d'analyser la manière modianesque, cette petite musique jouée entre malentendus et ambiguïtés, dérives et arpentages, êtres flottants et zones neutres.
    « Je vais donc à mon tour présenter au lecteur mon Modiano tissé de tous les apports des spécialistes, de leurs réflexions, de leurs remarques ; tissé surtout des textes de Modiano qui m'habitent depuis tant d'années, avec lesquels je suis en dialogue permanent, parfois en conflit virulent, sans jamais qu'ils me soient indifférents. C'est aussi cela la littérature, un milieu, une ambiance, une confrontation vivante avec des textes et, à travers eux, avec leur auteur. »
    Ces lampes qu'on a oublié d'éteindre est une enquête littéraire qui distille un parfum de récit mémoriel où affleure le souvenir personnel et tourmenté du Paris occupé.

  • GRAND PRIX DU LIVRE DE MONTRÉAL 1995. Sur un mode direct et concret, dans une langue agréable et un style dune élégance peu commune dans la confrérie universitaire, cet intellectuel de haut vol suscite, alimente et approfondit avec son lecteur des réflexions fondamentales sur des sujets aussi importants les uns que les autres. [...] Cet essai arrive comme une rafraîchissante bouffée dair frais. Gilles Lesage, Le Devoir. Fernand Dumont signe ici un ouvrage de morale sociale, ceci sans jamais sombrer dans la nostalgie du moralisme dantan. [...] Raisons communes est une analyse de la faillite de nos valeurs : une débâcle bien plus grave que celle qui nous guette à lombre de la dette. Pierre Monette, Voir

  • « Comme tout un chacun, je ne suis pas un homme comme les autres », écrit André Major en présentant ce nouveau volume composé à partir des carnets personnels qu'il a tenus entre 1995 et 2000. Ne pas être tout à fait comme les autres et ressembler à tout un chacun : si paradoxale qu'elle paraisse, n'est-ce pas là, au fond, la définition la plus exacte de l'écrivain, individu absolument et radicalement singulier, mais qui se sait porteur de la condition la plus commune, celle de l'humanité vivant, souffrant, jouissant et mourant au milieu d'un monde qui est à la fois sa patrie et son exil ?

    Chez André Major, c'est avant tout aux lectures (des romanciers nordiques, en particulier), aux paysages (collines, forêts et lacs des Laurentides) et aux êtres proches (ses vieux parents, notamment) qu'appartient le privilège d'ordonner la suite des jours et d'en faire cette oeuvre la plus humble et la plus belle qui soit : une simple vie humaine.

    Au début de ces carnets, l'auteur arrive au milieu de la cinquantaine. C'est l'âge du détachement et de l'ouverture. Détachement de soi-même et des ambitions de jadis ; retraite à l'écart de la comédie sociale; repli sur l'essentiel; conscience de la fin qui approche. Mais ouverture, en même temps, à la beauté préservée de la nature, des êtres et des livres, d'autant plus proche et précieuse qu'elle représente tout ce qui importe désormais pour celui qui s'est éloigné, pour le déserteur qui ne demande plus qu'à « prendre le large ».

    Écrit dans une prose aussi limpide que dépouillée, d'une modestie et d'une justesse incomparables, cette chronique d'un homme « pas comme les autres » est en même temps le roman de « tout un chacun » d'entre nous, ses semblables, ses frères.

  • Cet ouvrage de flâneur, comme les deux précédents consacrés aux ruelles («Ruelles, jours ouvrables») puis aux cafés («Extraits de cafés»), porte témoignage, au fil des jours, sur un réseau spatial qui est aussi un espace humain. Durant cinq ans, j'ai en effet plongé mes racines et déployé mes antennes dans l'archipel des parcs montréalais. Il en ressort un patchwork de moments de parcs où les sens et la sensibilité furent sollicités. C'est d'ailleurs ce que signifie le titre de ce livre, que les parcs y sont saisis dans les moments de leur fréquentation. Voici donc onze douzaines de fragments aussi autonomes qu' interdépendants, en quelque sorte des stances de flâneur portées par le dessein de côtoyer, sans souci d'exhaustivité ni de synthèse, cette part du monde qu'est le familier quotidien.
    J'ai choisi d'écrire sans plan sur l'expérience de juste être là, parmi d'autres, dans un espace commun, sans trop épier, mais de manière à saisir des extraits du sous-texte des choses humaines.
    André Carpentier

  • Qu'est-ce au juste que Mirabel ? Un aéroport à vocation modifiée ? Une zone aéroportuaire maintes fois redessinée ? Un territoire exproprié puis réapproprié au bout d'une longue lutte ? Une ville à la campagne ? Une campagne en ville ? Une banlieue de la couronne nord de Montréal qui pousse comme un champignon ?

    Mirabel est un espace aux frontières floues et mouvantes où vivent pourtant des personnes bien réelles.

    Même si ce livre analyse l'échec du projet aéroportuaire, la géographe Suzanne Laurin considère d'abord Mirabel comme un territoire dynamique qui a du souffle et qui réussit à produire une culture spécifique.

    En voyant en Mirabel un territoire culturel à décoder, elle nous invite à nous interroger sur ce qui constitue l'âme des lieux que nous habitons.

  • Pourquoi le roman québécois est-il si peu lu et reconnu à l'étranger, alors qu'à nous, il a tant à dire et paraît si précieux ? Qu'est-ce qui fait que même les oeuvres les plus fortes de notre tradition romanesque ne réussissent à parler qu'à nous et à presque personne d'autre ? Et de quoi nous parlent-elles exactement, ces oeuvres, dont ne parlent pas celles qui viennent d'ailleurs ? Bref, en quoi consiste la vraie singularité du roman québécois ?

    Des « Anciens Canadiens » aux « Histoires de déserteurs » d'André Major, de « Maria Chapdelaine » et « Trente arpents » à « Poussière sur la ville » et « Une saison dans la vie d'Emmanuel », sans oublier les oeuvres de Gabrielle Roy, Réjean Ducharme, Hubert Aquin ou Jacques Poulin, ce que le roman québécois, à travers la diversité de ses formes et de ses sujets, a de tout à fait unique, constate Isabelle Daunais, c'est l'expérience existentielle particulière sur laquelle il repose et qu'il ne cesse d'illustrer et d'interroger inlassablement. Cette expérience, toujours renouvelée et cependant toujours la même quels que soient le contexte ou l'époque, c'est celle de l'impossibilité de toute aventure réelle dans un monde soumis au régime de l'idylle, c'est-à-dire un monde à l'abri du monde, préservé depuis toujours des conflits, des transformations, des risques et des surprises de l'Histoire. Comment, dans un monde pareil, le roman (qui depuis toujours se nourrit d'aventure) demeure-t-il possible ? Isabelle Daunais montre qu'il le demeure en continuant de faire ce que fait tout roman digne de ce nom : éclairer la réalité d'un tel monde, la suivre jusque dans ses derniers retranchements, afin « de nous éclairer sur nous-mêmes comme aucune autre forme de savoir ou de connaissance n'y parvient ».

  • Si la littérature québécoise des années 1960 et 1970 a pu accompagner l'esprit de renouveau et de fondation ayant marqué la Révolution tranquille et l'entrée du Québec dans une modernité si longtemps attendue, que nous disent de notre société et de nous-mêmes les oeuvres qui s'écrivent et se publient aujourd'hui ? Et inversement, qu'est-ce que les conditions nouvelles dans lesquelles nous fait vivre la société contemporaine nous permettent de comprendre aux oeuvres du passé ?

    C'est à cette double interrogation - à ce dialogue de la littérature et du monde, du présent et du passé, de l'ici et de l'ailleurs - que se livre Michel Biron dans les textes de ce volume, des textes qui relèvent à la fois de la critique littéraire la plus attentive et de la réflexion la plus audacieuse sur cette « conscience du désert » qui hanterait la littérature québécoise depuis ses origines, mais serait aussi l'une des marques de notre modernité libérée de toute contrainte, privée de tout repère. Qu'il s'agisse de lire la littérature québécoise (Réjean Ducharme, Suzanne Jacob, André Major, Pierre Nepveu ou Marie-Claire Blais) comme si on était un « lecteur étranger », de lire la littérature étrangère (Michel Houellebecq, Philip Roth ou les écrivains belges) en « lecteur d'ici », ou d'aborder les oeuvres du passé en dehors des interprétations convenues, l'essayiste use partout de la même liberté, de la même lucidité, du même souci de saisir ces « cassures » dans lesquelles notre monde étrange a pris forme.

  • L'essai, chez Jacques Brault, a toujours accompagné l'écriture poétique, comme en ont déjà témoigné superbement Chemin faisant (1975) et La Poussière du chemin (1989), parus tous deux dans la collection « Papiers collés », et comme en témoigne de nouveau le livre que voici, ultime volet de ce qui se découvre aujourd'hui comme une longue méditation ininterrompue dans laquelle un praticien réfléchit à son propre métier. Écrits au cours des deux dernières décennies, les vingt-huit essais qui composent ce recueil se présentent comme autant d'explorations à travers lesquelles se forme et s'approfondit une pensée, ou mieux : une conscience de la poésie, comme art, certes, mais aussi, et surtout, comme l'expérience à la fois obscure et lumineuse à la source et au terme de cet art. Ces explorations se font tantôt par le souvenir, l'autoportrait en « bricoleur » ou en professeur de poésie, tantôt par la réflexion philosophique, tantôt par la (re)lecture de quelques oeuvres toutes marquées à leur manière par l'avènement de la poésie. À la fois précises et « rêveuses », ces lectures abordent aussi bien des romanciers (Gabrielle Roy, Gilles Archambault, Yvon Rivard) que des poètes d'ici ou d'ailleurs, d'hier ou d'aujourd'hui, de Laforgue à Char, de Grandbois et Saint-Denys Garneau à Roland Giguère et Miron, de Robert Melançon à Marie Uguay, de Robert Marteau à Jean-Pierre Issenhuth. Mais dans tout cela, point de lourdeurs ni de démonstrations savantes, car « l'art de l'essai, dit Jacques Brault, chemine, à la fois écolier et vagabond, naïf et rusé, moqueur, mélancolique, perdu de finitude, éperdu d'infini, espérant toujours que plus tard, peut-être... ».

  • Il existe, dans les domaines français et anglo-saxon, une longue tradition de réflexion sur ce qu'on peut appeler l'art du roman. Curieusement, cette réflexion est rare au Québec. Les romanciers parlent volontiers de leur oeuvre ou de leurs projets, ou encore de la littérature en général, mais peu de l'art précis qu'ils pratiquent (les poètes, en cela, sont beaucoup plus prolixes).

    Pourtant, le roman constitue ici comme ailleurs une forme artistique majeure et il n'échappe en rien aux grandes questions - sur sa spécificité, son rôle, ses limites - qui partout se posent à lui. Mieux encore : à ces grandes questions s'ajoutent celles qui sont propres au contexte littéraire québécois comme aux conditions dans lesquelles s'exerce ici l'imaginaire romanesque.

    C'est pour répondre à cette lacune que l'équipe de recherche TSAR ("Travaux sur les arts du roman") de l'Université McGill a tenu, en mars 2011, une journée consacrée à la " La pratique du roman ". Ont participé à cette journée Nadine Bismuth, Trevor Ferguson, Dominique Fortier, Louis Hamelin, Suzanne Jacob et Robert Lalonde. S'ajoutent dans ce volume les contributions de Gilles Archambault et de Monique LaRue. Il était entendu que la réflexion des romanciers invités à cette journée serait la plus libre possible et qu'elle pouvait porter sur n'importe quel aspect de l'art romanesque, du plus singulier au plus général, la seule condition étant que cette réflexion soit celle non d'un critique, mais d'un praticien.

    Les textes réunis ici ont été écrits dans le cadre de cette journée, dont ils constituent le prolongement.

  • Pendant trente ans (1979-2009), dans les pages du magazine L'actualité, Jacques Godbout nous a parlé, de mois en mois, de ses lectures. Ou plutôt : à travers ses lectures il nous a parlé de lui-même,de nous-mêmes, de notre pays, de nos façons d'être et de penser,et du monde bigarré qui nous entoure, un monde qui demande constamment à être déchiffré, critiqué, compris. Or ce déchiffrement et cette critique, pour qui habite toujours la galaxie Gutenberg,passent d'abord par les livres, tous les livres, aussi bien les oeuvres de la littérature que les ouvrages de sociologie, d'histoire, de science,aussi bien les écrits des journalistes que ceux des philosophes et des romanciers. Tous ont des clés à nous offrir, tous ont quelque chose à nous apprendre. Sorte d'autobiographie d'un lecteur passionné, mais une autobiographie tournée vers le monde plutôt que vers le moi, ce livre raconte l'aventure d'un esprit en éveil. Livre de lecteur, donc, ce livre est aussi celui d'un écrivain ; écrit dans une prose alerte et précise, il nous fait entrer pour ainsi dire dans l'atelier d'un romancier, mais d'un romancier comme l'est l'auteur de Salut Galarneau ! et de La Concierge du Panthéon, c'est-à-dire un artiste de l'imagination pour qui la littérature, loin de naître dans la solitude et le mépris, se nourrit avant tout des bruits et des mouvements de son époque, des angoisses et des illusions qui la hantent, de ses laideurs comme de ses beautés, auxquelles il lui faut par conséquent demeurer constamment, éperdument attentif.

  • Les corneilles ne sont pas les épouses des corbeaux. Les épinettes noires ne sont pas des arbres de misère. Le monde dans lequel nous vivons nest pas nécessairement le paradis. Tout, en dehors de Montréal, nest pas forcément le désert. Notre histoire nest pas une épopée. Il ny a pas de bouleaux sur la rivière Mingan. Un camion nest pas le contraire de la poésie. Les Amérindiens ne forment pas une société archaïque et dépassée. Et le progrès moderne nest pas si simple quon le croit.

    Serge Bouchard nest pas un rebelle ni un contestataire. Cest un homme libre, un esprit lucide et cultivé, un prosateur quotidien qui prend pour matière les idées, les faits, les grands phénomènes aussi bien que les « petites affaires et moindres choses » qui composent la trame de son existence et de la nôtre, tantôt occasions de bonheur insoupçonné, tantôt pièges à bêtise ou causes de souffrance, mais signes toujours de notre humanité ancienne et moderne, à la fois orgueilleuse et comique, oublieuse autant que nostalgique, liée à la nature que pourtant elle détruit, aux dieux, aux oiseaux, au temps qui passe, à la mort qui vient.

    Quoique les convictions ny manquent pas lon découvrira ou retrouvera ici un Serge Bouchard écologiste, ami des nations amérindiennes, critique des idéologies à la mode , les quatre-vingts petits textes qui composent cet ouvrage (et qui ont dabord paru sous forme de chroniques dans le journal montréalais Le Devoir) forment surtout une uvre dobservation et de sagesse, écrite dans une langue toute de simplicité, rythmée, imagée, aussi proche que possible de la conversation entre gens dintelligence et de cur. Par la culture, par la finesse du regard, par loriginalité de limagination, Serge Bouchard sy révèle, encore une fois, un essayiste de premier plan.

  • « Depuis des années, j'entends qu'il faut se méfier des idées simples, du rêve, du bonheur, car le réel est complexe (aucune idée ne peut y être un chemin sûr), opaque (aucun rêve ne peut l'éclairer ou l'élargir) et fatal (aucun bonheur ne peut résister à la mort). Il est difficile de s'opposer à cette prudence lorsqu'on sait à quelles aberrations religieuses, sociales et politiques s'expose quiconque entreprend de changer la vie et le monde sans accepter ses limites. Si on oublie que nous ne savons rien et que nous sommes mortels, la vie et la culture qui s'en fait l'écho ne manquent jamais de nous le rappeler : je sais que je ne sais pas, le mieux est l'ennemi du bien, l'homme est un loup pour l'homme, etc. Si en écrivant ce livre j'ai été amené à prendre le contre-pied de cette sagesse, c'est que j'ai essayé d'obéir à cette idée simple, énoncée par Hermann Broch, que le premier devoir de l'intellectuel, dans l'exercice de son métier, est de porter assistance à autrui. » Y. R.

  • Après avoir dépouillé les abondantes archives de correspondance de Gabrielle Roy, François Ricard donne ici un modèle de biographie d'écrivain et surtout un portrait de femme qui atteint à ce qu'il y a de plus profondément humain en nous. «Tout écrivain devrait avoir la chance de trouver un François Ricard pour raconter sa vie, et pour la raconter avec un tel sens de la dignité et de l'ultime mystère de son sujet.» John Lennox, The Literary Review of Canada

  • Automates, cyborgs, mutants, androïdes, hommes bioniques, répliquants, dupliquants, etc. Jusqu'à maintenant, c'est la science-fiction qui s'est chargée d'imaginer l'allure et les caractéristiques de nouvelles classes d'êtres forgés non plus par l'évolution naturelle, mais par l'évolution artificielle, humaine et technique. La convergence de la robotique, de la bio-informatique, des neurosciences, de la génomique et des nanotechnologies entraîne avec elle le rêve de produire un homme «meilleur» et synthétique. Ce rêve, qui est devenu «américain», entend «pousser le plus loin possible des idées et des espoirs présents chez nos contemporains : santé parfaite, allongement de la vie, fusion homme machine, pharmacopée sur mesure. Ils forgent ainsi de nouvelles utopies bien de notre temps dont l'ambition est d'affranchir la race humaine de ses limites biologiques.» De l'homme éternel à l'homme génétiquement modifié, le journaliste Antoine Robitaille explore ce courant posthumaniste qui formalise et conceptualise un phénomène encore marginal, mais qui s'éloigne dorénavant de la science-fiction pour s'ancrer de plus en plus dans la réalité.

  • Comme le notait Paul Valéry, le XXe siècle a marqué pour l'Occident le commencement d'un temps radicalement nouveau, celui du monde fini. Ayant été entièrement explorée, parcourue, cartographiée, la terre que l'homme habitait cessait de lui apparaître comme un milieu infiniment ouvert où retentissait l'appel de l'inconnu ; c'était désormais un territoire balisé, aux frontières précises et indépassables. Or cette entrée dans la finitude, cet effacement des horizons lointains est également ce qui caractérise le plus profondément la psyché et l'existence des sujets modernes que nous sommes. La mort de Dieu, la liquidation des mythes, la disqualification générale des idéaux de tous ordres, cette sécularisation radicale par quoi se définit notre modernité et qui fait de nous des êtres libérés de toute dépendance comme de toute culpabilité et de tout regret à l'égard de quoi que ce soit qui nous dépasse et nous tire hors de nous-mêmes, c'est ce que l'auteur de ce livre appelle le temps de l'homme fini. Un temps à la fois tragique et risible, dont les manifestations touchent tous les aspects de la vie qui est aujourd'hui la nôtre, de l'éducation à la politique, de la publicité à l'architecture, de l'urbanisme à l'organisation familiale, de l'idéologie aux arts. Un temps qu'il ne s'agit ni de célébrer ni de déplorer, mais bien de comprendre et d'habiter avec autant de courage que de lucidité. Écrit dans une langue aussi vive qu'élégante, trouvant son inspiration aussi bien dans l'observation minutieuse de la vie sociale que chez les grands auteurs, ce livre tient à la fois de l'étude sociologique et de l'essai, au sens le plus juste - et donc le plus problématique - du terme. Il propose sur l'état actuel du monde (et du Québec) un regard à la fois pénétrant et passionné, très critique, certes, souvent même corrosif, mais non dépourvu d'espoir.

  • Dans ces nouvelles, le rire est le propre de la pensée, un acte de penser au plus près de sa source, une capacité de s'étonner, de ne pas subir. Le rire de Suzanne Jacob nous respecte jusqu'à nous rendre intelligents.

  • Dans cet ouvrage qui fait suite aux Essais de littérature appliquée publiés au printemps 2015, Jean Larose réunit de nouveau plus d'une vingtaine de ses écrits des dernières années inspirés par l'état du monde actuel ou, plus précisément, par l'expérience à la fois fascinée et « hystérique » que peut réserver à un esprit formé par la littérature et la pensée modernes le monde dans lequel nous voici maintenant tenus de vivre. Un monde entièrement remodelé par l'oubli du passé, la dévastation euphorique de la culture héritée et, d'une certaine manière, la réinvention radicale de l'humanité, une humanité enfin innocente, débarrassée du poids de la mémoire et du désir contrarié, et tout entière livrée au bonheur sans ombre que lui fabriquent chaque jour les puissances effrénées de la technique et du commerce.

    Tableau général de notre époque, une époque dans laquelle, si vous interrogez Google à propos de Varlam Chalamov, l'auteur des « Récits de la Kolyma », le « moteur de recherche » vous renseigne sur le « goulag » et vous offre en même temps des vacances en Sibérie, ce livre éclaire aussi ce que deviennent dans un tel contexte, tout près de nous, l'éducation, la sexualité, la politique, la culture, la poésie même, et le Québec notre patrie.

    Cet éclairage est d'autant plus vaste et pénétrant, d'autant plus pathétique et drôle à la fois, qu'il n'est pas le fait d'un sociologue ou d'un historien, qu'il ne se veut ni « impartial » ni « objectif », mais est porté au contraire par une seule chose : l'inquiétude d'un esprit profondément interloqué, secoué par ce qui se produit autour de lui, et qui cherche à la fois à en prendre acte et à se sauver, grâce aux seules armes qui lui restent : une lucidité passionnée, une franchise absolue et la prose française.

  • Il y a toujours une bonne part d'inconfort dans les « moments historiques », nous prévient John Saul en nous exhortant à embrasser et à soutenir la résurgence des peuples autochtones sur la scène politique. Il s'agit, à ses yeux, de la question la plus cruciale de notre époque, la pièce majeure qui manque encore dans la construction du Canada.

    Les événements qui se sont succédé depuis la crise d'Oka jusqu'au mouvement Idle No More ne constituaient pas de simples nuages passagers venant assombrir les relations entre les Autochtones et les autres Canadiens. Et ce qui se passe aujourd'hui dans nos communautés ne se résume pas à une question de culpabilité, de pardon, de bons ou de mauvais sentiments. Il s'agit avant tout d'une question de droits, de citoyenneté. L'heure est venue de reconstruire des liens qui étaient à l'origine même du Canada et qui seront tout aussi essentiels à la survie du pays. En replaçant les Premières Nations au centre de notre histoire, nous arriverons à imaginer de nouvelles façons de nous percevoir et articulerons de nouveaux récits, plus convaincants, pour raconter notre aventure collective.

    Fruit d'une vaste recherche, « Le Grand Retour » présente un étonnant portrait de la réalité autochtone, bien loin du pessimisme et du misérabilisme habituellement véhiculés par les médias et le discours politique. John Saul illustre sa réflexion en nous proposant un florilège de lettres et de textes qui nous font entendre la parole autochtone, à travers les siècles, dans toute sa richesse.

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